5e dim Pâques (1er mai 2016)

Homélie du 5e dimanche de Pâques (1er mai 2016)

La vertu d’obéissance (2)

  1. Obéissance et docilité à la volonté divine

Il est sage de se demander si cette « évidence » que le supérieur a tort serait autre chose qu’un entêtement. Dans le doute, je dois m’incliner et devant le précepte et devant ses raisons. Cette disposition s’appelle la docilité et relève de la prudence[1]. Il s’agit d’une bonne volonté de l’intelligence pour se laisser enseigner (docere), en écoutant la sagesse des vertueux, dont on reconnaît ainsi l’éminence ou les conseils pour ceux dont on admet simplement la compétence. On accorde donc sa confiance à cette personne.

Normalement, la compétence voire la sagesse, devrait toujours aller avec l’autorité. Le supérieur légitime doit a priori être présumé compétent (c’est la première justice que nous lui devons : la déférence, vertu de vénération), au moins tant que la confiance n’a pas été déçue par une incapacité ou des erreurs manifestes (suivant l’adage, « la présomption doit céder à la vérité »). Le supérieur est, par sa fonction, mieux à même d’avoir tous les éléments d’appréciation, il les pèse avec d’autant plus de sérieux que sa responsabilité est engagée envers l’ensemble du groupe auquel il préside. On ne méconnaîtrait pas sans légèreté de telles raisons.

Mais le crédit que valent à un supérieur ses capacités, sa sagesse, et l’autorité proprement dite dont il est investi de par sa fonction imposent la docilité[2] tandis que l’obéissance s’intéresse au précepte de l’autorité légitime en vue de la poursuite du bien commun. La docilité est à la racine de l’acte de croire qui n’est pas au terme de l’acte d’intelliger mais y achemine jusqu’au savoir plein et entier (donc avec une saine critique).

L’obéissance a cette bonté morale propre de nous conformer à l’ordre divin. Le supérieur n’est qu’un intermédiaire : à travers lui, c’est toujours Dieu que nous rejoignons, c’est la volonté divine. Non pas que toute parole du supérieur serait parole de Dieu (il est limité lui-même !) mais au moins, Dieu a permis qu’il nous commandât.

L’obéissance n’est pas la plus grande des vertus : elle n’est que cardinale, donc inférieure aux vertus théologales, mais, comme toute vertu de l’appétit, elle l’est encore à la prudence. Elle se situe cependant au sommet des vertus de la volonté, parce qu’elle se rattache à la religion, dont elle reçoit son excellence quand elle s’articule à elle : « il est plus louable d’obéir que d’offrir un sacrifice » (II-II, 104, 3, ad 1). L’obéissance permet de s’unir à Dieu en nous libérant, par renoncement à notre volonté propre (bien plus que la pauvreté ou la chasteté, les deux autres vœux des moines et religieux) et parce qu’elle nous conforme au vouloir divin, comme par la charité. En effet, le propre de l’amitié est de vouloir faire en tout la volonté de l’ami : « Idem velle, idem nolle, maxime proprium est amicitiæ (vouloir la même chose, ne pas vouloir la même chose, telle est le propre de l’amitié) ».

  1. Les limites de l’obéissance
    1. Nécessité du jugement pratique chez l’obéissant

Le précepte ne s’adresse pas aux seules puissances d’exécution ou à la seule volonté. C’est l’intelligence qui le reçoit. Il intéresse donc forcément le jugement. Obéir, ce ne peut être exécuter machinalement comme un robot. C’est régler humainement, librement, sa conduite d’après la directive du supérieur, donc intelligemment. L’obéissant fait sienne l’idée directrice du supérieur. Plus qu’obéir aveuglément, il faut comprendre ce que le supérieur veut de nous.

Le jugement dépend d’abord d’une chose sur laquelle le supérieur n’a pas prise : la vérité objective. On ne peut pas faire dire à quelqu’un qu’une chose est blanche, s’il la voit noire. En effet, l’obéissance ne s’applique pas aux jugements spéculatifs par lesquels nous nous prononçons (tel que nous voyons l’étant, ou en conformité à la nature des choses). Ce jugement est objectif car ce n’est pas l’intelligence qui mesure, c’est l’objet. Mais il y a beaucoup d’autres jugements, pratiques, qui ne se prononcent pas sur la vérité des choses pour réaliser des opérations. Ces jugements meuvent l’action qui devient vraie par adéquation à son idée directrice (art, prudence). Ce jugement n’est pas mesuré par l’action, c’est lui qui la mesure[3].

