4e Pentecôte (28 juin - lect. thom.)

Homélie du 4e dimanche après la Pentecôte (28 juin 2020)

 

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Lecture thomiste de l’Évangile (Lc 5, 1-11)

 

 

L’évangile présente trois protagonistes : le Seigneur Jésus et ses interlocuteurs, la foule d’un côté et les apôtres dont émerge Pierre de l’autre. Étudions les rapports qui se nouent entre ses protagonistes, une sorte de dialectique entre séparation du monde et son ensemencement par la parole divine portée par les apôtres.

 

 

I)              Séparation d’avec le monde

a.     Être séparé du monde pour vivre l’intimité avec Dieu : le sacerdoce

 

La foule recherchait Jésus qui avait guéri un grand nombre de différents malades. Le peuple s’empressait pour recourir à sa puissance salutaire et n’était arrêté ni par le temps, ni par les lieux. Le soir était venu mais ils ne cessaient de marcher à sa suite. Ils avaient atteint un lac mais ils le pressaient sur le littoral. « La foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth ». Outre le Christ thaumaturge, la foule avait soif d’un enseignement vrai, fait par l’autorité que lui confère la Vérité qu’il est, attestée par les actes de puissance que sont les miracles.

 

Pour enseigner avec justesse la foule, le Seigneur a besoin d’une saine distance, celle de l’adoration. L’Incarnation qui nous le rend proche ne doit pas effacer le culte que mérite l’homme-Dieu en tant que créateur et sauveur. Les pasteurs devraient s’en souvenir aujourd’hui car la familiarité avec le peuple de Dieu ne sert pas l’Évangile. Le prêtre est l’homme mis à part tout comme le peuple hébreu avait été mis à part par Dieu comme sa part d’héritage au milieu d’un monde dominé par Satan : « Soyez à moi, saints car je suis saint, moi, le Seigneur ; et je vous ai mis à part/séparés du milieu des peuples pour que vous soyez à moi » (Lv 20, 26 qui lit improprement : « distingués » pour « separavi vos a ceteris populis »). Jésus monta sur la barque pour s’éloigner de la foule, aussi sans doute pour que sa voix portât mieux. Contre le fusionnel psycho-affectif, le tohu bohu originel, la saine distance qu’ouvre la raison, le Verbe, qui sépara les éléments entre eux lors de la Création. Contre le tutoiement et les embrassades entre prêtres et fidèles, la saine distance du respect dû au sacré qui, respectée, éviterait bien des abus.

 

b.     Les prêtres doivent séparer les hommes du monde pour les unir à Dieu

 

Jésus commença son œuvre de pêcheur d’hommes qu’il délégua ensuite à Pierre et aux apôtres. De la mer, il pêchait ceux qui étaient sur la terre ! En effet la situation est totalement inversée comme le soulignait Benoît XVI s’inspirant de S. Grégoire de Nazianze à sa messe d’intronisation. Dieu veut tirer des eaux de la mort les pécheurs alors que le poisson sorti hors de l’eau meurt normalement. Cela intervient par la nouvelle arche de Noé qu’est la Croix. Les pêcheurs prennent par leur prédication les poissons que nous sommes dans les filets de la foi conduisant au salut.

 

Tantôt les pêcheurs jettent ces filets pour pêcher, tantôt ils les plient après les avoir lavés et les raccommodent, parce que tous les temps ne sont pas également propres à la réception de la doctrine et que le docteur doit tantôt se livrer à l’enseignement, tantôt s’occuper de lui-même, et prendre soin de sa propre âme, ne pouvant donner que ce qu’il aura lui-même reçu.

 

 

II)           Deux barques mais une seule Église

a.     Préfiguration de la chaire de S. Pierre

 

La barque de Simon évoque l’Église primitive, si bien qu’on appelle nef (ou navire en vieux français) le vaisseau principal d’une église ou que le réservoir à encens s’appelle « navette » avec la forme d’un bateau. D’une certaine manière, la barque de Pierre, en bois devenue un lieu d’enseignement, préfigurait la chaire de S. Pierre (fêtée le 22 février). De cette barque, Jésus enseignait la foule, car ce serait par l’autorité de l’Église de Dieu que Pierre instruirait les nations. Le Seigneur le pria de s’éloigner un peu de la terre, pour signifier qu’il faudrait parler au peuple un langage plein de modération : à la fois ne pas prêcher une doctrine terrestre tout en se gardant également de trop l’éloigner de la terre pour le jeter dans les profondeurs des mystères (à mi-chemin entre l’horizontalité humaniste des progressistes et le mystico-gélatineux de certains charismatiques). Cette proche distance évoque peut-être qu’il faille commencer par évangéliser autour de soi, à proximité, avant de prêcher aux nations plus éloignées comme demandé ensuite : « duc in altum », « Avance en pleine mer/eaux profondes ».

 

Après l’enseignement de la saine doctrine reprennent les miracles non plus de guérison mais d’une première pêche miraculeuse. Les miracles sont traditionnellement vus comme une confirmation de ce qui est annoncé (le miracle de Bolsenna en 1263 confirma les démarches de S. Julienne du Mont-Cornillon en 1246 pour inscrire la Fête-Dieu au calendrier liturgique ; le dogme de l’Immaculée Conception proclamé en 1854 sera validé divinement par l’apparition de Notre-Dame de Lourdes en 1858).

 

Jésus, très pédagogue, utilise le langage du métier de ses interlocuteurs. Avec mages qui observaient comme astronomes/-logues les astres, il utilisa l’étoile. Avec les pêcheurs, les filets. Simon-Pierre s’exécuta sans broncher malgré leurs fatigues vaines la nuit durant. Il anticipait le « non recuso laborem » : je ne récuse pas le travail (apostolique) de S. Martin de Tours agonisant. Le Christ avait prévenu « hors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Toute la difficulté sera de ne pas s’éloigner de Dieu. L’Anima Christi chante « ne permittas a te separari » : « ne permettez pas que je sois séparé de vous ». Cela rappelle l’ordo de la messe où la prière médiane des trois secrètes du prêtre avant de communier dit : « fac me tuis semper inhærére mandátis, et a te numquam separári permíttas » : « délivrez-moi par votre Corps et votre Sang infiniment saints de tous mes péchés et de tout mal. Faites que je reste toujours attaché à vos commandements et ne permettez pas que je sois jamais séparé de vous ».

 

b.     Un travail apostolique commun

 

Jésus ne voulut pas laisser sans récompense le maître de la barque. La récompense était double : d’abord il lui permit de prendre une multitude innombrable de poissons annonçant la fécondité apostolique qu’il aurait ; puis il en fit lui-même son disciple, afin qu’il portât cette fécondité, même si, au regard des innombrables et récents scandales de l’Église, beaucoup des fondateurs féconds de la seconde moitié du XXe s. ayant porté indéniablement de beaux fruits étaient profondément pervertis.

 

Après avoir été agitée par les flots (Mt 8, 23-27 et Mc 4, 35-41), l’Église sauve de nombreuses âmes, par les filets de la parole de Dieu transmise amoureusement aux élus qui la recevront. Dieu dit « Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour (in vinculis caritatis) ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger » (Os 11, 4). La parole de Dieu touche les cœurs quand elle est fidèlement et intégralement transmise : « pour aucune prophétie de l’Écriture il ne peut y avoir d’interprétation individuelle, puisque ce n’est jamais par la volonté d’un homme qu’un message prophétique a été porté : c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 20-21). Quand c’est une parole humaine, elle est vaine, d’où les efforts de la nuit qui demeurèrent infructueux.

 

S. Augustin compara les deux pêches miraculeuses, celle du début de la vie publique et celle d’après la Résurrection (Jn 21, 6-11). Chez S. Luc, les filets étaient sur le point de rompre, contrairement à S. Jean pour les 153 gros poissons pris. L’hérésie et le schisme sont la menace toujours très actuelle pour l’Église de voir ses filets céder laissant échapper une partie de cette pêche divine.

 

La pêche était si bonne que Pierre dut faire appel à des compagnons : outre André son frère, Jacques et Jean. Les deux barques figurent les Juifs et les Gentils parmi lesquels le Seigneur connaît en chacun des deux peuples ceux qui sont à lui. Jésus monte dans la barque de Pierre, qui s’adresse surtout aux Juifs (« l’action de Dieu a fait de Pierre l’Apôtre des circoncis », Ga 2, 9) mais pourtant plaida pour l’accès des païens (le centurion Corneille en Ac 10). Dans sa miséricorde, il veut du rivage les conduire au port tranquille de la vie éternelle. Dans l’autre barque se trouvent les autres apôtres pêcheurs, Jean et Jacques, venant aussi de la synagogue mais aidant la barque de Pierre, c’est-à-dire à l’Église car tous juifs, ou païens, devaient fléchir le genou au nom de Jésus. Il faut aussi suppléer l’insuffisance de la première pour atteindre le nombre de ses élus en ne se limitant pas aux Juifs.

 

 

III)         Des pécheurs aimés de Dieu

a.     Le pur et l’impur : péché dans et de l’Église…

 

Il est normal que la puissance de Dieu fasse ressurgir, par contraste, le péché de l’homme et son insuffisance, lesquels sont manifestés lorsque l’homme-Dieu, sans péché, apparaît. Si son cœur voulait bondir vers Jésus, sa conscience lui dictait ces paroles : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8). La crainte de Dieu est un don de l’Esprit-Saint, mais doit être filiale et non servile, toute tempérée du don d’une piété audacieuse.

 

Pierre n’osait encore croire qu’il pût recevoir celui qui est la pureté même ; car il avait appris de la loi, que ce qui est souillé doit être séparé de ce qui est saint (« Vous séparerez le saint et le profane, l’impur et le pur », Lv 10, 10). Mais cet abîme entre le Créateur et la créature d’une part, la perfection et le péché d’autre part, fut surmonté par l’Incarnation qui rendit Dieu touchable même par les pécheurs qui le crucifieront. Le péché fait partie de la condition humaine et on doit lutter contre lui.

 

Mais on ne peut attendre d’en être totalement débarrassé (dans une optique par trop cathare) avant de se mettre au service de Jésus qui passe aussi par nos péchés pour rabaisser notre orgueil : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Jésus donne aux prêtres ainsi le pouvoir de communiquer la vie et le pardon de Dieu, aussi à la mesure de ce que nous aurons éprouvé de la miséricorde divine en tant que pasteurs. « Ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour » (Lc 7, 47) disait Jésus de Madeleine.

 

b.     … ne justifie aucune paralysie stérile : il faut se salir les mains

 

Et le « éloignez-vous de moi » signifie aussi que Pierre savait que le fruit ne serait pas le sien mais de Dieu. Il est le contraire du vade retro qui suit immédiatement la confession de Pierre car là, Pierre fit obstacle lorsqu’il entendit faire à sa façon. Finalement, c’est aussi l’Église remplie d’hommes charnels et presque submergée par leurs mœurs dépravées qui parle à travers lui, alors qu’elle semble éloigner d’elle le règne des hommes spirituels dont la personne de Jésus-Christ est la plus haute représentation.

 

Mais le Seigneur dissipa la crainte des hommes charnels qui, tremblant, pour quelques-uns, à la vue de leur conscience coupable, ou découragés par le spectacle de l’innocence des autres, redouteraient d’entrer dans la voie de la sainteté. L’Incarnation nous oblige à reconnaître qu’il faille se salir les mains dans ce monde dominé par Satan plus que jamais et dont même un contemplatif ne peut totalement s’extraire (puisqu’ils sont entrés en clôture pour le salut de ce même monde aussi !). Les apôtres obéirent illico presto à celui qu’ils reconnaissaient comme leur maître, abandonnant leurs filets de la pêche pour le suivre afin de pouvoir évangéliser ensuite. Ils durent ramener leurs barques à terre et ne peuvent donc rester dans leur intimité plus calme avec Jésus mais étaient envoyés comme des brebis au milieu des loups (Mt 10, 16).