5e dimanche (17 mai - juste prière enseignée)

 

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La juste prière enseignée aux apôtres (Jn 16, 23-24)

 

Approfondissons les deux premiers versets de l’évangile mais rétablis dans leur intégrité. Jésus avait donné deux réconforts pour ses apôtres : la promesse du Paraclet et son propre retour. Voici la troisième raison : la promesse de leur accès auprès du Père.

 

 I)              Les apôtres ne demanderont plus rien

 

La liturgie n’a malheureusement pas conservé les mots précédents notre passage (alors que la suite fut déjà lue au 3e dimanche après Pâques) : « En ce jour-là, vous ne me demanderez plus rien » (Jn 16, 23a souvent traduit par : « vous ne me poserez plus de questions »). Les apôtres n’interrogeront (en allemand jn. fragen) ou ne demanderont plus rien (jn. bitten, etwas zu tun) « ce jour-là », qui peut être compris de deux manières : la Résurrection ou la vision dans la gloire.

 

a)    Première interprétation : la Résurrection

 

St. Jean Chrysostome comprend « vous ne me direz plus ‘montrez-nous le Père’ » comme S. Philippe fêté le 11 mai (avec S. Jacques). Quand les apôtres interrogent après la Résurrection (S. Pierre sur ce qu’il adviendra de l’apôtre que Jésus aimait en Jn 21, 21), il ne s’agit pas de contredire Jésus. La Résurrection, prise largement de Pâques à la Pentecôte, inclut l’envoi de l’Esprit-Saint. L’Esprit de Vérité leur enseignera la vérité toute entière (Jn 16, 13). Les apôtres sauront tout ce qui est nécessaire pour évangéliser : « Cette onction vous enseigne toutes choses » (1 Jn 2, 27).

 

La seconde personne divine, le Fils, a uni à sa nature divine la nature humaine par l’Incarnation dans l’union hypostatique. Le Fils et le Père partagent une unique substance car ils sont consubstantiels. Une créature a accès à Dieu le Père par la nature humaine du Christ car Jésus est « médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2, 5-6). Ce jour-là, les apôtres ne l’interrogeront plus comme médiateur mais le solliciteront comme Dieu. L’Église agit ainsi. Elle ne demande pas son intercession : « Ô Christ, priez pour nous » mais qu’il intervienne en tant que Dieu. Elle s’unit à son action divine par l’amour et la foi.

 

b)    Seconde interprétation : la Gloire

 

St. Augustin envisage dans « ce jour-là » la béatitude où les apôtres ne chercheront plus à obtenir quoi que ce soit, car il ne restera rien à désirer dans la patrie : « Je serai rassasié quand apparaîtra ta gloire » (Ps 16, 15, Vulg.). Ainsi la volonté qui est siège du désir, est comblée. La seconde faculté supérieure de l’âme, l’intellect, le sera tout autant : « Dans votre lumière nous verrons la lumière » (Ps 35, 10). Chez un bienheureux, la lumière de gloire remplace la foi. Il voit alors toutes les choses créées dans la lumière du Verbe. L’intelligence est ravie par la lumière de Dieu. Elle voit Dieu tel qu’il est, dans son essence, sans intermédiaire. Mais elle ne pourra le comprendre au sens strict car cela dépasse ses capacités. Dieu seul se comprend lui-même.

 

On pourrait objecter que l’Écriture mentionne des saints priant qui désirent donc ce qu’ils n’ont pas (Jb 5, 1 ; 2 M 15, 12 : « Onias, jadis grand prêtre (…) étendait les mains et priait pour toute la communauté des Juifs »). Ils n’intercèdent pas que pour d’autres puisque l’Apocalypse, les martyrs réclament justice pour eux-mêmes : « Jusques à quand, Maître saint et vrai, resteras-tu sans juger, sans venger notre sang sur les habitants de la Terre ? » (Ap 6, 10). Dans d’autres passages, des créatures du Paradis interrogeant Dieu (Ps 23, 8 ; Is 63). Certes, Denys le Pseudo-Aréopagite l’attribue aux anges mais qu’importe, puisque les élus leur ressembleront (Mt 22, 30).

 

En réalité, la gloire se décompose en deux temps. Le premier court de la mort du serviteur de Dieu au retour glorieux du Christ. Dans cet entre-deux, l’âme désire par exemple être de nouveau conjointe à son corps, gémissant vers la Résurrection finale. Les bienheureux attendent encore autre chose pour les autres : que soit completé le nombre des élus. Jusque-là, ils peuvent chercher à l’obtenir et à interroger Dieu, mais pas sur l’essence de la béatitude. Après le retour glorieux du Christ, avec la gloire pleinement consommée après le Jugement dernier, il ne restera plus rien à demander ni à connaître. Jésus fait référence à ce second temps. Par ailleurs, les autres locataires des Cieux que sont les anges n’interrogent Dieu que sur les mystères de l’humanité et de l’Incarnation du Christ, pas sur sa divinité.