Le précepte, me prescrivant un acte à faire, une conduite à tenir, ne peut porter sur ce qui ne dépend pas de moi, il se présente comme une règle à suivre dans l’usage de ma liberté. Le jugement spéculatif ne saurait dépendre des supérieurs purement humains. Mais même le jugement pratique n’implique obéissance que dans l’ordre et les limites précises de l’autorité du supérieur[4], au risque sinon d’un abus de pouvoir, qui trace les limites du précepte valable. J’utilise ma liberté pour obéir, en suivant d’autres obligations, parfois antérieures et plus profondes. Le précepte du supérieur ne me couvre pas au point que toute la responsabilité retomberait sur lui ; il me reste toujours inaliénablement la responsabilité d’avoir obéi, dès lors que j’ai agi humainement[5].

Nul ne peut m’obliger à commettre un péché, contrairement aux nazis qui prétendaient s’être contentés d’obéir, alors que des résistants comme le colonel von Stauffenberg firent bon usage de leur liberté de jugement. Si je comprends que mentir est un péché ; non seulement personne ne peut me commander de penser le contraire car cela relève du jugement spéculatif, mais personne ne peut me prescrire de mentir, ce qui est de l’ordre du jugement pratique. Tout simplement, j’obéis à une autorité supérieure à toute autre, à Dieu lui-même, dont la loi non écrite présente dans ma conscience, me signifie le précepte : c’est l’objection de conscience[6].

Mais tant que le précepte reste dans le domaine où ce supérieur a autorité et n’est pas annulé par le précepte d’un supérieur plus élevé (je peux faire appel), je suis tenu d’obéir, c’est-à-dire de faire mienne pratiquement sa directive comme jugement pratique réglant mon action, alors même que spéculativement je continue à penser (ce qui peut être mon droit et sera parfois mon devoir) qu’il y avait beaucoup mieux à faire.

Encore ne devrais-je pas me contenter d’obéir simplement matériellement comme un pur exécutant, mais en palliant le plus possible les inconvénients, sans vouloir faire toucher du doigt au supérieur qu’il avait tort. Sans m’aveugler sur son erreur pour moi évidente, j’entre cependant assez dans ses vues pour m’ingénier à les faire, malgré tout, réussir le mieux possible.

  1. L’abus de l’obéissance

Bien sûr, cette limite ne vaut que pour les médiations humaines, les supérieurs et non pour Dieu. St. Thomas se pose donc la question (II-II, 104, 5) : « faut-il obéir aux supérieurs en tout ? ». La réponse est : les limites de l’obéissance viennent toujours de celles de l’autorité.

L’abus de pouvoir est toujours l’usurpation par un supérieur d’une autorité qu’il n’a pas. Par exemple, le supérieur entreprendrait sur un domaine qui ne lui est pas soumis. S’il est supérieur légitime, cela ne peut être que parce qu’il empiéterait indûment sur les dispositions d’un supérieur plus élevé, auquel il doit lui-même obéir, comme un évêque par rapport au Pape.

Certes, les supérieurs intermédiaires ne sont pas eux-mêmes de purs exécutants (certains évêques aiment à rappeler qu’ils ne sont pas les préfets du Pape). Il a comme tous la responsabilité d’obéir ; mais en outre celle d’obéir en vue du bien commun dont il a la charge, ce qui signifie un certain pouvoir d’interprétation et d’adaptation. Sa latitude est d’autant plus grande que son rang est plus élevé (l’obéissance d’un général ne saurait être celle d’un caporal). Cela se traduit par exemple par un pouvoir déterminé de dispense.

Mais il peut arriver que le supérieur pénètre dans un domaine qui ne lui est pas soumis, donc ce qui reste en dehors du bien commun dont il a la charge. Or, le sujet n’est tenu d’obéir à son supérieur que dans son domaine propre de supériorité : ainsi le soldat au chef de l’armée en ce qui concerne la guerre et rien d’autre. Le supérieur est aussi tenu par des exigences objectives, exprimées par la loi. C’est pourquoi dans le domaine de la vie religieuse où le vœu d’obéissance est professé, en plus du droit canonique général, le supérieur est soumis à la même règle. Un abus de pouvoir exige la résistance si c’est un péché ou que cela lèse gravement le bien commun. Autrement, si cela n’a d’inconvénients que pour moi-même, je ne peux certes pas obéir mais m’y conformer, pour des vertus plus hautes comme l’amour du bien commun et la volonté d’éviter un scandale à de plus faibles, qui ne comprendraient pas ma résistance et risqueraient de s’en prévaloir pour désobéir eux-mêmes à de vrais préceptes (Socrate refusait une évasion possible et juste, pour ne pas affaiblir l’autorité des lois).

