Ascension (5 mai 2016)

Homélie de la Solennité de l’Ascension (5 mai 2016)

Sedet ad dexteram Patris

Aujourd’hui, l’Ascension ne désigne pas que l’élévation du Christ au Ciel. Il convient aussi de voir à côté du mouvement, le terme de cette Ascension, à savoir la session du Fils de Dieu à la droite de Dieu le Père et sa signification. « Il est assis à la droite du Père ». Non seulement ce point est extrait de Mc 16, 19 mais il est tellement important qu’il fut repris presque mot à mot (changeant juste : « de Dieu » en « du Père ») par le Credo : c’est dire s’il appartient au cœur de notre foi.

  1. Pourquoi siéger à la droite du Père ?
    1. Repos et pouvoir judiciaire

Par cette expression, St. Thomas envisage deux aspects des choses : le repos et le pouvoir judiciaire (ST, III, 58, 1).

Le repos est le terme (« quies, -tis »[1]) de Celui qui est arrivé au terme de Sa mission terrestre et revient d’où Il était sorti. « Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant, je quitte le monde, et je pars vers le Père » (Jn 16, 28). « Que veut dire : Il est monté ? – Cela veut dire qu’Il était d’abord descendu dans les régions inférieures de la Terre. Et Celui qui était descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour remplir l’univers » (Eph 4, 8-10). Ce repos vient de ce qu’Il « demeure éternellement incorruptible dans la béatitude du Père, que l’on signifie par sa droite : ‘À ta droite, éternité de délices !’ (Ps 16, 11) ».

Un étudiant de St. Thomas fait remarquer avec justesse que St. Marc affirme que Jésus est assis alors que St. Étienne dit durant son martyre : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 55-56). Il semble y avoir une contradiction entre les deux stations : assis ou debout. St. Grégoire propose : « Siéger ou s’asseoir est l’attitude du juge, se tenir debout celle du combat ou du secours. St. Étienne, étant encore dans la peine du combat, a vu debout Celui qui venait à son secours. Mais Celui-là même, St. Marc nous le décrit après son Ascension comme étant assis ; car, après la gloire de son ascension, Il apparaîtra à la fin comme juge » (III 58, 1, ad 3).

Le pouvoir judiciaire (tout de suite après le « sedet ad dexteram Patris » vient « judicare vivos et mortuos »). Cf. Proverbes (20, 8) « Au tribunal, quand le roi préside (siège), d’un regard, il dissipe le mal ! ». Le Christ siège aussi à la droite de Dieu le Père parce qu’Il règne avec Lui duquel Il tient Son pouvoir judiciaire. « Le Père ne juge personne : Il a donné au Fils tout pouvoir pour juger, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père (…) et Il lui a donné pouvoir d’exercer le jugement, parce qu’Il est le Fils de l’homme » (Jn 5, 22+27). « Par la droite, entendez le pouvoir que cet homme, pris par Dieu, a reçu pour venir juger, Lui qui était venu d’abord pour être jugé » (St. Augustin).

  1. La symbolique de la droite

La droite a depuis l’Antiquité, une symbolique de bonté au contraire de la gauche : on parlera de rectitude (rectum : droit) morale, d’adresse (adroit) ou dextérité physique (dextera) alors qu’on dira que quelqu’un a un côté sinistre (sinistra) et qu’il est gauche ou a deux mains gauches. Vous voyez sur le plafond de la Sixtine peint par Michel Ange Dieu le Père créer Adam et le contact se fait respectivement par leur main droite et gauche. Cela est repris par St. Augustin : « Si l’on entend dans un sens corporel que le Christ est assis à la droite du Père, Celui-ci sera à la gauche du Christ. Mais là (dans la béatitude éternelle) tout est à la droite, car il n’y a aucune misère » (III, 58, 1, ad 2).

Toutefois il ne faut pas prendre la droite dans une acception avant tout matérielle, du monde physique (puisque Dieu le Père, pur esprit (Jn 4, 24), n’a pas de corps. Seul le Fils, dans Sa nature humaine assumée, en a un). D’après S. Jean Damascène « ce n’est pas au sens local que nous parlons de la droite de Dieu. Comment Celui qui n’a pas de limite aurait-Il une droite, entendue en ce sens ? Il n’y a que les êtres ayant des limites qui possèdent une droite et une gauche. La droite du Père, c’est la gloire et l’honneur de la divinité » (III, 58, 1, ad 1).

  1. Siéger à droite et la question de la double nature du Christ
    1. Le Fils de Dieu siège à droite du Père

« ‘Siéger à la droite du Père’, ce n’est donc rien d’autre que de posséder, comme le Père, la gloire de la divinité, la béatitude et le pouvoir judiciaire ; et cela d’une manière immuable et royale. Or, c’est là un privilège qui convient au Fils en tant que Dieu (…). Toutefois, la préposition ‘à’, qui est transitive, n’implique qu’une distinction personnelle et un ordre d’origine, non un degré de nature ou de dignité ; car, dans les personnes divines, il n’y a pas de degré » (III, 58, 2). Cette session lui revient « non en vertu d’une faveur mais en vertu de son origine éternelle » (III, 58, 2, ad 2). Le Fils de Dieu, seconde personne de la Trinité revient à la place qui est la Sienne depuis toujours (dans la Trinité immanente si l’on voulait reprendre les catégories de Rahner).

