Dim ap Ascension (24 mai - lect. thom.)

Homélie du dimanche après l’Ascension (24 mai 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Jn 15, 26-27 ; 16, 1-4)

 

I)              L’Esprit-Saint Paraclet

a.     Liberté et douceur de l’Esprit-Saint

 

« Lorsque sera venu le Paraclet » (= « Quand viendra le Défenseur ») indique la puissance de l’Esprit qui est libre car il « souffle où il veut » (Jn 3, 8). Paraclet ou consolateur évoque la douceur de l’Esprit Saint. Le propre de l’amitié est de se réjouir de la présence de l’ami, dans ses paroles et dans ses gestes, qui consolent des angoisses et tristesses lorsque nous nous réfugions chez eux. Or l’Esprit Saint fait de nous des amis de Dieu. Par lui, Dieu habite en nous, et nous en lui. « Rends-moi la joie de ton salut et soutiens-moi par l’Esprit souverain (Ps 50, 14).

 

Étant l’Amour de Dieu, l’Esprit nous fait mépriser les réalités terrestres pour adhérer à Dieu, éloignant par-là douleur et tristesse mais procurant la joie des réalités divines « Le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix » (Ga 5, 22), « l’Église était remplie de la consolation de l’Esprit Saint » (Ac 9, 31). La fin ultime perfectionnant l’homme intérieurement est la joie, qui vient de la présence de la réalité aimée. Celui qui a la charité a déjà ce qu’il aime : « Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui » (1 Jn 4, 16). La joie (Ph 4, 4) est parfaite si la réalité aimée suffit à l’amant par sa perfection, procurant la paix (Ct 8, 10) et s’il en jouit parfaitement : « Grande est la paix de qui aime ta loi » (Ps 118, 165). Donc la joie exprime la jouissance de la charité, mais la paix la perfection de la charité.

 

b.     Sa procession

 

Le Seigneur révèle une double procession de l’Esprit Saint, et d’abord sa procession temporelle. L’envoi d’auprès du Père n’est pas un mouvement local comme l’Ascension puisque l’Esprit remplit l’univers (Sg 1, 7). Mais il commence à habiter d’une nouvelle manière, par la grâce, en ceux dont il fait le temple de Dieu : « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Co 3, 16). L’envoi de l’Esprit-Saint montre qu’il tient d’être du Père, comme le Fils tient d’un autre tout ce qu’il opère.

 

La mission de l’Esprit Saint vient du Père et du Fils communément suivant l’interprétation symbolique d’Ap 22, 1 : « l’ange me montra l’eau de la vie – c’est-à-dire l’Esprit Saint – : un fleuve resplendissant comme du cristal, qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau ». L’Esprit-Saint fut envoyé par le Père et le Fils en vertu d’une égale et même puissance. Si le Christ présente parfois le Père comme celui qui envoie, cependant pas sans lui, le Fils : « l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom » (Jn 14, 26), il se présente parfois lui-même comme celui qui envoie, mais pas sans le Père : « que je vous enverrai d’auprès du Père » (Jn 15, 26), parce que tout ce qu’opère le Fils, il le tient du Père (« le Fils ne peut rien faire de lui-même, il fait seulement ce qu’il voit faire par le Père », Jn 5, 19).

 

En second lieu, le Seigneur révèle la procession éternelle du Saint-Esprit. Il montre également qu’il appartient au Fils en disant « l’Esprit de Vérité » car Jésus est la Vérité (Jn 14, 6). C’est donc l’esprit du Fils (« Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs » Ga 4, 6), mais qui appartient aussi au Père. Par l’Esprit, celui qui le reçoit devient comme celui qui l’a envoyé, dans une dimension d’impulsion. L’Esprit fait donc des fils : « vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils » Rm 8, 15) conforme à son Fils : participant du même héritage (Rm 8, 17) et splendeur de sa gloire (He 1, 3). Nous n’avons pas affaire à cet esprit mensonger quand Dieu tolérait que le démon égarât les Égyptiens (Is 19, 14) ou de faux prophètes (1 R 22, 22).

