Ascension (13/05 - lect. thom.)

Homélie de l’Ascension (13 mai 2021)

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Lecture thomiste de Mc 16, 14-20

  1. Les apôtres doivent prêcher l’évangile au monde entier
    1. Des témoins bien imparfaits

S. Marc, concluant son évangile, rapporte l’apparition de Jésus-Christ à ses onze apôtres après sa résurrection (onze depuis la mort de Judas et avant l’élection de Matthias). C’était lors d’un repas qu’il partagea avec eux d’après S. Luc (Ac. 1,4), montrant le réalisme de sa chair ressuscitée avant de s’élever au Ciel. C’était nécessaire afin qu’ils pussent annoncer à tous les hommes ce qu’ils avaient vu et entendu réunis tous ensemble. Le style très elliptique de S. Marc n’est pas aisé à comprendre car on pourrait penser que cette apparition aurait pu avoir lieu le soir de Pâques, après l’épisode d’Emmaüs, même si S. Thomas semblait présent ou bien vraiment le quarantième jour après sa résurrection.

Les reproches étonnent, étant donné que Jésus avait vu les onze encore plusieurs fois mais rappellent en tout cas que jamais les évangiles ne présentèrent les apôtres comme des héros. Ils ne jettent pas un voile pudique sur leur faillite ni qu’ils se fussent fait tancer par leur Seigneur, ce qui constitue un fort élément de crédibilité. Cela nous rassure, nous qui sommes appelés aujourd’hui à continuer à transmettre la vraie foi malgré notre incapacité radicale. Eux avaient finalement cru en voyant. Les nations auxquelles ils étaient envoyés devraient croire sans jamais voir : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création ».

L’enjeu est sérieux puisqu’il s’agit rien moins que d’être sauvé, n’en déplaise à ceux qui estiment que tout le monde pourrait aller au Paradis sans avoir la foi en Jésus Christ sauveur, ce qui est manifestement faux. Ce reproche, inclus dans ce dernier message ici-bas, en souligne la portée mais invite à l’humilité confiante de prédicateurs qui pourront parler d’expérience à ceux qui auront du mal à croire.

    1. Nécessité d’une foi informée pour être sauvée

L’incrédulité doit céder la place à la foi, la dureté de cœur à un cœur de chair rempli de charité. Par toute la Création, il faut entendre surtout l’homme qui en est le sommet, étant le dernier créé et appelé à la dominer. De plus, tel un microcosme, il partage un élément avec chaque niveau des autres créatures : il a de commun l’être avec les pierres, la vie végétative avec les arbres, le sentiment avec les animaux, l’intelligence avec les anges. Le temps privilégié pour Israël a pris fin alors que tant que Jésus n’avait pas encore été crucifié ni n’était ressuscité, il en allait encore autrement : « ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10, 5). Désormais, tout le monde peut avoir accès à la Vérité et tout le monde peut être condamné pour la refuser.

La foi, qui pourrait passer pour un sentiment subjectif alors qu’elle est une adhésion libre de l’intelligence à la vérité révélée, doit passer par des actes religieux constatables comme le baptême. Hormis les sacrements, la foi doit être agissante (Jc 2, 18). Les petits enfants baptisés croient par la foi des autres, raison pour laquelle jamais l’Église n’acceptât la position des anabaptistes (ou baptistes) attendant l’âge adulte pour proclamer leur foi et baptiser après. Après tout, nous avons bien contracté aussi le péché sans responsabilité morale ! Pourquoi la grâce ne passerait-elle pas par la volonté d’un autre, en charge de l’éducation ?

  1. Les miracles
    1. Interprétation réaliste ou symbolique

Les miracles évoquent le pouvoir de dissiper tant les puissances visibles (poison, serpents) qu’invisibles ou spirituelles (démons). Ce passage rappelle : « tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon » (Ps 90, 13). Sauf que « scorpion » interprète plus qu’il ne traduit « basiliscum », créature fantastique comme le dragon considéré par la mythologie comme le roi des serpents, né de la tête décapitée de Méduse. À l’époque moderne, il passe pour un œuf de poule couvé par un crapaud et qui tue de son regard ou pétrifie s’il y a un reflet, suivant la légende. Cette citation figure au pied de la cathèdre du Saint-Père à Saint-Jean-du-Latran (avant d’être reprise dans Harry Potter et la chambre des secrets).

