Trinité (22 mai 2016)

Fête de la Très Sainte Trinité (dimanche 22 mai 2016)

Théologie trinitaire : de Deo trino

La Ste Trinité est un mystère, certes, mais cela ne signifie pas qu’elle soit irrationnelle. Elle n’est pas incompréhension mais maximum de la compréhension, aveuglant comme le soleil qui est lumière dont la puissance nous est trop grande pour être regardé en face. La Ste. Trinité dépasse notre capacité de compréhension car nous ne pouvons la saisir qu’à la mesure de notre être (quidquid recipitur, recipitur in modo recipientis), déjà naturellement limité et contingent mais, qui plus est, est encore entaché de péché. Nous pouvons donc augmenter notre capacité de compréhension, mais pas à la manière humaine : il faut au contraire implorer la grâce, donc une compréhension qui nous implique, d’ordre plus mystique en quelque sorte (ou en tout cas mystérique) : en effet nous sommes faits à l’image de cette Sainte Trinité. Cette distinction fut établie par le philosophe Gabriel Marcel : « Le problème est quelque chose qui barre la route. Il est tout entier devant moi. Au contraire, le mystère est quelque chose où je me trouve engagé, dont l'essence est, par conséquent, de n'être pas tout entier devant moi » (Être et Avoir).

Il faut chercher à comprendre la Ste. Trinité pour essayer de savoir quel est le but de notre vie : vers où nous tendons parce que c’est de là que nous venons (exitus-reditus), un peu à la manière de la théologie du corps de Jean-Paul II.

  1. La Ste. Trinité communion d’amour des 3 personnes divines

Confesser un Dieu un et trine est l´originalité du christianisme. Il n’y a pas d´abord le monothéisme (Ancien Testament) qui serait révélé, puis la Trinité (Nouveau Testament). Ce serait trop simpliste. La Ste. Trinité est une des pierres d’achoppement face aux témoins de Jéhovah (qui fait qu’ils ne sont pas chrétiens), aux musulmans et même montre que le schisme mène à l’hérésie : du fond protestant a grandi l’unitarisme.

Ce problème tient au fond à ce que l’on croit être l’amour. Puisque l’Écriture nous dit : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 16), nous pouvons y voir là la définition de l’essence ou substance divine. Mais l’amour, qu’est-ce ? S’agit-il de l’amour narcissique ? Je m’aime tellement que, voulant embrasser mon reflet dans le miroir d’eau d’un étang, je m’y noie ? Dieu n’est pas monadique (Leibnitz), replié sur lui-même.

Dieu peut être approché par Ses nombreuses propriétés appelées transcendantaux qui définissent l’être en métaphysique ou esse : [res, aliquid], unum, bonum, verum, pulchrum : [chose, quelque chose], l’un, le bon, le vrai, le beau. Donc l’un des attributs divins est la bonté, or le Bien est diffusif de soi-même pour St. Thomas : bonum diffusivum sui. Donc Dieu est communication de Sa bonté, mais d’abord en lui-même (ad intra) pour pouvoir l’être à l’extérieur (ad extra). Or la perfection dans l’amour est le don total qui implique un donateur, un récipiendaire et le don : l’amant (Père), l’aimé (Fils) et l’amour lui-même (Esprit). Ce modèle est développé par Richard de St. Victor (mort en 1173) qui nous aide à comprendre les missions qui sont 3.

Quand on aime, on n’aime que quelqu’un digne de l’être (pas d’un niveau inférieur : homme et animal, pour lequel on parlera plus d’affection). Le Père engendre le Fils comme égal en dignité (condignus). Pourquoi deux ne suffisent-ils pas ? Parce que quand on aime, on veut que tous aiment l’être aimé comme l’amant le fait. Trois suffisent (et pas une infinité) car il n’existe que trois situations de personnes dans l’échange d’amour : l’amour qui donne (le Père duquel procèdent le Fils et l’Esprit), l’amour qui reçoit (du Père et du Fils) et enfin l’amour qui reçoit et donne (le Fils du Père et transmet à l’Esprit). Un seul principe, une seule fin et pas de répétition en Dieu de la personne intermédiaire. Chacune des personnes s’identifie avec son type d’amour, comme pour être stable il faut au moins trois pieds à un tabouret pour tenir droit.

  1. La distinction des personnes

Il convient de distinguer l´ordo essendi, l’ordre de l’être (où le mode descendant est premier dans la Création, du plus parfait au moins parfait) et l´ordo cognoscendi, l’ordre de la connaissance (où le mode ascendant est premier). L’Ordo cognoscendi part de l’économie ou action de Dieu dans la vie du monde et des hommes et des missions des trois personnes. On comprend mieux l’immanence, Dieu tel qu’Il est en Soi-même, qui est de toujours. L’Incarnation du Fils est un nouveau mode de se manifester. Parce que deux Personnes divines sont envoyées (le Fils et l’Esprit), nous savons qui elles sont et nous sommes remontés à la génération du Fils et à la procession (= spiration) de l’Esprit.

