5 dim ap Pâques (21 mai 2017)

Homélie du 5 dimanche après Pâques (21 mai 2017)

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La juste prière enseignée aux apôtres

Méditons sur le début de l’évangile du jour (Jn 16, 23-30), à savoir ses deux premiers versets mais rétablis dans leur intégrité. Jésus avait donné deux réconforts pour Ses Apôtres : la promesse du Paraclet et Son propre retour. Voici la troisième raison : la promesse de leur accès auprès du Père.

  1. Les apôtres ne demanderont plus rien

Évoquons d’abord un point important mentionné dans les mots précédents notre passage, malheureusement supprimé (alors que la lecture reprend la suite au passage du 3e dimanche après Pâques) : « En ce jour-là, vous ne me demanderez plus rien » (Jn 16, 23a malheureusement souvent traduit unilatéralement par : « vous ne me poserez plus de questions »). Or, les apôtres n’interrogeront (en allemand jn. fragen) ou ne demanderont plus rien (jn. bitten, etwas zu tun) « ce jour-là » qui peut être compris de deux manières : soit au jour de la Résurrection soit au jour de la vision dans la gloire.

  1. L’interprétation de St. Jean Chrysostome : la Résurrection

Pour St. Jean Chrysostome, cela peut signifier vous ne me direz plus « montrez-nous le Père ». Les quelques interrogations posées par les apôtres après sa Résurrection (comme par St. Pierre sur ce qu’il adviendra de l’apôtre que Jésus aimait en Jn 21, 21) ne doivent pas tromper comme s’il s’agissait d’une contradiction. La Résurrection était à comprendre comme un ensemble incluant, de Pâques à la Pentecôte, l’envoi de l’Esprit-Saint, l’Esprit de Vérité qui doit leur enseigner la vérité toute entière (Jn 16, 13). Ils sauront tout ce qui est nécessaire (pour évangéliser) : « Cette onction vous enseigne toutes choses » (1 Jn 2, 27).

L’union hypostatique est celle de la nature divine de la seconde personne de la Trinité (le Fils) qui s’est unie la nature humaine par l’Incarnation. C’est par la nature humaine de Jésus que nous avons accès au Père (il est « médiateur entre Dieu et les hommes », 1 Tm 2, 5-6). Le Fils et le Père ont une unique substance (ils sont consubstantiels). Pour un homme, avoir accès au Père, à Dieu, c’est comme pour la nature humaine du Christ d’être unie à Sa nature divine. Ce jour-là, les apôtres ne l’interrogeront plus comme médiateur parce qu’ils Le solliciteront comme Dieu. D’ailleurs, c’est ainsi qu’agit l’Église : elle ne Lui demande pas son intercession : « Ô Christ, priez pour nous » mais, en tant qu’Il est Dieu, elle lui demande d’agir. Elle s’unit à Son action divine par l’amour et la foi.

  1. L’interprétation de St. Augustin : la Gloire

Pour St. Augustin, « ce jour-là » renvoie à la vision de gloire durant laquelle les apôtres ne chercheront plus à obtenir quoi que ce soit, car il ne restera rien à désirer, puisque dans la patrie tous les biens surabondent : « Je serai rassasié quand apparaîtra ta gloire » (Ps 16, 15, Vulgate : « ego autem in iustitia apparebo conspectui tuo satiabor cum apparuerit gloria tua »). Ce premier point concernait l’une des deux facultés supérieures de l’âme qu’est la volonté. Mais pour la seconde faculté, l’intellect, il en sera tout de même : « Dans votre lumière nous verrons la lumière » (Ps 35, 10). La lumière de gloire pour un bienheureux, remplace la foi en permettant de voir toutes choses créées dans la lumière du Verbe. L’intelligence est ravie par la lumière de Dieu. Elle voit Dieu tel qu’Il est, dans Son essence, sans intermédiaire. Mais elle ne pourra pas Le comprendre au sens strict car cela dépasse ses capacités. Dieu seul peut Se comprendre lui-même (ST I, 12, 2.5).

Certains firent l’objection fondée que l’Écriture mentionne des saints priant : ils désirent donc quelque chose qu’ils n’ont pas (Jb 5, 1 ; 2 M 15, 12 : « Onias, jadis grand prêtre (…) étendait les mains et priait pour toute la communauté des Juifs »). On ne pourrait même pas rétorquer qu’ils intercèdent uniquement pour d’autres puisque l’Apocalypse décrit les martyrs réclamant justice pour eux-mêmes : « Jusques à quand, Maître saint et vrai, resteras-tu sans juger, sans venger notre sang sur les habitants de la Terre ? » (Ap 6, 10). D’autres passages montrent des créatures du Paradis interrogeant Dieu (Ps 23, 8 ; Is 63). Et même si Denys le Pseudo-Aréopagite l’attribue aux anges, qu’importe, puisque les élus leur ressembleront (Mt 22, 30).