Les miracles peuvent s’entendre au sens propre. « S’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal » rappelle l’époque de Moïse quand Aaron avait le pouvoir de changer sa verge en serpent, imité par les mages d’Égypte (Ex 7, 9-12). Saint Jean fit un second miracle après l’ordalie contre les prêtres de Diane. Pour convaincre Aristodème, l’évangéliste but un poison sans dommage après un signe de croix (son attribut est un calice d’où sort un serpent). S. Benoît de Nursie, vers 510, fut élu abbé de Vicovaro, communauté laxiste. Par le Benedicite, avec le signe de la croix, la coupe empoisonné se brisa. L’extrême-onction (sacrement des malades) est déjà évoquée par « ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien » repris par Jc 5, 14-15 (« Qu’il appelle les Anciens en fonction dans l’Église : ils prieront sur lui après lui avoir fait une onction d’huile au nom du Seigneur. Cette prière inspirée par la foi sauvera le malade : le Seigneur le relèvera et, s’il a commis des péchés, il recevra le pardon »). De tels prodiges semblaient nécessaires pour affermir l’Église naissante. Sans doute le seront-ils de nouveau bientôt puisque nous en sommes revenus au même point zéro ! Il faut arroser la plante jusqu’à ce qu’elle prenne racine. Mais si les miracles sont une vérification essentielle de la véracité de la sainteté, elle consiste d’abord à conformer nos actes à nos paroles. O Christ, faites que les discours que nous prononçons avec autorité, soient toujours confirmés par nos œuvres et par nos actes pour être crédibles.

Les miracles peuvent aussi s’entendre au sens spirituel et sont alors accomplis chaque jour dans les âmes comme les apôtres le faisaient pour les corps. Face à une réalité supérieure, ils en sont d’autant plus grands. Lorsque les prêtres exorcisent, imposant les mains sur les chrétiens en défendant aux esprits mauvais d’habiter dans leur âme, font-ils autre chose que de chasser les démons ? Renoncer au langage du siècle pour consacrer sa parole à la prédication des saints mystères revient à parler de nouvelles langues. Quand leurs sages exhortations arrachent le mal du cœur de leurs frères, ils prennent les serpents comme avec la main. Résister aux pernicieux conseils entraînant vers le crime s’assimile à boire un breuvage empoisonné sans en recevoir de mal. Conforter par l’exemple de ses vertus celui qui chancèle dans le bien, s’apparente à imposer les mains sur les malades et les guérir.

    1. L’Ascension au Ciel

Dans l’Ancien Testament, Élie avait été enlevé au ciel (2 R 2, 1-25). S. Grégoire l’interprète non comme le ciel éthéré, demeure de Dieu, mais le ciel aérien ou atmosphérique et que pour un temps, avant d’être déposé dans une région secrète du monde pour y vivre dans une paix profonde de l’âme et du corps, jusqu’à ce qu’il revienne à la fin du monde et paie son tribut à la mort. Emporté sur un char, il montrait clairement que n’étant qu’homme il avait besoin d’un secours divin. Notre Rédempteur, au contraire, n’eut besoin ni d’un char, ni des anges pour monter au ciel. Créateur de toutes choses, il s’élevait par sa propre vertu au-dessus de tous les éléments.

La distinction entre cette vision assise et celle de S. Étienne où Jésus est debout (Ac 7, 56) s’explique par l’action qu’il mène alors. Celui qui combat ou porte secours au protomartyr se tient debout, celui qui juge les hommes à la fin du monde s’assoit. La droite désigne aussi la puissance reçue de Dieu le Père comme homme pour venir juger les hommes après qu’il était venu pour être jugé par eux. S’asseoir a le même sens qu’habiter. C’est ainsi que Jésus est l’heureux habitant du Ciel, au sein de la béatitude, sans plus aucune souffrance.

S. Marc élargit l’amplitude chronologique de son récit au-delà de la vie de Jésus. Il l’avait commencé avant la vie publique du Sauveur par la prédication de Jean-Baptiste, et il l’achève avec la prédication apostolique par le monde entier (Mt 28, 19) après son Ascension. L’obéissance suit le commandement et les prodiges accompagnent l’obéissance. Mais en imposant ce commandement aux apôtres, Notre-Seigneur ne leur donnait pas une mission qu’ils dussent seuls remplir. Cela est évident lorsqu’il parle aux seuls apôtres mais à travers eux à leurs successeurs de l’Église universelle en disant : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).