Dimanche ap Ascension (8 mai 2016)

Homélie du Dimanche après l’Ascension (8 mai 2016)

 

Judicare vivos et mortuos

Après la question de la session à la droite de Dieu le Père, St. Thomas se pose logiquement une toute dernière question dans la première partie de la III pars consacrée à la vie de notre Sauveur (avant de passer à la sacramentaire, partie inachevée). Cette question concerne donc le pouvoir judiciaire de Jésus suivant l’ordre du Credo et parce que c’est lié au pouvoir royal impliqué dans le fait de siéger sur un trône à la droite du Père : « C’est Lui qui est établi par Dieu juge des vivants et des morts » (Ac 10, 42).

  1. Pourquoi Jésus est-Il institué Juge ?

St. Thomas envisage trois qualités pour prononcer un bon jugement.

  1. Conditions pour être juge

Deux concernent la disposition extérieure et intérieure pour qu’on puisse s’ériger en juge.

  1. Le pouvoir de contraindre les sujets : « Ne cherche pas à devenir juge, si tu n’es pas capable d’extirper l’injustice » (Sir 7, 6) : quoi de plus risible que des jugements qui ne sont pas suivis d’effets ou même le refus de juger comme le montre trop souvent l’impunité dans l’Église ou le monde actuels alors que le droit est pourtant bafoué publiquement ?
  2. Le zèle de la droiture/rectitude pour être capable de juger non par haine ou envie, mais par amour de la justice : « Dieu châtie ceux qu’Il aime, et comme un père se complaît en son fils » (Prov 3, 12).
  1. Conditions pour juger droitement

La troisième qualité est nécessaire pour poser un jugement droit.

  1. La sagesse pour rendre un jugement selon la Vérité : « Le juge sage jugera son peuple » (Sir 10, 1). Ce pouvoir lui vient aussi de ce qu’Il est « l’Art » du Père (Filius est Ars Patris (III, 59, 1, ad 2), à savoir qu’Il a été, avec l’Esprit-Saint, comme la main du Père dans l’acte de la Création. Il peut d’autant plus nous juger qu’Il nous a créés (et sait donc ce que nous avons dans le ventre[1] et ce pour quoi nous avons été faits !). comme un réparateur doit connaître le fonctionnement d’une machine pour pouvoir intervenir à bon escient, Dieu nous a donné par Sa révélation la notice explicative, le guide d’utilisation.

Le Fils en tant que Sagesse engendrée, voit donc cette fonction Lui être plus particulièrement appropriée (III, 59, 1 + ad 1). La vision apocalyptique de Dn 7 peut d’ailleurs se lire en ce sens : « des trônes furent disposés, et un Vieillard prit place (…) je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté » (Dn 7, 9+13-14). « Par là on donne à entendre que l’autorité requise pour juger réside dans le Père, de qui le Fils a reçu pouvoir de juger » (III, 59, 1, ad 2).

Le rapport avec le St. Esprit est justement à préciser puisque nous n’oublions pas que « Lorsque le Saint-Esprit viendra, il accusera le monde, à propos du péché, de la justice et du jugement » (Jn 16, 8). Or, l’accusation va avec le jugement. « Ainsi donc, le jugement est attribué au Saint Esprit, non quant à la notion de jugement, mais pour les dispositions affectives que le jugement implique de la part des hommes ». Les hommes, remplis de l’Esprit-Saint et dénués de toute crainte de représailles, seront capables de dénoncer le mal au dernier jour mais bien sûr dans un esprit de justice déjà évoqué, pas de vengeance, pour ne pas tomber dans le piège du démon : « Car il est rejeté, l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait, jour et nuit, devant notre Dieu » (Ap 12, 10).