 

Cette double procession est conforme au Credo dans la formulation du Filioque qui fut polémique avec les Orthodoxes. L’Esprit Saint procède du Père et du Fils car omettre cette double procession, c’est risquer de confondre les personnes du Fils et de l’Esprit-Saint. La distinction formelle entre les personnes divines provient d’une opposition car des formes non opposées peuvent subsister dans la même personne. L’innascibilité et la paternité appartiennent à la seule personne du Père. L’opposition n’est pas selon l’affirmation/négation, ni selon la privation/avoir ni la contrariété (autrement pas d’égalité) mais par la seule opposition relative. La procession désigne génériquement une relation entre les personnes de la Sainte Trinité à partir d’un autre. Elle est soit génération (Fils) soit spiration (l’Esprit-Saint). Toutefois le Fils partage avec le Père la spiration active mais elle est seulement passive dans l’Esprit-Saint. Autrement dit, la distinction se fait entre celui qui n’est qu’origine (spiration) active (Père), que procession (spiration) passive (Esprit-Saint) ou les deux à la fois (Fils). En Dieu, il y a deux qui spirent ensemble (« spirantes ») mais pas deux spirateurs (pas « spiratores »).

 

En résumé, en Dieu, il y a une essence, deux processions (génération et spiration), trois personnes, quatre relations (paternité, filiation, spiration et procession, mais la spiration active n’est pas constitutive de la personne car commune au Père et au Fils) et cinq propriétés (le Père en a 3 : paternité et non-engendrement, spiration active ; le Fils, 2 : filiation et spiration active ; l’Esprit, 1 : la procession ou spiration passive).

 

c.     Son opération

 

Le Seigneur par « il rendra témoignage en ma faveur » (v. 26), révèle les opérations de l’Esprit Saint. Le témoignage est triple. Il instruit les disciples, leur donnant confiance pour témoigner : « ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10, 20) ; il communique son enseignement à ceux qui croient en Jésus : « Dieu joignait son témoignage par des signes, des prodiges, toutes sortes de miracles, et le partage des dons de l’Esprit Saint, selon sa volonté » (He 2, 4) ; il attendrit les cœurs de ceux qui écoutent : « Tu envoies ton souffle : ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » (Ps 103, 30).

 

 

II)           Les disciples mus par l’Esprit-Saint

a.     Le témoignage

 

Jésus révèle ce que feront les disciples, inspirés par l’Esprit Saint : « vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). Ils font cause commune avec l’Esprit de Dieu pour rendre témoignage : « Quant à nous, nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint, que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent » (Ac 5, 32). Ils parleront d’expérience, eux qui ont suivi Jésus depuis le début de sa vie publique, partageant sa vie, recueillant son enseignement, assistant à ses miracles : « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi » (1 Jn 1, 3). Cela exclut les miracles relatés par les apocryphes dans l’enfance de Jésus car le Seigneur voulait des témoins idoines.

 

Le disciple, n’étant pas plus grand que le maître, subira les mêmes rejet et haine que Jésus. Les apôtres furent persécutés par les Juifs qui par exemple, martyrisèrent Jacques, évêque de Jérusalem vers 62. Eux et l’Esprit-Saint témoigneront contre ces Juifs. Mais le scandale n’a pas pour autant sa place avec l’Esprit de charité (Rm 5, 5) et de paix. « Qui néglige un dommage à cause d’un ami est juste » (Pr 12, 26 Vulg. uniquement). Pour les amis de Dieu, souffrir peines et dommages pour le Christ n’est donc pas un scandale. Parce qu’avant la mort du Christ, les disciples n’avaient pas reçu le Saint-Esprit, ils furent scandalisés de sa Passion (Mt 26, 31) ; tandis qu’après la Pentecôte, ils ne le furent absolument pas.