L´action divine n´est pas indifférenciée. La Création est œuvre commune, mais par le Fils[1]. On doit distinguer la causalité. Par ex, l´Incarnation est le fait du Fils seul ! Mais, envoyé par le Père et par l´Esprit, Il prit chair de la Très Sainte Vierge Marie. C’est un paradigme de l´action divine. Le Père ne s´incarne pas car Il ne procède de personne et il y a un lien étroit entre génération et mission. La théologie scholastique parle de la possibilité théorique pour tous de s´incarner mais d’une convenance maximale pour le Fils (nous sommes appelés à devenir fils, Il est le médiateur de la Création et aussi de la recréation qu’est la Rédemption). De même l´Esprit est répandu sur nous invisiblement (au contraire de l´Incarnation, don visible) : leur mission est différente (pour l’Esprit, il s’agit de diviniser).

La génération du Fils est interne, intellectuelle selon St. Justin. St. Augustin y voit un reflet de l’âme humaine (mémoire, intelligence et volonté ou mens, notitia et amor). D’abord connaissance et ensuite amour. L’homme est image de Dieu quand il connaît et aime Dieu, ce qui porte à une relation avec le Christ. L’image doit se conformer à Celui qui l’a formée : atteindre la similitude. Pour St. Thomas, si je connais quelqu’un, cela reste en moi : je me fais similaire (vient de l’extérieur et entre en moi : centripète) : c’est la génération. L’amour, au contraire, fait aller vers (centrifuge) : c’est la procession de l’Esprit Saint. Connaissance que l’esprit (Père) a de soi (Fils), l’amour (Esprit) que l’esprit a après qu’il connaît.

  1. La vie intratrinitaire
  • Les processions et relations :

La paternité est procession (spiration) active ; la filiation est procession (spiration) passive. Les relations s’identifient à l’essence divine, elles ne viennent pas après l’être divin. C’est une unité de communion.

  • Les personnes :

Pour St. Thomas, la personne est ce qui distingue un individu. Pour l’homme, cela correspond à son âme et à son corps. En Dieu, ce qui distingue le Père, le Fils et l’Esprit, c’est la relation ! Donc la personne est la relation subsistante. En Dieu, ce n’est pas comme nous qui sommes d’abord avant d’entrer en relation ! En Dieu, il n’est rien que du don. Tout leur être est un être tourné vers l’autre, un éternel échange d’amour, donc cela explique leur consubstantialité. Il n’existe plus pour lui d’esse ad se (être pour soi) qui soutiendrait l’esse ad aliquem (l’être pour autrui). En Dieu, tout est capacité exercée (en acte) de donation. La personne n’a pas de relation, elle EST cette relation. Dieu n’est pas solitaire alors qu’Adam était qualifié de la sorte avant Ève, bien qu’il eût disposé des animaux, car ils n’étaient pas du même niveau que lui. Idem pour Dieu avec les anges !

En résumé, en Dieu, il y a une essence ou substance, deux processions (génération et spiration), trois personnes, quatre relations (paternité, filiation, spiration et procession (mais la spiration active n’est pas constitutive de la personne car elle est commune au Père et au Fils) et cinq propriétés (le Père : paternité et non-engendrement ; le Fils : filiation et les deux ont encore la spiration active ; l’Esprit : la procession).

  • L’appropriation :

Des propriétés divines sont communes aux trois Personnes comme la toute-puissance. Mais elles sont attribuées, par appropriation, plus spécifiquement à l’une d’entre elle (le Père : source de la divinité) car elle lui est plus proche (dans la manifestation économique et salvifique). Mais abus parfois qui conduit à une indifférenciation (ex : ce n’est pas Dieu en général qui habite en nous, mais l’Esprit Saint). Il faut respecter ce que dit l’histoire du salut : c’est l’Esprit qui crie en nous « Abba » et pas le Père à lui-même ! On doit avoir des relations particulières avec chacun.

  • Perichoresis = circumincessio = inhabitation (cf. Jn 10, 38 ou 17, 21).

Entre le Père et le Fils, on parle d’inhabitation mutuelle. Le Père ne peut habiter en quelqu’un d’une autre nature (en nous, Sa présence se fait sous un autre mode). Il y a une mutuelle immanence d’une Personne à l’autre.

En Dieu, on distingue 3 sujets (suppositum) = Personnes, mais une seule volonté, conscience, amour. Chacun se possède dans la relation aux autres : il y a inhabitation dans les autres dans l’unité de l’amour parfait. Une auto-possession et en même temps une auto-donation. S’il y a un « je » et un « tu » (pour permettre la relation, il faut une distinction et pas une fusion), il n’y a pas de « mien » et « tien ». Nous aussi nous atteignons la plénitude dans la communion avec les autres, mais en nous le péché empêche l’ouverture totale. Il y a toujours une part de fermeture à Dieu et aux autres.