  1. Comment le Christ juge-t-Il ?
    1. Le Christ juge aussi en tant qu’homme, pas qu’en tant que Fils de Dieu

Le pouvoir judiciaire convient au Christ selon sa nature humaine pour trois raisons (III, 59, 2) :

  1. À cause de Sa communauté et de Son affinité avec les autres hommes. Dieu agit par l’intermédiaire des causes secondes parce qu’elles sont plus proches des effets qu’Il produit. Ainsi juge-t-il les hommes par le Christ-Homme, afin que Son jugement leur soit plus indulgent. « Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce » (Hb 4, 15-16).
  2. « Au Jugement Dernier, lors de la résurrection des morts, Dieu ressuscite les corps par le Fils de l’homme, comme Il ressuscite les âmes par le même Christ, en tant qu’Il est le Fils de Dieu » (St. Augustin). Là encore, nous sommes jugés par Celui-là même qui nous est le plus proche, qui a le plus pouvoir sur nous en raison de Son Incarnation.
  3. « Il est juste que ceux qui doivent être jugés voient leur juge. Or, ceux qui doivent être jugés ce sont à la fois les bons et les méchants. Il faut donc que dans le jugement la forme de l’esclave soit montrée aux méchants comme aux bons, et que la forme de Dieu soit réservée aux seuls bons » (St. Augustin). La béatitude est le fait de voir Dieu, pur Esprit, face à face, sans intermédiaire. Or, par le jugement, seule la nature humaine du Fils, visible de tous, même aux démons de son vivant, sera visible aux damnés avant de rejoindre l’enfer pour l’éternité. La béatitude est donnée par la nature divine mais y conduire (jugement compris) par la nature humaine.

Il convient de noter que ce pouvoir du Christ de juger s’étend à toutes choses humaines suivant le principe : qui peut le plus peut le moins[2] (et cela s’étend même aux anges[3]). Toutefois, suivant le principe des causes secondes déjà énoncé : « bien qu’établi roi par Dieu, le Christ n’a pas voulu, pendant qu’il vivait sur la terre, administrer temporellement un royaume terrestre (cf. Jn 18, 36 : ‘Ma royauté ne vient pas de ce monde’). Pareillement, le Christ, qui venait conduire les hommes à Dieu, n’a pas voulu exercer le pouvoir judiciaire sur les réalités temporelles (cf. Lc 12, 13-14 : ‘Du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : ‘Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage’. Jésus lui répondit : ‘Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ?’). Voilà pourquoi St. Ambroise écrit : ‘C’est à bon droit que le Christ rejette les biens terrestres, lui qui était descendu sur terre à cause des biens divins. Et il n’a pas daigné se faire juge des litiges et arbitre des fortunes, lui qui a la faculté d’être juge des vivants et des morts et l’arbitre des mérites » (III, 59, 4, ad 1).

  1. Pourquoi 2 jugements : personnel et dernier ?

Un jugement ne peut être définitivement rendu sur une réalité changeante avant qu’elle n’ait atteint son niveau d’achèvement, qui peut inclure aussi des effets comme on dit « on juge un arbre à ses fruits » (cf. Mt 7, 16-17). C’est la raison pour laquelle, sur un homme, on ne peut prononcer aucun jugement définitif avant que sa vie soit terminée. Aucun procès de béatification et canonisation ne peut donc intervenir avant la mort d’un serviteur de Dieu et même 5 ans après son décès. Après quoi on s’intéressera au degré héroïque des vertus durant les dix dernières années de sa vie pour indiquer comme hautement improbable (on n’atteint jamais humainement qu’un niveau de certitude morale) qu’il eut, après avoir pratiqué les vertus si longtemps, pu retomber en arrière. La mort arrête les comptes et ce n’est pas « l’option fondamentale » (une attitude globale bonne même si contredite par une multitude d’actes mauvais) des moralistes hérétiques qui compte mais bien dans quelles dispositions on meurt (un aspect ponctuel qui n’est pas juste un bilan avec passif et actif).

Pour expliquer le jugement dernier différent du jugement personnel qui intervient quant à lui directement après la mort, pour l’âme uniquement alors[4], St. Thomas (III, 59, 5) recourt à des explications qui prolongent les effets de la vie de quelqu’un même après sa mort et qui justifient donc le report à une autre date d’un second jugement. L’homme, en effet, peut se survivre :

