Pentecôte (20 mai 2018)

Homélie du dimanche de la Pentecôte (20 mai 2018)

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La Personne divine du Saint-Esprit

En cette fête de Pentecôte, évoquons la personne du Saint-Esprit.

  1. Le Saint-Esprit procède du Père suivant la volonté en tant qu’amour
    1. Le terme d’Esprit-Saint

Nous savons que Dieu est pur esprit (CEC 370, cf. Jn 4, 24). Donc ‘esprit’, qui implique une immatérialité (I, 36, 1, ad 1) (c’est ce qui Le rend d’ailleurs invisible), convient autant au Père qu’au Fils (au moins avant l’Incarnation) et à l’Esprit-Saint. De même, chacune des trois Personnes divines est tout autant sainte, donc possédant purement et simplement la bonté. On pourrait donc se déclarer insatisfait de ce nom qui semble bien peu précis. « L’Esprit-Saint, parce qu’il est commun aux deux premières Personnes, reçoit lui-même pour nom propre une appellation commune aux deux. Le Père en effet est Esprit, le Fils aussi est Esprit ; le Père est saint, le Fils aussi est saint » écrit St. Augustin[1]. D’autres n’apprécient pas que ce nom ne soit pas relatif, c’est-à-dire n’indique pas intrinsèquement, contrairement aux deux premiers, une relation (puisque la Personne divine est une relation subsistante). Mais on peut aussi comprendre esprit (spiritus) comme ce qui est spiré par un autre (spiratus) et alors on a bien un nom de relation.

  1. La dynamique de l’Esprit : l’amour nous fait sortir de nous-même

Par ailleurs, lorsqu’on parle d’esprit qui « souffle où Il veut » (Jn 3, 8), cela implique un côté dynamique de l’Esprit-Saint. C’est Lui qui fait le lien entre le Père et le Fils puisqu’Il leur est commun (St. Bernard parle d’un baiser éternellement échangé entre le Père et le Fils). Mais c’est aussi Lui qui fait le lien entre Dieu et nous. Il est vinculum caritatis (ou nexus amoris) ou lien de charité, tant ad intra que ad extra : dans la Sainte-Trinité[2] et entre Dieu et l’humanité. Nous y reviendrons plus loin. Pour bien comprendre, disons que l’homme aussi est un esprit, mais incarné : en effet, il a une âme. Parmi les deux facultés supérieures de l’âme, l’intelligence et la volonté, l’Esprit-Saint procède du Père suivant la volonté (alors que le Fils procède suivant l’intelligence)[3]. Or, la volonté, c’est l’amour : pour dire « je t’aime » en italien, on peut dire « ti voglio bene » = je te veux du bien (bénévolence). Raison pour laquelle on appelle parfois l’Esprit-Saint « amour » (ou charité) « il y a une Personne divine qui procède par mode d’amour, de l’amour dont Dieu est l’objet, c’est à bon droit qu’on l’appelle l’Esprit-Saint ». De fait, cette dynamique s’exprime par le fait que « le propre de l’amour est de mouvoir et pousser la volonté de l’aimant vers l’aimé » (I, 36, 1). « Si l’on dit du Saint-Esprit qu’il demeure dans le Fils, c’est à la manière où l’amour de celui qui aime se repose en l’aimé » (I, 36, 2, ad 4).

  1. Le débat avec les orthodoxes autour du Filioque : le Saint-Esprit procède du Père et du Fils
    1. Rappel historique

La querelle pour la procession du Saint-Esprit s’appelle querelle du Filioque : en latin « et du Fils » (« que » = « et » : conjonction de coordination s’agglutinant au second mot « du Fils »). Force est de constater que, dans le symbole de Nicée-Constantinople (325-381), le terme de Filioque n’apparaît pas (« Il procède du Père »), contrairement à la version que nous professons chaque dimanche ou solennité dans le Credo (« Il procède du Père et du Fils »). Les Latins ont commencé à rajouter le Filioque dès 589, au 3e concile provincial de Tolède. Charlemagne en étendit l’usage en-dehors de l’Espagne, à toutes les églises latines qu’il contrôlait, et contre l'avis du pape Léon III, lors du 3e concile provincial d’Aix-la-Chapelle. Cet ajout se généralisa et même le Pape s’y rattacha. Il fut définitivement adopté en 1014. Il fut pourtant l’une des causes des débats avec l’orthodoxie (et les autres églises orientales) qui s’est séparée par le Grand Schisme d’Orient en 1054.

  1. L’Esprit procède du Père et du Fils

Pour St. Thomas, cet ajout est indispensable. Si on ne le faisait pas, on ne pourrait pas distinguer suffisamment clairement dans la profession de foi l’Esprit-Saint d’avec le Fils. Ce qui fait que nous avons une foi en un seul Dieu, c’est l’unicité de l’essence divine. Ce qui fait la Trinité, ce sont les relations qui constituent les 3 Personnes en les opposant pour pouvoir les distinguer. Ces relations sont opposées par le rapport à l’origine : soit le principe (principium) soit ce qui provient de ce principe (a principio). Donc pour pouvoir distinguer l’Esprit-Saint du Fils, soit l’Esprit est principe du Fils (ce qui est hérétique mais que personne n’a d’ailleurs jamais affirmé), soit Il émane ou procède de ce principe. Nous confessons naturellement que l’Esprit procède du Fils.

D’autre part, cela se laisse prouver par le fait que rien n’est aimé qui ne soit connu (nihil amatum quod non præcognitum) : donc il est normal que l’Esprit (l’amour) procède aussi du Fils (le Verbe, Logos, ou intelligence, raison). Enfin, tout ce qui n’est pas un mais multiple dans l’ordre spirituel découle d’un ordre. Seul le monde matériel peut reproduire sans ordre mais pas le monde spirituel. Un artisan qui produit des couteaux peut les produire de manière indifférenciée mais Dieu produisant les anges les fait tous distincts (on dit même que chaque ange épuise l’espèce et donc que le genre « créature purement spirituelle » contient autant d’espèces angéliques qu’il y a de créatures spirituelles). « Donc, s’il y a deux personnes qui procèdent de l’unique personne du Père : le Fils et le Saint-Esprit, il faut bien qu’il y ait un ordre entre elles. Et l’on ne peut en assigner d’autre qu’un ordre de nature, l’une procédant de l’autre ; à moins de supposer entre elles une distinction matérielle, ce qui est impossible » (I, 36, 2). Or procéder est un terme très générique d’origine que les Orthodoxes devraient accepter et d’ailleurs, aujourd’hui, cette antique querelle théologique est officiellement levée.

  1. L’Esprit procède du Père par le Fils

L’Esprit-Saint procède donc du Père et du Fils mais on pourrait mieux dire encore procède du Père par le Fils. Lorsqu’on parle d’agir ‘par’ un autre, la préposition ‘par’ désigne l’intermédiaire entre l’agent et l’effet de cette action. Cette préposition peut se comprendre de plusieurs manières, en tant que :

  • cause de l’action en influant sur sa production par l’agent :
    • cause finale : « l’ouvrier travaille par désir du gain »
    • cause formelle : « il agit par son art »
    • cause motrice : « il agit par l’ordre d’un autre »
  • cause de l’action en lui faisant atteindre l’effet : « l’ouvrier agit par son marteau ». Bien sûr, le marteau n’est pas cause d’action pour l’ouvrier mais cause pour l’œuvre, c’est-à-dire qu’il la fait procéder de l’ouvrier ; et qu’il tient cette causalité même de l’ouvrier. « ‘par’ dénote la causalité principale tantôt dans le sujet, par exemple dans l’expression : ‘le roi agit par le bailli’ ; tantôt dans le complément, par exemple dans l’expression inverse : ‘le bailli agit de par le roi’ ».

« Donc, puisque le Fils tient du Père que le Saint-Esprit procède de lui, on peut dire que le Père spire le Saint-Esprit ‘par le Fils’ ; ou, ce qui revient au même, que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils » (I, 36, 3).

On peut enfin parler de procession immédiate (du Père) et médiate (du Fils = par le Fils) (I, 36, 3, ad 1). Finalement, c’est similaire à dire : le train entrant en gare de Strasbourg provient du Havre ou bien provient de Paris bien qu’il se serait, après être parti du Havre, arrêté dans la capitale. Pourvu que ce soit la même ligne et qu’on la remonte jusqu’au bout ! Par contre, il ne saurait absolument être question d’un ordre chronologique : les 3 Personnes divines sont coéternelles. Il n’y a pas eu de temps durant lequel le Fils aurait d’abord été engendré puis l’Esprit spiré ! (I, 36, 3, ad 3). Père et Fils spirent l’Esprit d’une seule puissance : « le Père et le Fils sont ‘deux spirants’, puisqu’il y a plusieurs suppôts [Personnes] ; mais non pas ‘deux spirateurs’, car il n’y a qu’une seule spiration [una virtute] » (I, 36, 4, ad 7).

  1. L’Esprit-Saint : amour (ad intra) et don (ad extra)
    1. L’Esprit comme amour immanent en Dieu

Voyons un peu le rapport qu’il y a entre l’engendrement du Fils et la spiration de l’Esprit-Saint, à savoir les processions dans l’intellect et dans la volonté de Dieu le Père, pour comprendre aussi l’immanence, c’est-à-dire la mutuelle présence de l’un à l’autre dans la Très Sainte Trinité (puisque l’un demeure dans l’autre). Lorsqu’on pense une idée, une parole (un ‘verbe’, logos), tant qu’elle n’est pas exprimée[4], elle est en nous, dans notre intelligence. De même, lorsqu’on aime un être, il est présent dans notre volonté (certains diraient à tort « cœur » alors qu’aimer n’est pas fondamentalement un sentiment mais un acte de la volonté) (I, 37, 1)[5].

De là, c’est-à-dire à partir du modèle trinitaire, nous pouvons tirer une intéressante conclusion : nous ne serons pleinement nous-mêmes que si nous nous connaissons et nous aimons. Ainsi, nous atteindrons cette stabilité de l’être qu’est sans doute une forme de paix intérieure ou repos en-soi qui nous donne l’assise nécessaire pour aimer et qui est ce qui caractérise Dieu. Il peut donc y avoir, a contrario, un amour de l’autre qui soit pure fuite de soi-même, fuite d’un soi qu’on détesterait ! Ne sachant pas se retrouver en paix avec soi-même, on s’agite dans l’humanitaire ! Sachant que cet amour de l’autre n’est pas alors un véritable amour, né de la volonté ajustée à la poursuite du vrai bien présenté par l’intelligence droite (puisqu’il ne respecte pas l’ordo caritatis : Dieu, soi-même, l’autre, son propre corps).

Le Saint-Esprit est le lien (nexus) du Père et du Fils ou Amour de l’Un pour l’Autre. C’est par un même mouvement, par une même puissance, que Dieu le Père S’aime Soi-même et aime Son Fils et réciproquement. Donc l’Esprit-Saint est, de ce point de vue-là, un entre-deux. Mais du point de vue de l’origine, il est non pas entre-deux (un milieu) mais bien un troisième car il faut bien que Père et Fils s’entr’aimant, l’Esprit procède de l’un et de l’autre (I, 37, 1, ad 3)[6].

  1. L’Esprit comme don d’amour fait par Dieu aux créatures

L’Esprit-Saint est aussi appelé « don »[7]. Le don se rapporte tant à celui qui donne (le donateur) qu’à celui qui reçoit le don (le bénéficiaire) et sert ainsi de lien entre les deux. « D’une Personne divine aussi, on dit qu’elle est ‘d’un autre’, soit en raison de son origine, par exemple : ‘le Fils du Père’, soit parce qu’elle est en la possession d’un autre ». En effet, l’Esprit-Saint est donné par Dieu aux seules créatures qui puissent en jouir : les créatures rationnelles (anges et hommes). Les hommes peuvent ainsi « posséder » une Personne divine, non par leurs propres forces, mais parce qu’ils la reçoivent d’en-haut (I, 38, 1). Le Fils permet de connaître Dieu réellement, l’Esprit de L’aimer. L’Un comme l’Autre sont donnés par Dieu aux hommes pour qu’ils puissent accéder à la divinité. C’est aujourd’hui même, jour de la Pentecôte, que l’Esprit-Saint nous est donné pour que nous adorions, finalement aimions le Père « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23).

Conclusion :

L’Esprit-Saint nous est donné. Il nous est donné pour nous diviniser, nous rendre « christiformes ». Nous devons laisser notre humanité être pétrie par l’Esprit-Saint. Quel autre lieu plus adapté avons-nous pour cela que le sein de la Très Sainte Vierge Marie, c’est-à-dire finalement l’Église ? Dans le sein virginal, c’est l’humanité assumée par le Fils de Dieu qui a été pétrie par l’Esprit-Saint (comme déjà la Très Sainte Mère de Dieu avait été pétrie par l’Esprit dans le sein de Ste. Anne). Dans le sein de Marie, nous aurons la grâce de nous laisser diviniser.

 


[1] De Trinitate XV, cap. 19 (PL 42, 1086).

[2] I, 36, 4, ad 1 : « procedit enim ab eis ut amor unitivus duorum » (car Il en procède comme l’amour mutuel de deux personnes qui s’aiment).

[3] I, 37, 1 : « in divinis sunt due processiones, una per modum intellectus, quæ est processio verbi ; alia per modum voluntatis, quæ est processio amoris » (il y a en Dieu deux processions : l’une par mode d’intelligence, ou procession du Verbe, l’autre par mode de volonté, ou procession de l’Amour).

[4] Et même ! « Aussi, même en nous, l’amour est quelque chose qui demeure dans l’aimant, et le verbe mental est quelque chose qui demeure en celui qui le dit, tout en connotant une relation à la chose exprimée ou aimée » (I, 37, 1, ad 2). Même chez l’homme, connaître et aimer ne sont pas que des actions transitives mais aussi immanentes, sauf que la relation n’est pas subsistante.

[5] « Du fait qu’on connaît une chose, il provient dans le connaissant une sorte de conception intellectuelle de la chose connue, conception appelée verbe ; de même, du fait qu’on aime une chose, il provient dans le cœur de l’aimant une sorte d’impression, pour ainsi parler, de la chose aimée, ce qui fait dire que l’aimé est dans l’aimant, comme le connu est dans le connaissant. Si bien que celui qui se connaît et s’aime est en lui-même, non seulement par identité réelle, mais encore à titre de connu dans le connaissant et d’aimé dans l’aimant ».

[6] « On dit bien que le Saint-Esprit est le lien du Père et du Fils, en tant qu’il est l’Amour. En effet, c’est par [même] une dilection que le Père aime et lui-même et le Fils, et réciproquement ; par suite, en tant qu’Amour, le Saint-Esprit évoque un rapport réciproque entre le Père et le Fils, celui d’aimant à aimé. Mais du fait même que le Père et le Fils s’entr’aiment, il faut bien que leur mutuel Amour, qui est le Saint-Esprit, procède de l’un et de l’autre. Donc, si l’on considère l’origine, le Saint-Esprit n’est pas au milieu, il est la troisième Personne de la Trinité. Mais si l’on considère le rapport qu’on vient de dire, oui, il est entre les deux autres Personnes comme le lien qui les unit, tout en procédant de chacune d’elles ».

[7] « D’après Aristote, il y a don au sens propre quand il y a donation sans retour, c’est-à-dire quand on donne sans attendre de rétribution ; ‘don’ implique ainsi une donation gratuite. Or, la raison d’une donation gratuite est l’amour ; pourquoi donnons-nous gratuitement une chose à quelqu’un ? Parce que nous lui voulons du bien » (I, 38, 2).