 

 

II)           Les apôtres seront exaucés

a)    Tension entre la Résurrection et la Gloire

 

S. Jean Chrysostome comprend la Résurrection et la descente de l’Esprit Saint (Pâques et la Pentecôte). Vous ne me demanderez plus rien, et cependant vous aurez mon aide, parce que vous demanderez en mon nom, au Père, auquel vous accéderez par moi. S. Augustin interprète avant « ce jour-là », tant que durera notre pèlerinage sur la Terre : dans cette « vallée de larmes », nous devrons demander au Père par le Fils. D’ailleurs ainsi s’achève toute prière de la messe par la doxologie (de doxa : la gloire) : « Par Jésus Christ, votre Fils, notre Seigneur, qui vit et règne avec vous dans l’unité du Saint-Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles, Amen ». Cela nous induit donc vers la prière.

 

b)    7 conditions pour prier avec justesse

 

Le Seigneur donne les sept conditions d’une bonne prière.

1.     Demander des biens spirituels. « Si vous demandez quelque chose (quid) au Père en mon nom » se réfère aux seuls biens spirituels car les temporels ne sont rien : « à côté d’elle (la Sagesse), j’ai tenu pour rien la richesse » (Sag 7, 8) et « j’ai regardé la terre, et voici qu’elle était vide, une terre de néant » (Jér 4, 23, Vulg.). Le pain demandé au Pater est bien sûr spirituel car l’âme a besoin du corps du Christ. Autrement, ne nous étonnons pas de n’être pas exaucés : « vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs » (Jc 4, 3).

2.     Prier avec persévérance : « Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager » (Lc 18, 1) et « Priez sans cesse » (1 Th 5, 17).

3.     Prier dans la concorde, d’où le pluriel : « si deux d’entre vous sur la Terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 19). La prière de beaucoup est normalement exaucée.

4.     Prier par amour filial car on s’adresse au Père. La crainte servile s’adresse à Dieu vu comme maître de maison, voire ennemi : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Mt 7, 11).

5.     Prier avec piété, soit :

- avec humilité : « II a regardé la prière des humbles, et n’a pas méprisé leur supplication » (Ps 101, 18, Vulg.).

- avec la confiance d’être exaucé : « Mais qu’il demande avec foi, sans la moindre hésitation » (Jc 1, 6).

- et au nom du Sauveur car on demande ce qui se rapporte au salut pour l’obtenir : « sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver » (Ac 4, 12).

6.     Prier en temps opportun. Si nous ne recevons pas, ne nous décourageons pas aussitôt. Ce sera donné au moment convenable pour accroître notre désir : « Les yeux sur toi, tous, ils espèrent : tu leur donnes la nourriture au temps voulu » (Ps 144/145, 15).

7.     Prier pour soi. Parfois, on n’est pas exaucé pour d’autres car leur manque de mérite fait obstacle : « Toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple, n’élève pour eux ni supplication, ni prière, n’insiste pas auprès de moi : je ne t’écouterai pas ! » (Jr 7, 16).

 

 

III)         Leur marge de progression

a)    Leur défaillance passée

 

« Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ». Certes les apôtres demandèrent pourtant des choses en son nom comme d’exorciser. Mais ils s’étaient limités à des choses plus temporelles comme les guérisons corporelles, la libération d’Israël du joug romain. Ce qui n’est rien comparé à ce qu’ils allaient faire par la prière. Ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit d’adoption, par lequel ils aspireraient aux réalités spirituelles et célestes, les choses d’en-haut (quæ sursum sunt). Ils ne demandaient pas au Père au nom du Fils n’ayant pas une parfaite connaissance du nom du Christ.

 

b)    Oser demander

 

Jésus exhorte à progresser, à demander : « Demandez, on vous donnera » (Mt 7, 7) pour qu’ils soient dans la joie complète, comme lorsqu’ils revinrent de leur première mission accomplie avec fruit : « Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux, en disant : ‘Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom’ » (Lc 10, 17). La joie est soit la fin de l’exaucement, soit son objet : il faut aussi demandez que votre joie soit parfaite.

 

Le désir est ce mouvement de l’appétit vers le bien. La joie est son repos dans ce bien. L’homme joyeux se repose dans le bien désormais possédé, vers lequel se portait son désir. Sa joie est proportionnée au bien possédé. Un bien créé ne peut donner une joie, un repos pléniers : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi » (Les Confessions, I, 1, 1). La vraie joie est Dieu, bien suprême dans lequel existent tous les biens désirables. Autrement dit, nous devons demander de jouir de Dieu et de la Trinité car il n’y a rien de plus grand. Telle est la vocation humaine.