Dans l’absolu, on pourrait aussi dire, suivant ces trois sens indiqués, que le St. Esprit est aussi à la droite du Père. « Toutefois, à parler par appropriation, on réserve la session au Fils, parce qu’on Lui attribue l’égalité, selon cette parole de St. Augustin : ‘Dans le Père est l’unité, dans le Fils l’égalité, dans le Saint-Esprit l’harmonie entre l’unité et l’égalité’ » (III, 58, 2, ad 3).

  1. Jésus vrai homme siège à droite du Père

Le mystère de la vie du Christ est que, dans l’unité d’une même personne, coexistent harmonieusement deux natures : divine et humaine. La préposition « à » permet d’exprimer à la fois conjonction de deux réalités et distinction.

Le Christ, en tant que Fils de Dieu, est assis à la droite du Père car Il possède la même substance que le Père. Il y a alors conjonction entre les natures (divine et humaine en Jésus) et distinction entre les personnes divines. Mais l’union hypostatique (des deux natures de Jésus) implique, au contraire, la distinction de nature et l’unité de personne.

Le Christ, en tant qu’homme, est aussi Fils de Dieu. Si l’expression ‘en tant que’ désigne la condition de la nature, le Christ, en tant que Dieu, est assis à la droite de Dieu, c’est-à-dire à égalité avec le Père. En effet, de ce point de vue de condition de Sa nature, l’humanité du Christ n’a pas droit à la gloire ou aux honneurs de la divinité. Elle n’y a droit qu’en raison de la Personne à laquelle elle est unie. St. Jean Damascène précise : « Dans la gloire de la divinité, le Fils de Dieu, qui existe avant les siècles comme Dieu et en tant qu’Il est consubstantiel au Père, siège avec sa chair associée à sa gloire ; car c’est d’une seule et même adoration que toute créature adore une seule et même Personne (hypostase) avec Sa chair » (III, 58, 3, ad 1). Mais le Christ, en tant qu’homme, est assis à la droite du Père non pas comme son égal (III, 58, 3, ad 2) mais en ce sens qu’il participe à des biens plus importants que les autres créatures : il jouit, en effet, d’une béatitude plus parfaite, et possède le pouvoir judiciaire.

Mais si l’expression ‘en tant que’ désigne l’unité de suppôt (la Personne), le Christ, en tant qu’homme, est pareillement assis à la droite du Père. Il a droit à des honneurs égaux ; les honneurs dus au Père, nous les accordons, en effet, au Fils de Dieu avec la nature qu’Il a prise.

  1. Cet honneur n’appartient-Il qu’à Jésus ?

Le Christ siège à la droite du Père en ce sens que selon Sa nature divine Il est égal au Père, et que selon Sa nature humaine, Il possède les biens divins plus excellemment que toutes les autres créatures. Or, l’un et l’autre privilèges conviennent au Christ seul. Donc nul autre, ange ou homme, ne peut siéger à la droite du Père (III, 58, 4).

Comment dès lors comprendre Eph 2, 6 : « Dieu nous a ressuscités et nous a fait siéger dans le ciel avec le Christ Jésus » ? C’est que le Christ est notre tête. Nous ne formons qu’un seul corps (mystique) avec Lui : ce qui Lui est conféré nous est aussi attribué en Lui : tant la Résurrection (qui pour Lui est réelle, non encore en espérance) et la session (III, 58, 4, ad 1). Cela convient tout particulièrement aux saints qui sont déjà dans Sa béatitude : « Le Fils de l’homme mettra les brebis à sa droite » (Mt 25, 33) (III, 58, 4, ad 3) et qui partagent Son pouvoir judiciaire : « Vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël » (Mt 19, 28) (III, 58, 4, ad 3).

Certains comme Jacques et Jean (Mt 20, 23) voulaient siéger avec le Christ, à Sa droite et gauche (plutôt qu’à celle du Père) car ils voulaient la préséance sur les autres. Place déjà enviée par les anges : « Auquel des anges a-t-il jamais été dit : ‘Siège à ma droite’ ? » (Hb 1, 13) qui cherchent à partager la divinité (III, 58, 4, ad 4).

Conclusion :

L’Ascension étant l’entrée de la tête au Ciel, nous devons garder présent à l’esprit que nous appartenons, nous aussi, en espérance, au Ciel. Là où la tête est passée dans cette maïeutique spirituelle (l’accouchement d’en-haut de Nicodème), les membres suivront. Pourvu qu’ils implorent la grâce de la fidélité pour ne jamais être séparé de Lui comme dans le cantique Anima Christi : « Ne permettez pas que je sois séparé de Vous ».


[1] Et pas seulement « demeurer » comme traduit étrangement l’édition des Jeunes.