S. Jeanne d'Arc (10 mai - venir derrière le Christ)

 

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Venir derrière le Christ

 

Ce court passage évangélique choisi pour Sainte Jeanne d’Arc par la liturgie (Mt 16, 24-27) traite de l’exhortation du Christ à imiter sa passion.

 

 

I)              Imiter comme un disciple docile

a.     Mimétisme

 

Dans le passage précédant immédiatement nos versets, Pierre voulut empêcher la passion et se fit rabrouer vertement avec du ‘vade retro, Satana’ (Mt 16, 23). Juste après qu’il fut institué fondement de l’Église militante grâce à sa fameuse confession légitimant sa primauté. Le Christ au contraire non seulement ne voulait pas être détourné de sa propre passion qu’il leur annonçait (« À partir de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : ‘Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas’ », Mt 16, 21-22) mais encore cherchait-t-il à la faire accepter par ses disciples au point de la leur partager comme un trésor puisqu’elle ouvre la porte à la vraie vie.

 

C’est L’imitation de Jésus Christ avant l’heure, si je me réfère au titre du célèbre livre de dévotion écrit vers 1400 qui marqua des générations de chrétiens. En effet, « le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur » (Mt 10, 24). Ce vocabulaire de l’imitation est très présent chez S. Paul : « Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés » (Ép 5, 1) ; « Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ » (1 Co 11, 1 ; cf. 1 Co 4, 16 ; 1 Th 1, 6 : « vous nous avez imités, nous et le Seigneur » puis 1 Th 2, 14 ; 2 Th 3, 7 ; He 6, 12 ; He 13, 7). L’expression : « μιμηταί μου γίνεσθε » (‘mimêtai mou ginesthé’ : littéralement ‘devenez mes imitateurs) évoque le mimétisme cher à René Girard mais la renverse.

 

Alors que les hommes désirent inopinément ce que leurs semblables désirent et recourent à la violence pour se l’approprier avant eux, ce cycle de violence mimétique est détruit par le bouc-émissaire ou plutôt « bouc pour Azazel » (Lv 16, 8) qui est séparé et choisi pour porter le poids de tous les péchés des hommes alors que le second est pour Dieu. Le geste du prêtre catholique lors du Hanc igitur, rythmé lors de la consécration par la première sonnerie, rappelle l’imposition des mains qui chargeait l’animal des péchés d’Israël : « Il posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant et il prononcera sur celui-ci tous les péchés des fils d’Israël, toutes leurs transgressions et toutes leurs fautes ; il en chargera la tête du bouc, et il le remettra à un homme préposé qui l’emmènera au désert. Ainsi le bouc emportera sur lui tous leurs péchés dans un lieu solitaire. Quand le bouc aura été emmené au désert » (Lv 16, 21-22). Mais le bouc est remplacé par l’Agneau de Dieu, par un renversement du sacrifice d’Isaac : l’homme-Dieu prend la place de l’animal symbole d’innocence. Le Christ casse cette logique puisque personne ne désire spontanément la croix et même vouloir tous une chose qui appartient à Dieu peut être partagée entre tous sans que personne d’autre n’en soit privé.

 

b.     Docilité

 

Comment imiter le Christ et ceux qu’il a choisis pour nous guider ? Plusieurs expressions reviennent : il s’adresse à ses disciples. ‘Disciples’ vient du latin « discere » = apprendre et signifie donc ‘élèves’, tout comme le grec « μαθηταῖς » (v. 24) = mathétès au sing. provient du terme évoquant les mathématiques. Le verbe ‘μανθάνω’ = manthanô désigne en tout cas l’apprentissage, l’effort mental pour penser une chose de manière approfondie, pour s’instruire, comprendre, ce qui se fait par un habitus intellectuel, une accoutumance pour devenir vertu. Pour imiter (μιμεῖσθαι = mimeïsthai) il faut d’abord être disciples (μαθηταῖς = mathètaïs), se laisser enseigner. Cela requiert la vertu de la docilité, non pas comme un esclave servile mais quelqu’un qui veut recevoir l’enseignement, la doctrine, dispensée par un docteur, le Christ qui seul sait vraiment qui est Dieu ! Cette docilité consiste d’abord à écouter ce que Dieu veut me dire pour ma vie en général quand il s’agit de faire le choix (élection) d’un état de vie et pour aujourd’hui en particulier.