L’explication est simple. La gloire se décompose en deux temps. Le premier court de la mort du serviteur de Dieu au retour glorieux du Christ. Là, l’âme désire par exemple être de nouveau conjointe à son corps. Elle appelle de ses vœux la Résurrection finale. Les bienheureux attendent donc bien quelque chose, mais encore une autre, concernant cette fois-ci les autres : que soit complet le nombre des élus. Donc jusque-là, ils peuvent chercher à obtenir et interroger, mais cependant pas en ce qui concerne l’essence de la béatitude. Quant au temps de la gloire pleinement consommée, qui vient après le jour du jugement, il ne reste plus rien à demander ni à connaître. C’est à ce moment-là que Jésus faisait référence. Quant à ce qui est dit des anges, ils n’interrogent qu’en ce qui concerne les mystères de l’humanité et de l’Incarnation du Christ, pas sur sa divinité.

  1. Les apôtres seront exaucés
    1. Tension entre la Résurrection et la Gloire

En continuité avec ce qui précède, Chrysostome[1] interprète comme la Résurrection et la descente de l’Esprit Saint (Pâques et la Pentecôte). Vous ne me demanderez plus rien, et cependant vous aurez mon aide, parce que vous demanderez en mon nom, au Père, auquel vous aurez accès par moi. St. Augustin[2] évoque quant à lui que, tant que durera notre pèlerinage sur la Terre (donc avant « ce jour-là »), tant que nous demeurerons dans cette « vallée de larmes », nous devrons demander au Père par le Fils. C’est d’ailleurs ainsi que s’achève toute prière à la messe dans la finale appelée doxologie (du nom de doxa : la gloire voire la doctrine) : « Par Jésus Christ, votre Fils, notre Seigneur, qui vit et règne avec vous dans l’unité du Saint-Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles, Amen »). Cela nous induit donc vers la prière.

  1. 7 conditions pour prier avec justesse

Le Seigneur donne les sept conditions d’une bonne prière :

  1. demander des biens spirituels. Lorsqu’Il dit : « si vous demandez quelque chose au Père » (si quid petieritis Patrem in nomine meo), Jésus se réfère aux biens spirituels uniquement car les temporels ne sont rien (Sag 7, 8 : « à côté d’elle (la Sagesse), j’ai tenu pour rien la richesse » et Jér 4, 23 (Vulg.) : « J’ai regardé la terre, et voici qu’elle était vide, une terre de néant » = aspexi terram et ecce vacua erat et nihili). Le pain que nous demandons dans le Pater est référé bien sûr au bien spirituel (l’âme a besoin du corps et nous réclamons tout autant le corps eucharistique de toute façon). Sinon, ne nous étonnons pas que nous ne serions pas exaucés : « vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs » (Jc 4, 3).
  2. que la prière soit faite avec persévérance. Le « Demandez » est à rapprocher de « Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager » (Lc 18, 1) et « Priez sans cesse » (1 Th 5, 17[3]).
  3. que la prière soit faite dans la concorde, d’où le pluriel : « si vous demandez » comme dans « si deux d’entre vous sur la Terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 19). La prière de beaucoup est normalement exaucée.
  4. que la prière provienne d’un amour filial (ex filiali affectu) car elle s’adresse au Père. La crainte filiale vaut mieux que la servile. Qui demande avec la mauvaise crainte ne s’adresse pas au père mais au maître de maison ou à l’ennemi : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Mt 7, 11).
  5. que la prière soit faite avec piété :

- c’est-à-dire avec humilité : « II a regardé la prière des humbles, et n’a pas méprisé leur supplication » (Ps 101, 18, Vulg. : respexit in orationem humilium et non sprevit precem eorum).

- avec la confiance d’être exaucé : « Mais qu’il demande avec foi, sans la moindre hésitation, car celui qui hésite ressemble aux vagues de la mer que le vent agite et soulève » (Jc 1, 6).

- et selon un ordre juste, donc en Son nom. C’est au nom du Sauveur que l’on demande ce qui se rapporte au salut, et c’est de cette manière qu’on peut obtenir le salut : « sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver » (Ac 4, 12).