  1. dans la mémoire des autres hommes avec une bonne ou mauvaise réputation (à tort ou à raison).
  2. dans ses enfants qui sont comme quelque chose du père (aussi via l’éducation reçue). Toutefois il est étonnant que St. Thomas cite « Si le père meurt, c’est comme s’il n’était pas mort ; car il laisse après lui quelqu’un qui lui ressemble » (Si 30, 4) puisqu’il admet ensuite qu’on ne peut pas toujours dire à partir de la descendance ce qu’était le père ni inversement (Cf. Jér 31, 29-30 : « En ces jours-là, on ne dira plus : ‘Les pères ont mangé du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées’. Mais chacun mourra pour sa propre faute ; tout homme qui mangera du raisin vert, ses propres dents en seront irritées »).
  3. dans les conséquences de ses actes. L’hérésie d’Arius a ainsi eu des conséquences bien plus vastes que sa seule vie. On pourrait dire pareillement de tous les hérésiarques majeurs (Ockham, Luther et Calvin).
  4. dans son corps (enseveli avec honneur, laissé sans sépulture ou ayant totalement disparu). Il précise ensuite : « La récompense du corps ou son châtiment dépend de la récompense ou du châtiment de l’âme. Cependant, l’âme n’étant soumise au changement qu’accidentellement et à cause du corps, aussitôt qu’elle est séparée du corps elle possède un statut immuable et reçoit son jugement. Le corps, au contraire, demeure soumis au changement jusqu’à la fin du temps. Il faut donc qu’il reçoive alors sa récompense ou son châtiment dans le jugement final » ad 3).
  5. dans des réalités où l’homme a mis son affection, comme par exemple en certains biens temporels, dont les uns finissent rapidement, et d’autres durent plus longtemps.

Mais je me permettrai d’ajouter à ces éléments, certes intéressants de St. Thomas, une autre dimension, publique, du jugement dernier (outre qu’il concernera aussi les gens qui seront vivants au moment de la Parousie). Jésus parle bien, dans un contexte de jugement éternel, post mortem (Celui qui a le pouvoir de tuer l’âme en plus du corps) de rendre public les turpitudes de chacun (St. Thomas parle de « jugement parfait et manifeste/perfecte et manifeste diiudicetur »). On saura tous ce qu’on aura fait de bien et de mal : « Tout ce qui est couvert d’un voile sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Aussi tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu en pleine lumière, ce que vous aurez dit à l’oreille dans le fond de la maison sera proclamé sur les toits » (Lc 12, 2-3[5]). De plus, la dimension communautaire des mérites (communion des saints) ou des péchés (complicité dans le mal) peut aussi être alors jugée à ce moment-là.

Conclusion :

N’oublions jamais qu’une hérésie est toujours un choix (haireô en grec) dans le corpus dogmatique, à l’exclusion des vérités connexes. Si nous devons insister sur la miséricorde divine, à très juste titre, nous ne devons jamais oublier que la vertu de justice est tout autant partie intégrante de l’ordre divin et que tout mal doit être expié (si ce n’est par le coupable, par la communion des saints !). Autrement dit, tout se paie toujours pour quelqu’un.


[1] Cf. « Ce jour-là, Dieu jugera les pensées secrètes des hommes par Jésus Christ » (Rm 2, 16). Nous n’ignorons pas en effet qu’Il sonde les reins et les cœurs mais qu’il a parfois concédé ce même pouvoir, au moins dans une optique d’efficacité pastorale dans le cadre du ministère de confesseur, à des martyrs du confessionnal comme St. Jean-Marie Vianney ou St. Padre Pio.

[2] Cuicumque committitur principale, committitur et accessorium. « À celui qui a la charge du principal, on confie aussi l’accessoire. Or, les réalités humaines sont toutes ordonnées à cette fin : la béatitude. Cette béatitude, c’est le salut éternel, et les hommes y sont admis ou rejetés par le jugement du Christ, comme on le lit en Mt 25, 21. Il est donc évident que toutes les réalités humaines sont soumises au pouvoir judiciaire du Christ » (III, 59, 4).

[3] III, 59, 6.

[4] « Il faut soutenir qu’après la mort, l’homme, pour tout ce qui touche à l’âme, obtient un statut immuable ; par suite, en ce qui concerne la récompense de l’âme, il n’est pas nécessaire de retarder davantage le jugement ».

[5] Même si nous n’ignorons pas que l’interprétation que St. Matthieu en donne en 10, 26-27 serait plutôt de répéter publiquement ce que Jésus dit en secret à ses apôtres et disciples, donc plutôt une forme d’évangélisation large aux quatre vents.