 

 

II)           Écouter pour pouvoir obéir

a.     Un cœur à l’écoute

 

Lorsque je fis ma retraite diaconale à la Semaine Sainte d’avril 2006, par l’intermédiaire d’un proche ami fin connaisseur de la Terre Sainte, je me rendis à Jérusalem pour une retraite privée prêchée par le père abbé bénédictin de l’abbaye allemande de la Dormition sur le Mont Sion. Je n’en retins finalement qu’une seule chose, pourtant essentielle. Lorsque le sage roi Salomon (du moins avant qu’il ne se complût à concéder à ses femmes et concubines le culte de leur idoles) inaugura son règne en 970 avant JC, il alla au sanctuaire de Gabaôn et ne demanda qu’une chose : « Da ergo servo tuo cor docile » (1 R 3, 9) : « donne donc à ton serviteur un cœur docile ». Mais le grec des Septante (« καὶ δώσεις τῷ δούλῳ σου καρδίαν ἀκούειν ») insiste pourtant sur la qualité d’écoute (akouein) que reprend parfaitement l’allemand (« Verleih daher deinem Knecht ein hörendes Herz »). Le français perd cette dimension : « ’Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ; sans cela, comment gouverner ton peuple, qui est si important ?’ Cette demande de Salomon plut au Seigneur, qui lui dit : ‘Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi et que personne n’en aura après toi. De plus, je te donne même ce que tu n’as pas demandé, la richesse et la gloire, si bien que pendant toute ta vie tu n’auras pas d’égal parmi les rois. Et si tu suis mes chemins, en gardant mes décrets et mes commandements comme l’a fait David, ton père, je t’accorderai de longs jours’ » (1 R 3, 9-14).

 

Cela fut repris par la discipline dans les deux acceptions du terme : savoir écouter en se faisant disciple et savoir se maîtriser telle qu’elle est enseignée dans le Prologue de la Règle de St. Benoît : « Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et prête l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’enseignement d’un père plein de tendresse et mets-le en pratique, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance ».

 

b.     Se mettre au-dessous et derrière Dieu

 

Pour apprendre, il faut écouter, donc faire le tri dans le bruit ambiant des fausses doctrines car on se rend compte qu’on ne sait pas tout. Il faut être prêt à se mettre à la suite du Christ, la sequela Christi, (« ἀκολουθείτω μοι » = akoloutheitô moi = « sequatur me »). Mais pour le suivre, il faut accepter d’être derrière lui et non pas devant lui, comme il le signifia clairement à Pierre lorsqu’il refusait de l’écouter ! Le ‘vade retro’ signifie littéralement ‘passe derrière moi’. Le bon pasteur doit être derrière le Christ et non pas devant, raison pour laquelle aussi la messe est orientée. On avance tous ensemble, chacun à notre place, mais tous derrière le Christ, vers la lumière naissante, à sa suite et non pas devant lui, personnifié par le prêtre. Aujourd’hui le prêtre fait obstacle à Dieu en enfermant sa communauté dans un conciliabule ou cercle purement humain où se font face prêtre et fidèles. Il ne les conduit plus vers Dieu, au bercail. Avec la réforme liturgique, l’homme s’est mis à la place de Dieu. Dans combien d’églises le siège du prêtre aux allures de trône prend la place du tabernacle de l’ancien maître-autel. Jésus-Eucharistie est relégué dans une chapelle latérale. Je subis moi-même cette disposition à S. Thomas ! Mais au moins, le siège (dit banquette) est-il sur le côté comme il doit être.

 

Suivre le Christ est lié étymologiquement en grec à obéir (ὑπακούω = hypakouô, Mt 8, 27). Littéralement dans les deux langues (ob-audire) écouter revient à se placer en-dessous (ὑποτάσσω, Lc 2, 51), se reconnaître à sa vraie place comme Jésus qui, enfant, se soumettait à ses parents. La vraie la liberté n’est pas de ne pas avoir de maître mais de se laisser interpeller par la seule Vérité puis choisir de suivre le bon maître. Et il n’est pas de meilleur maître que celui qui vit de ce qu’il enseigne car cela provient de son être même (« ἐξουσία » = exhousia < ex-housia = à partir de la substance, ici divine, cf. Mt 7, 29 ; 8, 9 ; 9, 6-8 ; 10, 1 ; 21, 23-27 ; 28, 18). Car alors l’autorité (auctoritas) fait grandir (augere, auctum > augmenter) comme c’est son but, au lieu d’écraser comme sa perversion en défigure trop souvent l’éminente valeur.