  1. que la prière soit faite en temps opportun : « Il vous le donnera » . Si on ne reçoit pas, il ne faut pas se décourager aussitôt : ce sera donné certainement, même si c’est différé pour être donné au moment qui convient, afin que notre désir croisse davantage : « Les yeux sur toi, tous, ils espèrent : tu leur donnes la nourriture au temps voulu » (Ps 144/145, 15).
  2. qu’on demande pour soi : « Il vous le donnera ». Parfois, on n’est pas exaucé pour d’autres car leur manque de mérite fait obstacle : « Toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple, n’élève pour eux ni supplication, ni prière, n’insiste pas auprès de moi : je ne t’écouterai pas ! » (Jr 7, 16).
  1. Leur marge de progression

Le Seigneur exhorte les apôtres à vivre dans la confiance qui leur a été donnée : il rappelle d’abord leur défaillance passée, puis incite à progresser à l’avenir.

  1. Leur défaillance passée

« Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ». Attention à ne pas se méprendre car on pourrait sinon objecter que les apôtres ont pourtant demandé des choses en son nom (par exemple pour pratiquer les exorcismes). Les apôtres s’étaient peut-être limités à des choses plus temporelles (les guérisons corporelles, la libération d’Israël du joug romain). Ces choses ne sont rien comparées aux grandes choses qui allaient se faire par la prière. En effet, ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit d’adoption, par lequel ils aspireraient aux réalités spirituelles et célestes (quæ sursum sunt). Et quand ils demandaient de grandes choses comme : « Seigneur, montre-nous le Père » (Jn 14, 8), ils ne le demandaient pas au Père mais, confiants seulement dans le Christ homme, ils s’adressaient à lui comme médiateur, pour qu’Il leur montre le Père. Ou bien, auparavant, ils n’avaient pas demandé en ce nom, n’ayant pas une parfaite connaissance du nom du Christ.

  1. Oser demander

Jésus les exhorte à progresser à l’avenir, c’est-à-dire à demander : « Demandez, on vous donnera » (Mt 7, 7). Le but est la joie complète, comme lorsque les disciples revinrent de leur première mission accomplie avec fruit : « Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux, en disant : ‘Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom’ » (Lc 10, 17). La joie est soit la fin de l’exaucement, soit elle est l’objet de celui-ci (demandez que votre joie soit parfaite).

Le désir est le mouvement de l’appétit vers le bien. La joie est son repos dans ce bien. L’homme est dans la joie lorsqu’il se repose dans le bien désormais possédé, vers lequel se portait son désir. Mais la joie est proportionnée au bien possédé. Un bien créé ne peut pas nous donner une joie plénière, parce que le désir et l’appétit de l’homme ne s’y reposent pas pleinement (« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi » in Les Confessions, I, 1, 1). Notre joie ne sera donc plénière qu’une fois possédé ce bien dans lequel existent, d’une manière surabondante, tous les biens que nous pouvons désirer. Ce ne peut être que Dieu qui comble de biens notre désir. Autrement dit, nous devons demander de jouir de Dieu et de la Trinité car il n’y a rien de plus grand. Telle est la vocation humaine.

[1] In Ioannem homelia LXXIX, 1, in PG 59, col. 428.

[2] Tractatus in Ioannem, CI, 6, in BA 74B, p. 399.

[3] St. Thomas commente : « Mais comment cela est-il possible ? Je réponds : il faut dire que cela est possible de trois manières. Premièrement, parce que celui-là prie toujours, qui ne manque pas les heures fixées - on trouve une chose semblable au second livre de Samuel : ‘Tu mangeras toujours ton pain à ma table’ (2 S 9, 7). Deuxièmement : Priez sans cesse, c’est-à-dire priez continuellement, mais alors la prière est prise au sens de l’effet de la prière. En effet, la prière est l’interprétation ou l’explication d’un désir, puisque quand je désire quelque chose, je le demande en priant. C’est pourquoi la prière est la demande à Dieu de ce qui convient et, pour cette raison, le désir a la force de la prière - Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres (Ps 68, 34). Donc tout ce que nous faisons provient d’un désir. La prière demeure donc en puissance (in virtute) dans le bien que nous faisons, puisque le bien que nous faisons provient d’un bon désir. Comme le dit la Glose : ‘II ne cesse pas de prier, celui qui ne cesse pas de faire le bien’. Troisièmement, quant à la cause de la prière, à savoir en faisant l’aumône. Et dans la vie des Pères on lit : ‘Celui-là prie toujours, qui donne des aumônes, parce que celui qui reçoit l’aumône prie pour toi, même quand tu dors’ » (Ad 1 Thess. lect., V, n° 130).