Trinité (27 mai 2018)

Homélie du Dimanche de la Trinité (27 mai 2018)

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Saint Philippe Néri (fêté dans la liturgie le 26 mai)

Hier, nous fêtions un très grand saint qui me paraît pourtant encore méconnu en France, même si sa fécondité demeure bien vivante.

  1. Biographie de St Philippe Neri
    1. La jeunesse

St Philippe naquit à Florence le 21 juillet 1515, second de quatre enfants. Sa mère Lucrezia mourut en mettant au monde son quatrième bébé, le 8 septembre 1520. Il devint donc orphelin de mère à 5 ans. Son père, notaire à la clientèle modeste, se remaria avec Alessandra qui prit soin de ses beaux-enfants et leur donna une éducation pieuse. Philippe fut marqué par les Dominicains de St Marc qui conservaient encore vif le souvenir de Fra Girolamo Savonarola (1452-1498) (Jérôme Savonarole), le grand pourfendeur de la corruption du clergé[1] et de la dépravation de la société, inventeur du bûcher des vanités. Il fut marqué la radicalité de son désir d’établir la royauté du Christ sur Florence par une théocratie et son appel à une conversion profonde des mœurs pour choisir une vie vertueuse. Le sac de Rome par les lansquenets impériaux (protestants au service de Charles Quint) en 1527, fut d’ailleurs perçu comme une punition divine. Florence se rebella aussi contre les Médicis et instaura une éphémère république (1527-1530). Son père l’envoya à 18 ans (1533) se mettre au service de son frère Romolo qui avait fait fortune à San Germano, près du Mont-Cassin et voulait adopter un neveu car il n’avait pas d’enfant. Il devait y apprendre le métier de commerçant. Mais il refusa et préférait prier dans une grotte aménagée à pic sur la mer à Gaëte (sanctuaire de Montagna Spaccata).

  1. La vie romaine au service des malades et pèlerins

Il arriva en 1534 à Rome en qualité de pèlerin et il ne devait plus jamais quitter la Ville Sainte jusqu’à sa mort en 1595. Il en est appelé le second apôtre après St Pierre. Il commença très modestement comme précepteur des deux garçons d’un compatriote, Galeotto Caccia, en contrepartie d’une chambre et d’un sac de blé. Il suivait quelques cours de philosophie et théologie à la Sapience et chez les Ermites de St Augustin. Il s’occupait des malades à l’hôpital St Jacques des Incurables sur le Corso où il noua amitié plus tard avec le fondateur des Serviteurs des malades, St Camille de Lellis. Il entra aussi en contact avec St Ignace de Loyola et le premier noyau jésuite en 1538.

À la Pentecôte 1544, dans les catacombes de St Sébastien, il fit une expérience mystique d’effusion de l’Esprit Saint ou même de transverbération. Une boule de feu pénétra par sa bouche et enflamma son cœur qui se dilata. Au point que de nombreux témoins voyaient son cœur battre et soulever sa poitrine (jusqu’à faire trembler le banc où il était assis) et que deux de ses côtes en furent déformées, comme les médecins purent le constater à sa mort. De même, si l’on touchait sa poitrine, il était brûlant. À la suite de quoi il quitta sa chambre pour errer dans les rues de la ville où les jeunes le moquaient. Il commença à se lier à eux par son caractère enjoué et blagueur qui sut les conquérir. Mais certains essayèrent pourtant de le diffamer et de le faire tomber en l’attirant chez des prostituées qui prétendaient vouloir se confesser.

Il continuait à prendre soin des malades dans les hôpitaux St Jean et du St Esprit et des pauvres de la confraternité de la Charité de Clément VII et du Divin Amour. Il n’oubliait pas non plus les pèlerins nombreux à Rome mais qui arrivaient parfois en bien mauvais état de santé. Il fonda en 1548 avec son directeur spirituel, Persiano Rosa, la Trinité des Pèlerins (l’actuelle paroisse personnelle de Rome pour la messe traditionnelle, confiée à la Fraternité Sacerdotale St Pierre). Elle joua un grand rôle durant l’Année Sainte 1550 où il assista plus de 500 pèlerins par jour.

