3e ap Pâques (3 mai - encore un peu de temps, lec. thom)

Homélie du 3e dimanche après Pâques (3 mai 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile de Jn 16, 16-22 : "encore un peu de temps"

 

 

L’Église divise la période après Pâques en deux comme pour l’Avent à partir du 17 décembre. Après la joie de revoir le Ressuscité, l’Église commencer par nous préparer à son autre départ par l’Ascension, le retour auprès du Père (redditus) d’où il était sorti (exitus). La liturgie nous fait lire du 3e dimanche après Pâques, soit au milieu du temps jusqu’à l’Ascension un discours tenu par Jésus avant sa mort car il y a ces deux séparations d’avec ceux qui l’aiment.

 

 

I)              La promesse de le voir de nouveau

a.     Peu de temps

 

Un peu fastidieusement, est répétée sept fois l’expression « pour un peu de temps » : modicum en latin, mikron en grec (μικρὸν). L’évangile de Jn concentre la moitié des 22 occurrences avec 4 autres passages indiquant la même chose : « Jésus déclara : ‘Pour un peu de temps encore, je suis avec vous ; puis je m’en vais auprès de Celui qui m’a envoyé’ » (Jn 7, 33) ; « Jésus leur déclara : ‘Pour peu de temps encore, la lumière est parmi vous ; marchez, tant que vous avez la lumière, afin que les ténèbres ne vous arrêtent pas’ » (Jn 12, 35) et « Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : ‘Là où je vais, vous ne pouvez pas aller’, je vous le dis maintenant à vous aussi » (Jn 13, 33).

 

Il est ici vraiment question de patience, y compris dans les épreuves. La patience, vertu liée à la force est comme revivre la Passion en petit, au quotidien, mais pour plus longtemps ! « Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves » (1 P 1, 6 mais ici l’expression diffère : « ὀλίγον ἄρτι »)) comme les martyrs qui réclament vengeance, c’est-à-dire que leur soit rendu justice et que leurs droits soient respectés : « Et il fut donné à chacun une robe blanche, et il leur fut dit de patienter encore quelque temps, jusqu’à ce que soient au complet leurs compagnons de service, leurs frères, qui allaient être tués comme eux » (Ap 6, 11).

 

b.     Deux absences : la mort et l’Ascension

 

« Un peu de temps » prononcé à la sainte Cène désigne la livraison de Jésus quelques heures après à Gethsémani et le temps court pour le Christ mortel ne leur apparaisse de nouveau immortel. La première absence, celle de la mort, fut réellement très courte : les trois jours du Credo sont plutôt 2 jours ou même 33 heures du vendredi 15h à minuit la nuit du samedi au dimanche. Il fallait prévenir les disciples pour qu’ils ne fussent pas submergés par la tristesse, le désespoir et qu’ils ne perdissent totalement confiance en Dieu devant l’échec apparent de la croix. « Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur » (Jn 20, 20) le dimanche de Pâques.

 

Puis le temps s’allonge puisque le même terme employé vaut ensuite pour les 40 jours (Ac 1, 3) que le Christ ressuscité passa sur terre avant de monter à la droite de Dieu le Père. L’absence passe plus lentement que la présence. L’Ascension dont ils furent témoins (Ac 1, 9) choisis d’avance (Ac 10, 40-41) ne doit pas les laisser une seconde fois orphelins. Cette brièveté représente aussi la fugacité du temps humain, comparée à l’éternité de Dieu (« pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour » 2 P 1, 8 reprenant Ps 89, 4 : « À tes yeux, mille ans sont comme hier, c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit »). À l’issue de notre vie terrestre, nous verrons cette gloire que le Christ a auprès du Père.

 

 

II)           Le doute des disciples

a.     Le vrai disciple se laisse enseigner

 

Les disciples ne comprenaient pas encore les paroles du Christ, à cause de leur tristesse ou de l'obscurité de ses paroles, ce qui rappelle ailleurs « Êtes-vous encore sans intelligence, vous aussi ? » (Mt 15, 16). Ils comprenaient qu’il allait partir et mourir mais pas encore qu’il ressusciterait car cela demeure difficile à croire, même au témoignage de l’Écriture : « Qui donc peut vivre et ne pas voir la mort ? Qui s'arracherait à l'emprise des enfers ? » (Ps 88, 49) et « on n’a jamais vu personne revenir du séjour des morts » (Sg 2, 1). Paul échoua à l’Aréopage en prêchant aux philosophes grecs la Résurrection du Christ : « Quand ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquaient, et les autres déclarèrent : ‘Là-dessus nous t’écouterons une autre fois’ » (Ac 17, 32) tellement c’est hors de la pensée humaine. Mais les disciples n’en demeurent pas moins respectueux, avouant leur ignorance plutôt que de blasphémer en préférant leur jugement propre à l'autorité de l'Écriture comme le soldat giflant le Christ entendu par le Sanhédrin : « II a mal parlé » (Jn 18, 23). Ses disciples sont humbles : « je suis ton serviteur, le fils de ta servante, un homme frêle et qui dure peu, trop faible pour comprendre les préceptes et les lois » (Sg 9, 5). Ils ne se taisent pas non plus.