 

 

III)         Faire confiance à Dieu qui nous choisit notre croix

a.     Jeanne écouta Dieu et mourut sur le bûcher

 

Serait-ce le sens de ce que voulait dire Paul VI : « Les hommes ont plus besoin de témoins que de maîtres. Et lorsqu’ils suivent des maîtres, c’est parce que ces derniers sont devenus des témoins » (allocution du 2 octobre 1974 au conseil pontifical des laïcs) ? Le risque est de réduire le témoignage à un niveau subjectif : une opinion parmi d’autres, comme dans la modernité ou la pensée de Mme Michu[1] vaut celle du pape. Quoi qu’il faille reconnaître aussi que parfois, dans l’Église moderne, Mme Michu puisse aussi avoir un meilleur sensus fidei ou fidélité à la vraie foi de toujours qu’un pape ! Ce sens surnaturel de la foi est donné à tout un chacun au baptême. Mais le vrai témoignage est inséparable de la vérité objective. Gandhi fut peut-être un juste mais certainement pas un martyre lors de son assassinat le 30 janvier 1948 car il n’adhérait pas à la vérité objective du Christ et de l’Église catholique qu’il connaissait pourtant mais refusa. Raison pour laquelle il ne saurait être saint quoi qu’on en dise.

 

Il faut donc écouter la voix de Dieu pour emprunter sa voie : par la lecture spirituelle et méditée de la Sainte Écriture (lectio divina), par la prière personnelle ou oraison de type carmélitain ou ignacien, par des rencontres avec des témoins de la vraie foi. Le martyr est étymologiquement et précisément le témoin par excellence puisqu’il a offert sa vie pour Dieu. S. Jeanne d’Arc a pu aller jusque-là malgré la terreur que lui inspirait la mort du bûcher car elle a écouté Dieu à travers ses voix, celles de S. Catherine, S. Marguerite, S. Michel. Elle ne s’est laissée démontée ni par les pièges de la cour ou des théologiens, ni par les sophismes et arguties des juges ecclésiastiques de son inique procès de Rouen. « Prends tout en gré, ne te chaille (= préoccupe) pas de ton martyre, tu t’en viendras enfin au Royaume de Paradis ».

 

b.     Dieu veut rendre la croix aimable et accessible

 

Mais parfois, la croix que nous devons prendre fait peur ! S. Pierre Chrysologue mit ses mots dans la bouche du Seigneur comme réplique : « Mais peut-être que l’énormité de ma passion, dont vous êtes les auteurs, vous couvre de honte ? Ne craignez pas. Cette croix a été mortelle non pour moi mais pour la mort. Ces clous ne me pénètrent pas de douleur, mais d’un amour encore plus profond envers vous. Ces blessures ne provoquent pas mes gémissements, mais elles vous font entrer davantage dans mon cœur. L’écartèlement de mon corps vous ouvre mes bras, il n’augmente pas mon supplice. Mon sang n’est pas perdu pour moi, mais il est versé pour votre rançon ».

 

On ne peut prendre sur soi le poids de la croix que si l’on accepte que telle est la volonté de Dieu le Père. Le Christ a pu aller jusque-là car il savait que le Père l’aime : « Dieu veut être aimé plus qu’il ne veut être craint. Dieu demande parce qu’il ne veut pas tellement être Seigneur qu’être Père. Dieu demande avec miséricorde pour ne pas exiger avec rigueur ». Puisque Dieu aurait été inimitable par la créature, il a pris une nature humaine. « Écoutez ce que demande le Seigneur : Reconnaissez en moi votre corps, vos membres, vos viscères, vos os, votre sang. Et si ce qui appartient à Dieu vous inspire de la crainte, est-ce que vous n’aimez pas ce qui est à vous ? Si vous fuyez le Seigneur, pourquoi ne recourez-vous pas à celui qui vous a engendrés ? ». En prenant une nature humaine, il nous ouvre la possibilité de le suivre vraiment d’un cœur vaillant.

 

 

 

[1] Invention du publicitaire Claude Marti en 1962 in Les Trompettes de la renommée (Belfond, 1987) : « Ce refus de la phrase creuse, de la malignité d’écriture et du truc publicitaire m’a conduit, en 1962, à inventer un personnage qui devait, pensai-je, s’inscrire dans la longue lignée des candides qui, depuis des siècles, rappellent aux puissants qu’on ne comprend goutte à ce qu’ils racontent. Je voulais montrer, en outre, que l’on pouvait, sans bourse délier, imposer une idée et une expression uniquement par le bouche-à-oreille, cet indispensable canal de la rumeur. […] Il me fallait un nom bien de chez nous, qui évoque immédiatement le bons sens et l’origine modeste. Me revint alors en mémoire le titre d’une opérette de Messager, Les P’tites Michu [...]. Je décidai donc de lancer Madame Michu et d’en faire l’arbitre suprême, le juge unique de ce qui était compréhensible ou non, acceptable ou inadmissible, clair ou obscur ».