 

b.     La persécution

 

Beaucoup de tribulations s’abattront sur les disciples : l’exclusion d’abord, puis la mise à mort. L’exclusion de la synagogue revient à une forme d’excommunication : les Juifs répandaient la peur en chassant de la communauté comme chez les parents de l’aveugle-né : « ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ » (Jn 9, 22). Même de nombreux chefs de synagogue restaient prisonniers du respect humain en n’osant confesser le Christ, comme quoi la lâcheté des responsables religieux est de tout temps : « Cependant, même parmi les chefs du peuple, beaucoup crurent en lui ; mais, à cause des pharisiens, ils ne le déclaraient pas publiquement, de peur d’être exclus des synagogues » (Jn 12, 42). Vivant dans le mensonge, ils furent rejetés de la béatitude réservée aux persécutés (Mt 5, 10 ; 1 Ρ 3, 14 et 4, 13-14) : « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme » (Lc 6, 22-23).

 

Viendra ensuite la mise à mort. Leur consolation était la promesse qu’expulsés de l’assemblée des Juifs, ils allaient gagner au Christ tellement de fidèles qu’on ne pourrait les détruire. On chercherait à les mettre à mort de peur qu’ils ne convertissent tout le monde. D’où la séparation des Chrétiens d’avec les Juifs qui tels le frère aîné de la parabole du fils prodigue, ne surent se réjouir que des pécheurs puis des païens fussent réconciliés avec Dieu. L’Église a remplacé la synagogue évoquée aussi par le singulier. L’hommage faux est rendu à Dieu et non pas aux dieux. Les païens ne semblent pas concernés car, s’ils appliquaient à la lettre des lois iniques où César était divinisé comme Rome, c’était un pur formalisme distinct du zèle religieux des Juifs qui considéraient comme apostats les Chrétiens : « C’est pour toi qu’on nous massacre sans arrêt, qu’on nous traite en bétail d’abattoir » (Ps 43, 23). Ce pouvoir donné sur les Chrétiens aux Juifs fut provisoire comme à la Passion : « c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres » (Lc 22, 53) : une heure nocturne pour faire le mal.

 

Certes, ils agissaient par ignorance et incrédulité comme Paul (1 Tm 1, 13) parce qu’ils ne connaissaient pas la vérité du Dieu un et trine : « Vous ne connaissez ni moi ni mon Père ; si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père » (Jn 8, 19). Jésus pria donc son Père sur la Croix de ne pas le leur imputer pour faute. Les disciples reconnaîtront que Jésus l’avait prophétisé et se confieront plus facilement à Dieu qui connaît toutes choses. On est moins affecté quand on est préparé. Pour Cicéron (Les Tusculanes), les hommes estiment davantage les richesses quand ils n’en ont pas que lorsqu’elles sont en leur possession. De même, avant que les tribulations ne surviennent, on les croit plus éprouvantes que lorsqu’elles sont présentes. Par l’abandon à la Providence divine, le sage ne se préoccupe pas outre mesure du lendemain qui n’appartient qu’à Dieu : « à chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34).

 

La Servante de Dieu, Madame Élisabeth de France, sœur de Louis XVI décapitée le 10 mai 1794 à Paris pour cette même appartenance à la famille royale, priait ainsi :

« Que m’arrivera-t-il aujourd’hui, ô mon Dieu, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’il ne m’arrivera rien que Vous ne l’ayez prévu de toute éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu, pour être tranquille. J’adore vos desseins éternels, je m’y soumets de tout mon cœur. Je veux tout, j’accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout ; j’unis ce sacrifice à Celui de votre cher Fils, mon Sauveur, vous demandant, par son Sacré-Cœur et par ses mérites infinis, la patience dans mes maux et la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et permettrez. Ainsi soit-il ».

 

Enfin, on retrouva cette prière sur Bse Odette Prévot, petite-sœur du Sacré-Cœur, martyrisée le 10 novembre 1995 à Alger en allant à la messe :

« Vis le jour d’aujourd’hui, Dieu te le donne, il est à toi, vis-le en lui.

Le jour de demain est à Dieu, il ne t’appartient pas.

Ne porte pas sur demain le souci d’aujourd’hui. Demain est à Dieu : remets-le-lui.

Le moment présent est une frêle passerelle : si tu le charges de regrets d’hier,

de l’inquiétude de demain, la passerelle cède et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne.

L’avenir ? Dieu te le donne.

Vis le jour d’aujourd’hui en communion avec lui.

Et s’il y a lieu de t’inquiéter pour un bien-aimé,

Regarde-le dans la lumière du Christ ressuscité ».