 

En vertu de sa divinité, Jésus connut l’objet de leur doute et qu’ils voulaient l’interroger : « Lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme » (Jn 2, 25). Dieu avait montré à Samuel pour l’onction du roi David qu’il se distinguait des hommes comme des démons car « les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 S 16, 7). Dieu seul peut lire dans l’intellect et la volonté de ses créatures, sondant leurs reins et leurs cœurs. Jésus répondit donc en prédisant gémissement de douleur et larmes (lamentations et pleurs comme dans Lm 1, 2 et 2 Jr 31, 16). Leur tristesse intérieure contrastera avec la joie du monde, singulièrement durant la Passion pour les scribes et les pharisiens : « Voilà bien le jour que nous espérions : nous y arrivons, nous le voyons ! » (Lm 2, 16). Mais cela peut s’entendre des mauvais croyants qui se réjouissent de la persécution des saints (Ap 11, 10). Et même plus largement, le monde désigne tous les hommes vivant charnellement un hédonisme dont la devise est « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! » (Is 22, 13). Les disciples du Christ comme les pèlerins d’Emmaüs sont tristes à cause de sa mort (Lc 24, 17) mais aussi des persécutions qu’ils subissent (Jn 20, 19) tout comme du péché des hommes : « Car une tristesse vécue selon Dieu produit un repentir qui mène au salut, sans causer de regrets, tandis que la tristesse selon le monde produit la mort » (2 Co 7, 10). Cette tristesse n’est que passagère alors que la joie de revoir le Ressuscité sera si durable qu’ils affronteront les tourments de leur martyre. Et au Ciel, la joie sera éternelle : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Mt 5, 5), récompense du dur labeur apostolique évoqué par le manipule : « il s'en va, il s'en va en pleurant, il jette la semence ; il s'en vient, il s'en vient dans la joie, il rapporte les gerbes » (Ps 125, 6).

 

b.     La femme en couches et la vie éternelle de gloire

 

Les disciples purent se remémorer ce verset : « Et voilà qu'un tremblement les saisit : douleurs de femme qui accouche » (Ps 47, 7). La femme doit faire face à la douleur de l’accouchement, peine du péché originel d’Ève (Gn 3, 16). Son heure est venue. L’expression double de la femme et de l’heure est à rapprocher tant des noces de Cana, premier miracle de la vie publique que de la Passion du Christ lui-même, conclusion de sa vie publique.

 

La douleur de la Passion subie par Jésus fut la plus grande jamais supportée par un homme : « Ô vous tous qui passez sur le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur pareille à la douleur que j’endure » (Lm 1, 12). L’ami « souffre avec » par la sympathie (grec) ou compassion (latin) or Jean était au pied de la croix avec les saintes femmes. Les saints sont les amis, les enfants de Dieu et beaucoup voulurent porter leur part du poids de la croix et partagèrent les souffrances du Christ, soit par les stigmates imposées, tous par les persécutions subies ou les pénitences qu’ils s’imposèrent : « Nous étions devant toi, Seigneur, comme la femme enceinte sur le point d’enfanter, qui se tord et crie dans les douleurs » (Is 26, 17). Mais la souffrance, même volontairement partagée, n’est qu’un moyen, pas une fin. Elle est donc transitoire. « Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire. J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 17-18). « Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous » (2 Co 4, 17).

 

La joie de la délivrance est double : la femme est libérée de la douleur, ce qui n’est pas rien. Mais plus grande encore est sa joie d’avoir mis au monde cet enfant qu’elle peut enfin voir alors que lui aussi était caché pendant 9 mois en son sein. « Avant d’être en travail, Sion a enfanté ; avant que lui viennent les douleurs, elle a accouché d’un garçon » (Is 66, 7) évoque la naissance miraculeuse de Jésus qui ne brisa pas l’hymen de la très sainte Vierge qui le resta durant l’accouchement (virgo in partu). Mais sa souffrance fut déplacée suivant la prophétie de Siméon au pied de la croix. Exemptée d’effusion de sang sa naissance physique n’enlevait pas une mort pleine de sang donnant naissance à la vie éternelle, véritable cause de notre joie. L’exultation de Sarah à la naissance d’Isaac (Yitsh'aq est dérivé du verbe tsahaq) : « Sara dit : ‘Dieu m’a donné l’occasion de rire : quiconque l’apprendra rira à mon sujet’» (Gn 21, 6) annonce Anne, la mère de Samuel (1 S 2, 1), modèle du magnificat de Marie (Lc 1, 46-56), se réjouissant avec Élisabeth, toutes deux enceintes.

 

Après la Résurrection, vient la vie éternelle qui est comme une nouvelle naissance, anticipée par le baptême faisant « naître d’en-haut » (Jn 3, 3) car l’enfant sort de l’eau par l’immersion comme d’un tombeau. La vie éternelle n’est mêlée d’aucune douleur, d’aucun traumatisme persistant car l’âme est comblée de la joie parfaite par la vision face à face de Dieu. L’initiative est d’ailleurs du Christ : non pas « vous me verrez » mais « je vous verrai ». Jésus se montre par la miséricorde exprimée dans son regard. Il se montra après sa Résurrection et se laissera voir dans l’essence trinitaire au Ciel : « Tes yeux verront le roi dans sa beauté » (Is 33, 17). Le graduel de la messe de Pâques reprend : « Voici le jour que fit le Seigneur, qu'il soit pour nous jour de fête et de joie ! » (Ps 117, 24) et « devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! » (Ps 115, 11). Nous verrons l’être aimé et nous mesurerons « quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur » de l’amour du Christ pour nous (Ep 3, 18). Cette joie est éternelle et ne peut donc être enlevée par quiconque, sinon, elle ne serait ni entière ni vraie. Ici-bas réjouissons-nous parce que la tête de notre corps mystique est déjà passée au Ciel en triomphant définitivement de la mort : « ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui » (Rm 6, 9) et entraînant avec lui ceux qui l’ont suivi réellement : « Ceux qu’a libérés le Seigneur reviennent, ils entrent dans Sion avec des cris de fête, couronnés de l’éternelle joie » (Is 51, 11).