  1. Évangéliser les jeunes : le petit et le grand oratoire

Entre mars 1551, il reçut la tonsure, les ordres mineurs et majeurs jusqu’au diaconat et le 23 mai 1551 l’ordination sacerdotale à St Thomas in Parione par l’évêque de Sébaste. Il s’installa à St Jérôme de la Charité et il écoutait les confessions de l’aube au midi puis il célébrait la Sainte Messe. Il suscitait de grandes jalousies, y compris dans le clergé mais sa douceur conquit même ses pires ennemis (deux moines et le Dr Vincenzo Teccosi qui finalement lui légua sa fortune qu’il rendit aux neveux du défunt). Après avoir envisagé de partir comme missionnaire en Extrême-Orient comme le raconte St François-Xavier, un bénédictin de Tre Fontane le convainquit que son domaine d’apostolat devait être Rome.

Un petit noyau de disciples s’étant formé autour de lui, il institua en 1554 le petit oratoire dans un grenier au-dessus de la nef de St Jérôme de la Charité. Cela lui attira jalousies et haine de certains clercs dont le cardinal-vicaire Virgilio Rosario qui le diffama jusqu’à sa mort (1559), lui interdisant même de confesser un temps. Il fut réhabilité par le pape Paul IV. Mais un autre cardinal St Charles Borromée, l’honorait de son amitié et recherchait ses conseils, cherchant à le faire venir à Milan pour y établir un oratoire. Il était aussi ami du Capucin St Félix de Cantalice, mendiant pour son ordre. Philippe refusa le chapeau cardinalice en disant « Paradiso, Paradiso » comme si c’était la seule chose qui comptât réellement.

En 1575, Grégoire XIII institua la congrégation de l’Oratoire à laquelle il attribua l’église de Ste Marie in Vallicella (Chiesa Nuova après les travaux de Borromini). Un oratoire fonctionne toujours avec un « petit oratoire » qui sert de lieu de rencontre pour des entretiens spirituels, des lectures bibliques et des temps d’amitié autour d’un morceau de musique (l’oratorio). 8 à 10 personnes conversaient dans la chambre de Philippe « en esprit, vérité et simplicité de cœur » sur un sujet spirituel tiré des saintes Écritures. Cette façon toute simple et spontanée de partager ses découvertes marquait le style des prédications oratoriennes, fort éloigné de la rhétorique ecclésiastique de l'époque. François de Sales, oratorien, s’en inspira. Plus tard, les rencontres se structurèrent. L’après-midi commençait par une prière silencieuse. Venait une lecture émaillée de remarques, enfin deux ou trois exposés systématiques suivis d'un chant et d'une prière. À l'Angélus on se réunissait pour une demi-heure de prière contemplative.

Il mourut vers 3h du matin la nuit du 25 au 26 mai 1595, à la Vallicella où il n’avait emménagé que tardivement, en 1588. Son procès de béatification commença le 2 août suivant. Son corps est toujours exposé à la vénération des fidèles dans cette église où il fut translaté dès 1602. Il fut béatifié en 1615 et canonisé en 1622. Le petit peuple romain qui avait retenu la leçon de l’humour affirma : « on a canonisé 4 espagnols et un saint » (St Isidore le Laboureur, St Ignace de Loyola, St François-Xavier, Ste Thérèse d’Ávila).

  1. L’Oratoire : un esprit original
    1. L’héritage philippin

Parmi sa postérité, outre le type de composition appelé oratorio, on compte le pèlerinage institué le Jeudi Gras 1552 aux sept églises de Rome (basiliques majeures et mineures : St Pierre du Vatican, St Paul hors-les-murs, St Jean du Latran, St Laurent, Ste Marie-Majeure, Ste Croix de Jérusalem et St Sébastien.

En outre, chaque année est commémoré à Rome le miracle de St Philippe Neri survenu dans le palais des princes Massimo. Le 16 mars 1583 mourut Paolo Massimo, âgé de 14 ans auquel le saint était affectionné (car il rassemblait aussi bien les enfants des rues que des princes). Le saint aurait voulu l’assister durant ses derniers instants mais le garçon mourut avant son arrivée. Philippe se recueillit en prière et finalement le jeune homme ressuscita et put se confesser. Mais à la question s’il préférait mourir, il répondit qu’il voulait aller au Ciel rejoindre sa sœur et sa mère et il mourut donc avec la bénédiction de Philippe qui le pria d’intercéder pour lui.

Philippe fut l’un des saints les plus loufoques et facétieux de l’histoire de l’Église : on l’appela le saint de la joie ou le bouffon de Dieu. Il lui arrivait de se raser seulement la moitié de la barbe ou de mettre son chat sur l’autel pour le ramener aux réalités terrestres car il tendait à léviter trop facilement, pris en extase. Ses messes tendaient sinon à se prolonger jusqu’à 3 heures !