  1. L’obéissance indiscrète est contre le juste milieu

Le bien visé par les vertus morales est un juste milieu entre deux vices opposés. L’un la nie ouvertement, l’autre en est la contrefaçon. La force ressemble à l’excès de la témérité mais n’a rien de commun avec le défaut de la crainte. On peut soit désobéir manifestement (péché par défaut) soit de façon plus subtile en obéissant trop, c’est-à-dire « indiscrètement », sans le discernement de l’autorité légitime ou de l’acte à accomplir (péché par excès)[7].

Quand la déférence est consciemment exagérée par des calculs d’intérêt ou d’ambition, elle devient obséquiosité et flatterie. L’obéissance se fait servilité, ce qui est désastreux pour l’autorité elle-même et ainsi pour le bien commun. Entouré de louanges et de mensonges, le supérieur risque fort d’être entraîné à faire de ses louangeurs des complices, à quoi il est peu probable qu’ils se refusent. Déjà, l’empressement brouillon d’un zèle mal éclairé est vicieux (on n’a pas compris à bon escient le bien commun). Ce peut être une déférence exagérée par faiblesse psychologique. Certains êtres trop faibles devant la vie personnelle et ses responsabilités se réfugient dans une obéissance malsaine. S’ils obéissent, ce n’est pas par renoncement et par victoire sur leur indépendance mais parce qu’ils seraient bien embarrassés d’avoir à prendre eux-mêmes leurs décisions. Ils ont en même temps un immense besoin d’admirer, précisément pour s’appuyer sur plus fort qu’eux. Il ne leur suffit pas que le supérieur soit légitime (seul vrai motif de l’obéissance vertueuse), il faut qu’il ait a priori toutes les qualités et qu’on puisse le suivre aveuglément, parce qu’il doit être impensable qu’il fasse un jour mauvais usage de son autorité.

La désobéissance consiste quant à elle à transgresser le précepte porté par un supérieur légitime. Mais, subjectivement, quand elle se développe en vice, elle va parfois jusqu’au mépris ou sinon elle cultive une certaine mésestime, une attitude affective d’insubordination, qui se traduira par des critiques, des railleries du supérieur. Elle est alimentée par l’orgueil.

Conclusion : la vie chrétienne transfigure l’obéissance. La charité triomphera quand la volonté de Dieu, quel que soit le précepte qui nous la transmet, non seulement n’est plus contrariante, mais rencontre l’élan d’une volonté qui se porte à l’accomplir comme ce qu’elle aime avant tout. Servire Deo regnare est : vouloir ce que Dieu veut, c’est régner avec Lui.

Bibliographie : Labourdette, o.p., P. Marie-Michel, « La vertu d’obéissance selon saint Thomas » in Revue Thomiste, octobre-décembre 1957, pp. 626-656.

 

[1] II-II, 49, 3.

[2] L’obéissance animée de piété filiale que l’enfant doit à ses parents inclut une docilité d’autant plus entière qu’il est encore moins à même de juger et de se diriger tout seul. Quand il a grandi, s’il reste à l’intérieur de la communauté familiale, n’ayant pas encore lui-même fondé un foyer, il doit toujours obéir en ce qui concerne le bien commun de la famille, mais évidemment d’une façon différente et avec une docilité plus clairvoyante.

[3] I-II, 57, 5, ad 3 : « voilà comment il n’y a de vertu de l’intellect pratique qu’en matière contingente ; en matière de fabrication, c’est l’art ; en matière de conduite, la prudence ».

[4] II-II, 104, 5, ad 2 : « les sujets ne sont pas soumis à leurs supérieurs en toutes choses mais seulement dans un domaine déterminé ».

[5] De Veritate, 17, 5, ad 4 : « L’inférieur n’a pas à juger du précepte de son supérieur, mais il a à juger de l’accomplissement du précepte pour la partie qui le concerne. En effet, chacun est tenu d’examiner ses actes à la lumière de la science qu’il tient de Dieu, que cette science soit innée, acquise ou infuse : tout homme doit en effet agir selon sa raison » (sinon, il ne pose pas un acte humain mais un acte de l’homme).

[6] I-II, 33, 7, ad 5 : « On ne doit pas obéir à un supérieur contre un précepte divin (…) si un prélat portait un précepte allant contre cet ordre été établi par Dieu, et lui-même qui a commandé, et celui qui obéirait, tous deux pécheraient comme agissant contre le précepte du Seigneur : dans ce cas, il ne faudrait pas obéir à ce prélat ».

[7] II-II, 104, 2, ad 2.