Fête-Dieu (29 mai 2016)

Dimanche 29 mai 2016 (Fête-Dieu)

Les sacrements (3) : Le Très-Saint-Sacrement de l’Eucharistie (1)

En cette semaine de la Fête-Dieu, il convient de se replonger à frais nouveau dans la compréhension du Très Saint-Sacrement de l’Eucharistie, avec St. Thomas comme guide.

  1. Un sacrement particulier, le plus éminent de tous
    1. L’Eucharistie, sacrement pour la réfection de l’âme

Le sacrement est un signe visible et efficace d’une grâce invisible[1]. Dans cette optique, la vie spirituelle se calque sur la vie corporelle. On prend de l’eau avec laquelle on se lave pour signifier la purification du péché originel par le baptême.

Un homme doit être engendré avant de grandir pour atteindre son état d’adulte, sa perfection. Pour cela, il a besoin de se nourrir. Nous avons ainsi les trois sacrements dits aujourd’hui de l’initiation chrétienne : « de même que la vie spirituelle a requis le baptême, qui est génération spirituelle, et la confirmation, qui est croissance spirituelle, de même elle a requis le sacrement d’eucharistie, qui est nourriture spirituelle »[2].

Bien qu’il ne soit qu’un seul sacrement, il requiert 2 matières. Or, pour se refaire corporellement, deux choses sont nécessaires : la nourriture et la boisson. Ces deux aspects vont donc être dotés d’une signification spirituelle pour refaire l’âme : « ma chair est vraie nourriture, et mon sang est vraie boisson » (Jn 6, 55). Cette dualité de matière n’empêche pas l’unité d’un seul sacrement du côté de la forme et perfection (comme une maison est complète si elle comporte toutes les parties nécessaires pour qu’on puisse y habiter ou un corps tous ses membres)[3].

  1. Singularité de ce sacrement

Comparé aux autres sacrements, mais surtout avec ceux de la même catégorie de l’initiation, donc au baptême ou à la confirmation, l’Eucharistie a des particularités que seul ce sacrement possède. « Il y a cette différence, entre l’Eucharistie et les autres sacrements qui ont une matière sensible, que l’Eucharistie contient quelque chose de sacré en elle-même, absolument, à savoir le Christ Lui-même ; tandis que l’eau du baptême contient quelque chose de sacré par relation à autre chose, c’est-à-dire qu’elle contient une vertu/puissance capable de sanctifier l’âme ; et il en est de même pour le chrême et les éléments analogues. C’est pourquoi le sacrement de l’eucharistie est pleinement réalisé dans la consécration même de la matière, tandis que les autres sacrements ne sont pleinement réalisés que dans l’application de la matière à l’homme qu’il s’agit de sanctifier »[4].

La théologie classique distingue trois aspects dans tout sacrement. Voyons ce qu’il en est pour l’Eucharistie :

  • Le sacramentum tantum (signe seul) : le pain et le vin[5] qui reprend bien sûr dans l’Ancien Testament le sacrifice de Melchisédech.
  • La res et sacramentum (réalité et signe) : le corps même du Christ (corpus Christi verum)[6]. Son sacrifice a été préfiguré particulièrement par le sacrifice d’expiation, le plus grand qui existait alors.
  • La res tantum (réalité seule) : c’est le corps mystique ou l’Église (on parle aussi d’effet[7]), préfiguré par la manne.

« De là résulte une autre différence : dans le sacrement de l’Eucharistie, ce qui est réalité et signe (res et sacramentum) réside dans la matière elle-même, mais ce qui est réalité seulement (res tantum), c’est-à-dire la grâce conférée, réside en celui qui reçoit l’eucharistie. Dans le baptême, au contraire, l’un et l’autre résident dans le sujet du sacrement : le caractère, qui est réalité et signe (res et sacramentum), la grâce de la rémission des péchés, qui est réalité seulement (res tantum). On retrouve la même structure dans les autres sacrements »[8].

La matière est constituée par le pain de froment, le vin mélangé à la goutte d’eau. La forme, ce sont les paroles consécratoires elles-mêmes[9].

  1. Autres caractéristiques
    1. Cet éminent sacrement n’est pourtant pas absolument indispensable au salut

St. Thomas traite ensuite d’une question : « Ce sacrement est-il nécessaire au salut ? » dont la réponse étonnera sûrement puisqu’elle est non, l’Eucharistie n’est pas indispensable pour être sauvé. Comment cela peut-il être ? Il suffit tout simplement de penser au cas des petits-enfants morts après le baptême mais avant l’âge de leur première communion qui, avant St. Pie X, pouvait intervenir assez tard, par exemple vers 12 ans, surtout dans un contexte de forte mortalité infantile (jusqu’à 1 an) et juvénile (jusqu’à 5 ans) qui fauchait encore tant d’enfants il y a encore peu de temps.

Voyons l’argumentation de St. Thomas : la res tantum ou réalité du sacrement est l’unité du corps mystique, indispensable pour être sauvé car personne ne peut accéder au salut en dehors de l’Église (le fameux « extra Ecclesiam nulla salus » : en-dehors de l’Église, point de salut). La Sainte-Église est joliment comparée à l’arche de Noé, en-dehors de laquelle personne ne put être sauvé lors du Déluge. L’arche est une figure de l’Église (1 P 3, 20)[10]. Or la res tantum peut être obtenue avant la réception rituelle de ce sacrement, du fait même qu’on aspire à le recevoir. Cela vaut même avant le baptême pourvu qu’on y aspire (on parle alors de baptême de désir). En effet, la fin est possédée par le désir et l’intention. Mais cette aspiration (désir) doit être profonde et claire (comme pour un catéchumène martyr par exemple), ce qui n’est possible que pour des adultes et pas des enfants, d’où la question des limbes.

Autant on ne peut être sauvé sans le baptême car il est principe de la vie spirituelle et la porte des sacrements, autant on peut l’être sans avoir atteint à la plénitude (consommation) de la vie spirituelle. Raison pour laquelle on parle de sacramentum fidei, sacrement de la foi pour le premier et de sacrementum caritatis puisque la charité est plénitude ou perfection[11]. De plus, en étant baptisés, les enfants sont ordonnés à l’Eucharistie. À tel point que les orthodoxes administrent les 3 sacrements de l’initiation d’un coup (baptême, confirmation et Eucharistie). Cette ordination à l’Eucharistie vient de l’Église : tout comme ils croient par la foi de l’Église, par son intention ils désirent l’eucharistie et en reçoivent la réalité. Mais rien ne précède le baptême[12].

Si bien que, lorsque Jésus dit : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous » (Jn 6, 53), St. Augustin s’empresse de redresser une interprétation littérale qui ne manquerait pas de venir : « Personne ne doit aucunement hésiter à admettre que tout fidèle participe au corps et au sang du Seigneur quand, par le baptême, il devient membre du corps du Christ; et on ne doit pas le juger étranger à la communion de ce pain et de cette coupe, même s’il quitte ce monde avant de manger ce pain et de boire cette coupe, lui qui est établi dans l’unité du corps du Christ »[13].

Certains objectaient avec raison qu’il faut pourtant consommer réellement la nourriture et boisson pour sustenter notre corps et donc qu’il fallait réellement communier pour sustenter notre âme par cet aliment spirituel. Mais St. Thomas réplique avec justesse que l’aliment corporel passe dans la substance de celui qui s’en nourrit (on parle d’assimilation) et il faut donc qu’il soit consommé. Alors qu’au contraire, avec l’Eucharistie, c’est l’inverse qui se produit comme expliqué par St. Augustin qui fait parler Jésus : « Tu ne me changes pas en toi, comme tu fais pour la nourriture de ta chair, mais c’est toi qui seras changé en moi ». Donc l’intention (voto mentis) peut suffire alors pour opérer cette incorporation[14].

  1. Des noms différents soulignant plusieurs aspects d’une même réalité

On peut approcher la profondeur du sacrement de l’Eucharistie en recourant aux catégories temporelles.

  • Si l’on prend sa signification à l’égard du passé, il commémore la Passion du Seigneur, ce point de vue est appelé sacrifice. Si on se réfère plus qu’à la Passion à la victime, on parle alors d’hostie en latin (cf. Eph 5, 2).
  • À l’égard de la réalité présente, l’unité ecclésiale à laquelle les hommes s’agrègent par ce sacrement, on l’appelle communion ou synaxe.  « On le nomme ainsi parce que c’est lui qui nous unit au Christ, nous fait participer à Sa chair et à Sa divinité, et c’est lui qui nous relie, nous met en communication les uns avec les autres » (S. Jean Damascène).
  • À l’égard de l’avenir, en tant qu’il préfigure la jouissance de Dieu dans la Patrie, il est appelé viatique, ouvrant ici-bas la voie pour y parvenir et Eucharistie = bonne grâce, parce que « la grâce de Dieu c’est la vie éternelle » (Rm 6, 23) et parce qu’il contient réellement le Christ, qui possède la grâce en plénitude[15].

Il est évident que depuis l’après-concile, c’est l’unique dimension présente qui fut mise en avant, dans une vision trop horizontale ou comme si le sacrifice n’était qu’une commémoration et non pas l’unique sacrifice de la Croix rendu réellement présent. D’ailleurs, le terme synaxe fut très mis en mode par les Protestants qui inspirèrent les progressistes.

  1. Pourquoi l’avoir institué à la Sainte-Cène ?

Le Christ a attendu le dernier moment partagé avec Ses disciples pour instituer ce sacrement. Comme c’est le Christ lui-même qui est contenu sacramentellement dans l’Eucharistie, au moment où Il allait quitter ses disciples sous son aspect naturel, Il se légua à eux sous son aspect sacramentel (comme en l’absence de l’empereur on offre son image à la vénération de ses sujets).

Avant la Passion du Christ, le salut aurait été impossible sans la figure de l’agneau pascal (1 Co 5, 7). C’est pourquoi il était logique qu’à l’approche de la Passion, le premier sacrement fut d’abord célébré et le nouveau sacrement institué : « Pour que les ombres disparaissent devant le corps, l’antique observance est éliminée par le nouveau sacrement, l’hostie disparaît devant l’hostie, le sang est enlevé par le sang, et la fête légale, en étant changée, est accomplie » (St. Léon). À propos de l’agneau, St. Thomas précise que bien que ne constituant nullement l’unique préfiguration dans l’Ancien Testament, comme on l’a vu, il résume toutes les dimensions : pour Melchisédech, on mangeait l’agneau avec du pain azyme (Ex 12, 8) (pour le sacramentum tantum) ; l’agneau était immolé par tous les fils d’Israël, étant l’une des fêtes principales des Juifs (pour la res et sacramentum) ; qui en plus, préservait de l’ange exterminateur et délivrait de la maison d’esclavage en Égypte (pour l’effet, res tantum).

Les paroles suprêmes, particulièrement prononcées par des amis chers qui s’en vont, s’imposent davantage à la mémoire. Ce qui nous touche davantage s’imprime plus profondément dans le coeur. St. Augustin : « Le Sauveur, pour mettre plus fortement en valeur la profondeur de ce mystère, voulut l’imprimer le dernier dans les cœurs et dans la mémoire de ses disciples, qu’il allait quitter pour subir Sa Passion »[16].

Conclusion

Nous devons toujours mieux prendre conscience de la grandeur de ce Sacrement par excellence et en méditer la profondeur, par exemple par les hymnes eucharistiques tel que le Lauda Sion ou le Pangue Lingua, pour nourrir notre dévotion. C’est le principal trésor de l’Église catholique.

 

[1] Cf. ST III, 73, 1, obj. 2 : « Dans tout sacrement de la loi nouvelle, l’objet visible proposé aux sens produit l’effet invisible du sacrement ».

[2] ST III, 73, 1.

[3] ST III, 73, 2.

[4] ST III, 73, 1, ad 3.

[5] ST III, 73, 6 qui est le seul article à parler de ce dernier point.

[6] ST III, 73, 1, obj. 2.

[7] ST III, 73, 6.

[8] ST III, 73, 1, ad 3.

[9] ST III, 73, 1, obj 3.

[10] On appelle d’ailleurs la partie principale de l’Église nef ou navire, suivant aussi la représentation de la barque dans la tempête apaisée ou Jésus marchant sur les eaux suivant la fameuse représentation du Giotto repris en mosaïque dans l’atrium de la seconde basilique vaticane. Fresque qui avait tant inspiré Ste. Catherine de Sienne.

[11] ST III, 73, 3, ad 3.

[12] ST III, 73, 3.

[13] ST III, 73, 3, ad 1.

[14] ST III, 73, 3, ad 2.

[15] ST III, 73, 4.

[16] ST III, 73, 5.