5e Dimanche Pâques (6 mai)

Homélie du 5e dimanche après Pâques (6 mai 2018)

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Notre relation au Père ou entrer dans la filiation du Christ

J’ai été amené à constater personnellement que notre relation à Dieu est parfois un peu floue. Je ne suis pas sûr que nous prenions toujours la peine de réfléchir à qui nous nous adressons lorsque nous parlons à Dieu. Notre foi est une foi en un Dieu trinitaire : le Père, le Fils et l’Esprit-Saint. Les trois personnes divines sont si intimement unies qu’elles partagent la même essence, au point de ne former qu’un seul Dieu mais elles sont pourtant distinctes car elles n’ont pas la même mission. Nous adressons-nous indistinctement à l’une ou à l’autre ? Qu’en est-il de notre relation avec Dieu, en chacune des trois personnes de la Très Sainte Trinité ?

  1. Malgré l’Ascension, l’union du Christ avec l’humanité demeure

Dans notre évangile du jour, Notre Seigneur Jésus Christ insiste sur la relation au Père. Il commence à préparer Ses disciples à la grande « séparation » qu’implique l’Ascension. « Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant, je quitte le monde, et je pars vers le Père » (Jn 16, 28).

Récemment, j’ai pu assister par hasard à un concours canin. Pour savoir qui courrait le plus vite de deux chiens, leurs maîtres les avaient confiés à quelqu’un pendant qu’eux-mêmes prenaient place à l’autre bout du champ de course. Ce qui motivait leur course, ce n’était pas un faux lièvre comme pour les courses de lévriers mais bien de rejoindre le plus vite possible leur maître dont ils étaient tristes d’être séparés ne seraient-ce qu’un instant. Il était touchant de voir leur attachement affectif sans faille à leur maître au point de manifester ce sentiment si profondément ancré chez les chiens de la peur de l’abandon. Sentiment qui existe tout aussi profondément ancré dans le cœur de l’homme qui est fait pour être aimé et pour rejoindre son Dieu, le seul être qui soit capable de l’aimer réellement et totalement.

Certains théologiens (Hans Urs von Balthasar) interprètent l’Incarnation et la Passion comme une forme de kénose qui irait jusqu’à l’extrême de la déréliction entre le Père et le Fils dans l’épisode du samedi saint[1]. On peut et doit sans doute contester cette approche trop radicale de la « séparation » du Père et du Fils. Mais on doit tout autant contrebalancer cela par la même critique contre ceux qui pourraient voir dans l’Ascension un phénomène similaire : une forme cette fois-ci de kénose ou d’abandon non plus de la divinité mais de l’humanité de Jésus. Indéfectiblement, « Jésus-Christ est le même : hier, aujourd’hui et à jamais » (He 13, 8). Il demeure égal à Soi-même : « Si nous sommes infidèles (= manquons de foi), Lui reste fidèle à Sa parole, car Il ne peut se renier Lui-même » (2 Tim 2, 13). Or qui est-Il précisément, notre Seigneur Jésus, sinon vrai Dieu et vrai homme dans l’unité de la Personne Divine du Fils de Dieu ? Pourquoi insisté-je tant là-dessus ? Parce que nous ne pouvons entrer en relation avec Dieu que par le Fils qui est l’unique médiateur.

  1. Le chemin vers le Père indiqué par le Fils, unique médiateur

« En Jésus, la médiation entre Dieu et l’homme trouve également sa plénitude. Dans l’Ancien Testament, il existe une série de figures qui ont eu cette fonction, en particulier Moïse, le libérateur, le guide, le « médiateur » de l’alliance, comme le définit également le Nouveau Testament (cf. Ga 3, 19 ; Ac 7, 35 ; Jn 1, 17). Jésus, vrai Dieu et vrai homme, n’est pas simplement l’un des médiateurs entre Dieu et l’homme, mais il est ‘LE médiateur’ de l’alliance nouvelle et éternelle (cf. He 8, 6 ; 9 ; 15 ; 12, 24) ; ‘car Dieu est unique — dit Paul — unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus’ (1 Tm 2, 5 ; cf. Gal 3, 19-20). En Lui nous voyons et nous rencontrons le Père ; en Lui nous pouvons invoquer Dieu sous le nom d’ ‘Abbà, Père’ ; en Lui nous est donné le salut »[2].

Donc si Jésus-Christ est médiateur, il y a bien un risque, c’est de nous arrêter à Lui, si l’on peut dire, au lieu de continuer jusqu’au bout le chemin, vers Celui auquel Il nous relie. Certes la vraie foi catholique sera toujours christologique, mais ne doit-elle pas être tout autant « patrologique », c’est-à-dire centrée sur le Père ? Quand nous récitons le Notre Père, qui avons-nous à l’esprit ? Le Seigneur Jésus, le Fils qui nous l’enseigne ou le Père auquel nous nous adressons ? Lorsque nous prions à la Sainte-Messe, pratiquement toutes les prières sont adressées au Père (et pourtant, nous regardons vers le Fils à l’Orient ou au tabernacle) comme le montre la finale : « Par Notre Seigneur Jésus Christ, Votre Fils, qui vit et règne avec Vous dans l’unité de l’Esprit-Saint, [qui est] Dieu, pour les siècles des siècles, Amen ».

Vous me direz, Jésus-Christ est Dieu. Oui, Il l’est, et pleinement, mais Il est venu envoyé non de Lui-même mais par le Père et c’est au Père qu’Il se réfère sans cesse, dans Sa prière, dans Sa prédication et nous commettrions une erreur si nous ne priions pas, c’est-à-dire si nous ne cherchions pas nous aussi à entrer en relation avec le Père ! Il souhaite ardemment que nous fassions ce pas qu’Il n’a cessé de nous montrer :

« Ce que vous demanderez au Père en mon nom, Il vous le donnera (…). L’heure vient où je vous parlerai sans images, et vous annoncerai ouvertement ce qui concerne le Père. Ce jour-là, vous demanderez en mon nom ; or, je ne vous dis pas que moi, je prierai le Père pour vous, car le Père lui-même vous aime, parce que vous m’avez aimé et vous avez cru que c’est de Dieu que je suis sorti » (Jn 16, 23-25-28).

  1. La sainteté n’est pas perfection mais filiation

Le P. Max Huot de Longchamp écrit : « contrairement à une idée reçue, la sainteté n’est pas le but de la vie chrétienne : Dieu seul est le but : ‘Soyez parfaits, dit Jésus, mais parce que votre Père céleste est parfait’. C’est d’être enfant de ce Père céleste qui rend heureux, absolument pas le fait de réussir notre vie ou nos projets de sainteté. On ne devient pas saint en imitant les saints mais en faisant la volonté de Dieu (…) Une logique de vie s’impose alors à nous à travers les circonstances, le devoir d’état et les conseils évangéliques. La vie cesse alors d’être une course épuisante à la sainteté, pour devenir ‘une voie sûre, tranquille et pleine de paix’ »[3].

Disons le avec d’autres mots : le but de la vie chrétienne n’est pas d’imiter les saints ni même d’imiter dans Ses vertus ou Ses miracles le Seul qui soit vraiment Saint (« Tu Solus Sanctus » du Gloria), mais d’être fils dans le Fils, donc de chercher à vivre l’union à Dieu le Père, dans l’unité du Saint-Esprit par l’unique chemin qu’est le Christ. Autrement, nous risquerions de confondre le moyen et le but. Un proverbe chinois dit que l’idiot est celui qui regarde le doigt alors que le doigt est pointé vers la lune. Le Christ est ce doigt toujours pointé vers le Père, Son Humanité est au service de la Divinité. Et alors, si nous vivons cette relation vivifiante au Père, Celui-ci nous aidera à ressembler toujours plus au Fils : Il nous rendra christo-compatible.

Finalement, l’image (plus complexe qu’il n’y paraît[4]) du miroir dans l’épître (Jc 1, 23) ne renvoit-elle pas à la même chose ? Nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu dans la Genèse[5] (« hic comparábitur viro consideránti vultum nativitátis suæ in spéculo : considerávit enim se et ábiit, et statim oblítus est, qualis fúerit ») mais nous l’avons perdue. Cette ressemblance divine, c’est le Fils qui, par la Rédemption, nous l’a rendue ! Nous ne pouvons nous reconnaître que si nous allons vers le Père comme le Fils nous l’a enseigné. Autrement, nous errons sans but clair. Le but de la vie Divine, c’est Son origine : le Père.

Conclusion :

Reprenons alors la belle prière de Bx. Charles de Foucauld à Dieu le Père :

« Mon Père,

je me remets entre Vos mains ;

je m’abandonne à Vous, je me confie à Vous.

Faites de moi tout ce qu’il Vous plaira ;

quoi que Vous fassiez de moi,

Je Vous remercie.

Je suis prêt à tout, j’accepte tout.

Pourvu que Votre volonté se fasse en moi,

pourvu que Votre volonté se fasse en toutes vos créatures,

je ne désire rien d’autre, mon Dieu.

Je remets mon âme entre Vos mains ;

je Vous la donne, mon Dieu,

avec tout l’amour de mon coeur,

parce que je Vous aime,

et que ce m’est un besoin d’amour de me donner.

Je me remets entre Vos mains avec une infinie confiance, car Vous êtes mon Père ».

 

[1] La théologie du samedi saint a une base anthropologique. Notre mort est expérimentée comme destin mais elle apparaît également comme mort du péché, qui nous sépare de Dieu. Jésus s’identifie librement avec notre péché (2 Co 5, 21). Le péché est séparation de Dieu, c’est l’enfer. Selon Balthasar (suivant l’opinion de Moltmann), le Christ expérimente l’enfer sur la croix (Mc 15, 34 : « Elôï, Elôï, lema sabachtani »). L’unique homme dans l’histoire à avoir expérimenté l’enfer serait Jésus. [L’enfer ne correspond pas ici à la vision vétérotestamentaire, car il y a ici une espérance, une lumière divine. C’est un enfer « christologique ». Ceux qui refusent le Christ connaîtront la deuxième mort, dans laquelle il n’y a plus d’espérance, car le Père n’a rien de plus à offrir que le Fils.] Balthasar emploie le concept du Sheol, alors que les Pères orientaux considéraient plutôt la descente du Christ aux enfers comme une descente victorieuse. Balthasar y voit une démonstration de la solidarité totale du Christ avec les pécheurs. Donc, le Christ a expérimenté une impuissance radicale, la séparation de Dieu, l’isolement total. Il a été jusqu’à l’obéissance du cadavre (chère aux Jésuites).

[2] Catéchèse de S.S. le Pape Benoît XVI le 16 janvier 2013.

[3] Prier à l’école des saints, p. 183-184, commentant la lettre  (éd. D. Tronc) du 6 août 1641 d’un mystique français du XVIIe s, Jean de Bernières-Louvigny (1602-1659).

[4] La traduction officielle nouvelle n’est pas entièrement satisfaisante : « Car si quelqu’un écoute la Parole sans la mettre en pratique, il est comparable à un homme qui observe dans un miroir son visage tel qu’il est, et qui, aussitôt après, s’en va en oubliant comment il était ».

[5] Cela ne semble pas exagéré de faire le lien avec Gn 1, 26-27 car le mot de genèse donc naissance de la version latine y est présent dans l’original grec : « ὅτι εἴ τις ἀκροατὴς λόγου ἐστὶ καὶ οὐ ποιητής, οὗτος ἔοικεν ἀνδρὶ κατανοοῦντι τὸ πρόσωπον τῆς γενέσεως αὐτοῦ ἐν ἐσόπτρῳ· κατενόησε γὰρ ἑαυτὸν καὶ ἀπελήλυθε, καὶ εὐθέως ἐπελάθετο ὁποῖος ἦν ».