À ses enseignements, il ajoutait volontiers un trait d’humour, espérant marquer son auditoire. À une femme qui avait le vice de la médisance, il imposa comme pénitence de plumer un poulet en marchant dans les rues de Rome, puis d’en ramasser les plumes. Il signifiait par-là que les paroles de médisance volaient, étant reprises à tout va et ne pouvaient plus être corrigées ni reprises. « Pippo il buono » (le bon Philippe) voulait être un témoin de la tendresse envers le prochain. Il préférait les mortifications spirituelles aux corporelles, en particulier contre la vanité. Il pratiquait la joie et la bonne humeur pour développer le spirituel et la simplicité évangélique qu’il vécut suprêmement.

  1. Une vie familiale

En 1565 furent rédigées les premières règles de son « ordre » des Oratoriens.

Il entendait développer une vie familiale dans un foyer, un « nid ». Il voulait une société de prêtres dans vœux, partageant la vie commune librement. Il pensait que les vœux pouvaient forcer quelqu’un à rester qui n’aurait plus souhaité partager leur idéal. Mais lui n’acceptait que des prêtres liés uniquement par la charité. « Possideant » et donc un trait caractéristique de sa spiritualité. « Qu’ils possèdent ». Ses prêtres n’étant pas religieux mais séculiers n’émettent jamais de vœux et en particulier pas celui de pauvreté (car la pureté vaut pour tous et l’obéissance au prévôt découle de la charité d’autant que cette charge tourne entre les membres de la congrégation : il n’est qu’un primus inter pares). Aussi ses membres sont-ils libres de quitter quand ils le veulent. Ne restent que ceux qui le désirent réellement, parce qu’ils s’y sentent chez eux. Ils auraient pourtant à tout moment de quoi vivre par leurs revenus et donc partir ailleurs.

Les membres se choisissent d’ailleurs entre eux car ils doivent avoir le même esprit familial car ils sont appelés à la stabilité en restant jusqu’à leur mort dans ce lieu (alors qu’un ordre envoie ses membres là où se font sentir les besoins). Alors que dans l’Église on dit souvent qu’on ne se choisit pas ; ici, c’est tout le contraire. Non seulement on s’attend à cultiver l’esprit philippin propre à tout « l’ordre » mais encore on peut avoir dans chaque maison un esprit particulier comme celui de Birmingham fondé par Newman était intellectuel (comme un college d’Oxford, mais sans la femme du recteur disait le facétieux converti de l’anglicanisme venu d’Oriel College). Il pensait que cette vie commune devait être le lieu de la sanctification de ses prêtres.

Parmi les traits caractéristiques de l’Oratoire, on peut compter l’importance donnée dans la vie sacerdotale à entendre des confessions et à assurer des directions spirituelles. On croit au contact personnel, cordial, pour faire avancer les brebis confiées par Dieu. Au lieu de la réunionite, on croit au « cor ad cor loquitur » (le cœur parle au cœur) propre au disciple saisi par le modèle donné par le prêtre.

L’éducation des jeunes par le petit oratoire est aussi clairement une priorité, à tel point que dans la version anglaise de la congrégation, fondée par le Bx John Henry, cardial Newman, qui était un universitaire, la dimension intellectuelle est particulièrement soignée.

En droit, chaque maison de l’oratoire est totalement indépendante, sui juris. Même si elle est uni par les liens de la charité dans le cadre d’une confédération. Elle jouit donc de la protection du droit pontifical. Son prévôt est ainsi supérieur majeur et peut appeler aux ordres. Il faut quatre membres fondateurs dont au moins deux prêtres, les autres pouvant être séminaristes, ou frères. Souvent des diocésains se regroupent et mènent l’expérience de la vie commune oratorienne ad experimentum, avec l’accord de l’évêque pour commencer. Si l’oratoire de Rome la reconnaît authentique, il transmet son droit pontifical à cette nouvelle congrégation et l’évêque érige alors une maison oratorienne qui ne sera plus soumise à son autorité (les prêtres seront incardinés dans leur propre congrégation locale) et l’église attribuée sera perpétuellement confiée aux Oratoriens. Ils sont libres de s’organiser pour accepter ou refuser des apostolats pourvu que cela soit compatible avec la vie commune et leurs propres besoins. C’est sans doute l’une des formes de vie sacerdotale appelée à se développer pour répondre aux besoin d’aujourd’hui.

Il existe 85 congrégations oratoriennes dans le monde dont 3 en France (Nancy, Dijon, Hyères) et une en formation (Pontivy). Au total, on compte environ 600 membres. Chaque congrégation demeure donc petite pour garder cet esprit familial.

 

[1] De ruina Ecclesiæ (1475)