  1. Père, Fils et Esprit Saint
  1. Le Père :

Il est source, jamais Il ne reçoit l’essence divine. Mais il ne faut pas l’identifier tout de suite avec Dieu lorsque ce mot apparaît dans l’Ancien Testament. Ce serait abusif : comment se serait-il approché des hommes pour faire alliance avec eux sans le Fils ? Et pour la Création ? Déjà les relations entre les trois sont présentes.

2 notions sont appliquées au Père : le non-engendrement et la paternité (plus importante car positive). « Père » dit le rapport au Fils (le nom d’une personne dit ce qui la distingue pour St. Thomas). Il engendre car Sa propriété est la paternité (et pas l’inverse) : Il ne l’a pas, Il l’est. On a une coïncidence entre l’être et l’être-père, une ouverture, donation totale, communion parfaite (« la divinité se donne telle qu’elle se possède » St. Hilaire). C’est la source de l’amour. Il engendre à partir de sa substance, dans une co-éternité des trois.

Si quelqu’un nie la relation subsistante, la personne n’est plus constituée par la relation mais par soi-même. Il n’y a pas d’abord constitution de la personne qui, ensuite, entrerait en relation.

  1. Le Fils :

Le 1er aimé du Père est le Fils, unique : il ne partage avec personne cette relation substantielle au Père (sinon, donné par grâce). Parmi tous ces titres, celui de Fils fut retenu. Il procède du Père par génération mentale (donc il procède de l’intelligence du Père). En proférant cette Parole, le Père Se communique totalement et S’exprime parfaitement.

  1. l’Esprit Saint :

Parfois, Il semble un peu négligé. Il n’a pas même un nom propre (il est du Père et du Fils). « Don de Dieu » Lui est presque devenu un nom. Certes Jésus fut aussi donné à nous, mais par l’Incarnation, à un moment historique déterminé, alors que l’Esprit universalise, actualise, intériorise. Aussi avons-nous : Dieu au-dessus de nous (Père), avec nous (Jésus Emmanuel) et en nous (l’Esprit). On pourrait préciser que l’Esprit est encore Dieu vers nous, en extase pour rejoindre l’intimité de nos cœurs. Aux débuts de l’Église, l’Esprit était plus présenté en rapport avec nous (œuvre de sanctification) que dans la Trinité immanente. Il est le « Maître intérieur » de St. Augustin qui prépare les auditeurs d’une prédication.

Le don est de quelqu’un (Père et Fils) à quelqu’un (nous). C’est aussi un nom relatif (qui dit la relation et ne se suffit pas à soi-même). En nous, l’Esprit Saint réalise l’union à Dieu dans l’Eglise. Il fait sur Terre ce qu’il fait au Ciel, unir.

Conclusion : prière de Ste. Élisabeth de la Trinité (21 novembre 1904)

Ô mon Dieu, Trinité que j'adore,
aidez-moi à m'oublier entièrement
pour m'établir en vous, immobile et paisible
comme si déjà mon âme était dans l'éternité!

Que rien ne puisse troubler ma paix ni me faire sortir de Vous,
ô mon Immuable, mais que chaque minute m'emporte
plus loin dans la profondeur de votre Mystère.
Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel,
votre demeure aimée et le lieu de votre repos;
que je ne vous y laisse jamais seul,
mais que je sois là tout entière,
tout éveillée en ma foi, tout adorante,
toute livrée à votre action créatrice.

Ô mon Christ aimé crucifié par amour,
je voudrais être une épouse pour votre coeur;
je voudrais vous couvrir de gloire,
je voudrais vous aimer...jusqu'à en mourir!
Mais je sens mon impuissance et
je Vous demande de me revêtir de Vous-même,
d'identifier mon âme à tous les mouvements de votre Âme;
de me submerger, de m'envahir, de Vous substituer à moi,
afin que ma vie ne soit qu'un rayonnement de votre Vie.
Venez en moi comme Adorateur,
comme Réparateur et comme Sauveur.

Ô Verbe éternel, parole de mon Dieu,
je veux passer ma vie à Vous écouter,
je veux me faire tout enseignable afin d'apprendre tout de Vous;
puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière.
Ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse
plus sortir de votre rayonnement.

Ô Feu consumant, Esprit d'amour,
survenez en moi afin qu'il se fasse en mon âme
comme une incarnation du Verbe;
que je Lui sois une humanité de surcroît,
en laquelle il renouvelle tout son mystère.

Et vous, ô Père, penchez-Vous vers votre pauvre petite créature,
ne voyez en elle que le Bien-aimé en lequel
Vous avez mis toutes vos complaisances.

Ô mes Trois, mon Tout, ma Béatitude,
Solitude infinie, Immensité où je me perds,
je me livre à Vous comme une proie;
ensevelissez-vous en moi,
pour que je m'ensevelisse en Vous, en attendant
d'aller contempler en votre lumière l'abîme de vos grandeurs.

Ainsi soit-il.

 


[1] Jn 1, 3 ou 1 Cor 8, 6 : « néanmoins pour nous il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes ».