5e Pentecôte (27 juin - colère)

Homélie du 5e dimanche de Pentecôte (27 juin 2021)

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La colère

« Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement » (Mt 5, 22). On croit souvent que le christianisme serait moins contraignant que le judaïsme . En réalité, Jésus est encore plus exigeant que la loi de Moïse. Voyons l’un des sept péchés capitaux : la colère en commençant par le mécanisme.

  1. La colère : une passion primordiale
    1. Punir une injustice (ST I-II, 46, 1)

La colère est l’une des passions de l’âme et relève donc de la sphère affective, émotionnelle. Elle n’est pas contrôlable en ce qui la fait surgir qui n’entraîne pas de responsabilité morale. Mais elle est peccamineuse si la raison ne reprend pas le dessus.

De nombreuses passions concourent à produire la colère. Un mal subi injustement nous afflige de tristesse. On désire et espère une vengeance (desiderium et spes ulciscendi). Vengeance ne se réduit pas à une simple vindicte revancharde. C’est l’un des attributs de Dieu qualifié de Deus ultor (le Dieu vengeur) (Jér. 51, 56) : « le Seigneur est un Dieu qui rétribue, qui rend à chacun son dû ». C’est ainsi que se définit la justice (« ius suum unicuique »[1]) qui rétablit les droits de la victime. Simplement, cette tâche rétributive appartient d’abord à Dieu ou à ceux à qui ce pouvoir a été confié : rendu par « Bien-aimés, ne vous faites pas justice vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l’Écriture dit : ‘C’est à moi de faire justice, c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur’ » (Rm 12, 19 : « non vosmetipsos vindicantes, carissimi, sed date locum irae, scriptum est enim: ‘Mihi vindicta (à moi la vengeance), ego retribuam’, dicit Dominus »).

Aristote précise : « L’homme en colère a l’espoir de punir, et il désire que la vengeance soit à sa portée ». Donc, si l’auteur du dommage est très supérieur, s’ensuit seulement de la tristesse car on n’est pas en mesure de faire cesser ou réparer l’injustice. À qui le petit peut-il alors s’en remettre si ce n’est à Dieu : « Un pauvre crie ; le Seigneur entend » (Ps 33, 7). La vengeance sera au pire repoussée au jugement particulier à la mort de chacun. La justice de Dieu implique l’enfer : qui oserait prétendre qu’il serait normal qu’Hitler côtoie Mère Teresa au Paradis ?

    1. La colère a-t-elle pour objet le bien ou le mal ? (ST I-II, 46, 2)

La colère n’est pas entièrement mauvaise, étant une passion mixte. « La colère aspire à la vengeance » (S. Augustin). Or le désir de vengeance aspire au bien de la justice. De même, la colère implique toujours l’espoir. La colère porte donc également sur le bien.

Aimer quelqu’un, c’est ne vouloir que du bien à celui qui apparaît en soi-même comme un bien. Haïr quelqu’un, c’est vouloir du mal à quelqu’un perçu comme mauvais. Ces deux passions sont simples et non pas composées. A contrario, l’objet de la colère se dédouble toujours : la vengeance est désirée et espérée comme un bien, pour rétablir la justice (d’où le plaisir à se venger) mais celui dont on se venge est perçu comme nuisible. Ayant commis un mal de faute, un mal de peine devrait lui être infligé.

    1. Colère et raison (ST I-II, 46, 3-5)

Dans les deux aspects, une certaine difficulté apparaît qui range cette passion dans l’irascible : cela demande un certain effort pour surmonter les obstacles. Une certaine collaboration de la passion est nécessaire avec la raison, par exemple en cherchant la peine la plus adaptée. Par contre la longue préméditation (le comte de Monte Cristo) pour nuire le plus possible relève a priori de la haine car la colère est plus dans l’impulsivité.

L’homme est un animal raisonnable. Si l’on considère son genre (animal), il tend plus vers le concupiscible, à conserver son être tant individuellement que pour l’espèce en recherchant la nourriture, le repos et à se reproduire. Mais du côté de l’espèce (rationnel), il tend plus à la colère car on cherche plus raisonnablement à écarter ceux qui nous font obstacle. Il est plus humain de punir (la colère) que d’être doux.

  1. Distinctions à faire entre les passions
    1. Colère et haine (ST I-II, 46, 6-7)

S. Augustin compare dans sa règle la haine à la poutre, et la colère à la paille de la parabole. Colère et haine ont matériellement le même objet : on veut du mal à quelqu’un. Mais l’objet formel diffère. Le mal de l’ennemi détesté est voulu par celui qui hait en tant qu’il est un mal alors que le colérique envisage le mal sous l’apparence du bien pour faire justice. La haine veut au mauvais du mal tandis que la colère lui veut du bien. C’est donc beaucoup moins grave. Mais la colère n’obéit pas toujours au précepte de la raison lorsqu’elle se venge.

Dans le désir du mal à infliger, la colère est moins grave que la haine car quand un homme en colère constate que le mal qu’il a infligé dépasse la mesure de la justice, il éprouve de la pitié. « L’homme en colère, s’apitoie en maintes circonstances, celui qui hait, jamais » (Aristote). Mais du point de vue de l’intensité du désir, la colère laisse moins de place à la pitié que ne fait la haine, car le mouvement de la colère est plus impétueux et donc on peut se laisser emporter plus facilement et plus loin qu’à froid comme un haineux.

La vengeance passe par l’application d’une peine, contraire à la volonté de la personne punie. Le colérique veut qu’il se reconnaisse responsable par sa propre injustice de ce qui lui arrive. Mais celui qui hait n’a cure de tout cela : il veut le mal d’autrui purement et simplement.

La haine est plus grave car sa cause est plus durable. La colère vient d’un ébranlement de l’âme provoqué par un outrage tandis que la haine vient d’un certain état d’âme qui nous fait tenir pour contraire ou nuisible l’objet détesté. La colère se dissipe plus vite qu’une disposition habituelle, retombe aussi vite qu’elle apparaît : « la haine est plus incurable que la colère ».

La colère ne survient pas contre quelqu’un contre lequel on ne peut se venger comme un mort ou une chose insensible. Elle est particulière alors que la haine peut être générale contre toute une catégorie de personnes car on constate un désaccord qui oppose telle manière d’être à nos propres dispositions. La colère, quant à elle, est causée par l’acte de quelqu’un qui nous a lésé.

    1. Différentes espèces de colère (ST I-II, 46, 8)

Les Pères de l’Église évoquent trois espèces de colère en distinguant ce qui lui donne un certain développement :

  • Les vifs (aculi) s’emportent rapidement (fiel : une colère qui s’enflamme subitement).
  • Les amers (amari) : la tristesse, qui entretient la colère et dont le souvenir se prolonge, se rattache à la rage qui tourne en manie, du verbe latin manere, demeurer.
  • Les implacables (difficili) : l’objet du désir, la revanche, se rattache à la fureur qui ne s’apaise qu’en punissant.

Suivant leur effet, S. Grégoire le Grand distingue trois degrés dans la colère : « la colère sans voix, la colère qui s’accompagne de cris, et la colère qui s’exprime en parole » en se référant à notre passage (Mt 5, 22) : « ‘Celui qui se met en colère contre son frère’ : c’est la colère muette. ‘Celui qui dira à son frère ‘Raca’’ : c’est la colère qui se manifeste par des cris plus que par des paroles vraiment formulées. Enfin : ‘Celui qui dira à son frère : ‘Fou’’ : c’est la colère qui se traduit en un langage parfaitement expressif ».

 

[1] II-II, 58, 1 (utrum convenienter definiatur quod iustitia est constans et perpetua voluntas ius suum unicuique tribuens) et arg. 1 et 5 ; cf. II-II, 57, 4, ad 1.