Dimanche après l'Ascension (16/05 - juger vivants/morts)

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Judicare vivos et mortuos

Après la session à la droite de Dieu le Père, S. Thomas étudie logiquement une toute dernière question dans la première partie de la III pars consacrée à la vie de notre Sauveur (avant de passer à la sacramentaire, partie inachevée). Le pouvoir judiciaire de Jésus suit l’ordre du Credo et seul un pouvoir royal peut juger : « C’est Lui qui est établi par Dieu juge des vivants et des morts » (Ac 10, 42).

      1. Pourquoi Jésus est-il institué juge ?
  1. Conditions pour être juge

S. Thomas envisage trois qualités pour prononcer un bon jugement dont deux sur les dispositions extérieure et intérieure pour s’ériger en juge. Il faut pouvoir contraindre les sujets : « Ne cherche pas à devenir juge, si tu n’es pas capable d’extirper l’injustice » (Sir 7, 6). Quoi de plus risible que des jugements qui ne sont pas suivis d’effets ou même le refus de juger comme le montre trop souvent l’impunité dans l’Église ou le monde actuels alors que le droit est partout bafoué publiquement ? Il faut être zélé de la droiture/rectitude pour juger non par haine ou envie, mais par amour de la justice : « Dieu châtie ceux qu’il aime, et comme un père se complaît en son fils » (Prov 3, 12).

  1. Conditions pour juger droitement

La sagesse rend un jugement selon la Vérité : « Le juge sage jugera son peuple » (Sir 10, 1). Ce pouvoir lui vient de ce que le Christ est « l’Art » du Père (III, 59, 1, ad 2) : il a été, avec l’Esprit-Saint, comme la main du Père dans la Création. Il peut d’autant mieux nous juger qu’il nous a créés, sachant pour quoi nous avons été faits et de quel bois nous sommes faits : « Ce jour-là, Dieu jugera les pensées secrètes des hommes par Jésus Christ » (Rm 2, 16). Dieu seul sonde les reins et les cœurs et concède parfois ce pouvoir de cardiognosie à ses martyrs du confessionnal comme S. Jean-Marie Vianney ou S. Padre Pio. Comme un réparateur doit connaître le fonctionnement d’une machine pour intervenir à bon escient, Dieu nous a révélé la notice explicative, le guide d’utilisation.

Le jugement est donc plus particulièrement approprié au Fils, Sagesse engendrée (III, 59, 1 et ad 1) : « des trônes furent disposés, et un vieillard prit place (…) je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un fils d’homme ; il parvint jusqu’au vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté » (Dn 7, 9.13-14). Par là s’entend que l’autorité requise pour juger réside dans le Père, qui la donne au Fils (III, 59, 1, ad 2).

« Lorsque le Saint-Esprit viendra, il accusera le monde, à propos du péché, de la justice et du jugement » (Jn 16, 8). Or, l’accusation va avec le jugement. Le jugement est attribué au Saint-Esprit qui donne aux hommes les dispositions affectives pour bien juger. Remplis de l’Esprit-Saint et dénués de toute crainte de représailles, dénonceront le mal au dernier jour dans un véritable esprit de justice et non de vendetta, évitant le piège du démon : « Car il est rejeté, l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait, jour et nuit, devant notre Dieu » (Ap 12, 10).

      1. Comment le Christ juge-t-il ?

  1. Le Christ juge aussi en tant qu’homme, pas qu’en tant que Fils de Dieu

Le pouvoir judiciaire convient au Christ selon sa nature humaine pour trois raisons (III, 59, 2). D’abord à cause de sa communauté et affinité avec les autres hommes. Dieu agit par l’intermédiaire des causes secondes parce qu’elles sont plus proches des effets qu’il produit. Dieu juge les hommes par le Christ-homme pour leur être plus indulgent. « Nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce » (Hb 4, 15-16). « Au Jugement Dernier, lors de la résurrection des morts, Dieu ressuscite les corps par le Fils de l’homme, comme il ressuscite les âmes par le même Christ, en tant qu’il est le Fils de Dieu » (S. Augustin). Là encore, nous sommes jugés par celui-là même qui nous est le plus proche, qui a le plus pouvoir sur nous en raison de son Incarnation. « Il est juste que ceux qui doivent être jugés voient leur juge. Or, ceux qui doivent être jugés ce sont à la fois les bons et les méchants. Il faut donc que dans le jugement la forme de l’esclave soit montrée aux méchants comme aux bons, et que la forme de Dieu soit réservée aux seuls bons » (S. Augustin). La béatitude consiste à voir Dieu, pur Esprit, face à face, sans intermédiaire. Seule la nature humaine du Fils, perçue par tous, même les démons, de son vivant, sera visible aux damnés avant de rejoindre l’enfer pour l’éternité. Si la béatitude est donnée par la nature divine, c’est la nature humaine qui y conduit aussi par le jugement.

Ce pouvoir du Christ de juger s’étend à toutes choses humaines suivant le principe ‘qui peut le plus peut le moins’ et cela s’étend même aux anges (III, 59, 6). Toutefois, suivant le principe des causes secondes déjà énoncé, bien qu’établi roi par Dieu, le Christ n’a pas voulu durant sa vie terrestre, administrer temporellement un royaume terrestre (cf. Jn 18, 36 : ‘Ma royauté ne vient pas de ce monde’) ni exercer le pouvoir judiciaire sur les réalités temporelles car il était simplement venu conduire les hommes à Dieu (cf. Lc 12, 13-14 : « Du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : ‘Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage’. Jésus lui répondit : ‘Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »). Jésus « n’a pas daigné se faire juge des litiges et arbitre des fortunes, lui qui a la faculté d’être juge des vivants et des morts et l’arbitre des mérites » (III, 59, 4, ad 1).

  1. Pourquoi 2 jugements : personnel et dernier ?

Un jugement ne peut être définitivement rendu sur une réalité changeante avant qu’elle n’ait atteint son achèvement, qui peut inclure aussi des effets comme « on juge un arbre à ses fruits » (Mt 7, 16-17). On ne peut donc juger définitivement un homme avant sa mort, ce qui est repris pour les procès de béatification, même avec un délai de 5 ans après son décès pour laisser retomber l’émotion du moment. Ensuite, on étudie si le confesseur (= non-martyr) a pratiqué les vertus au degré héroïque durant les dix dernières années de sa vie car il est très improbable (certitude morale) qu’il eût pu retomber en arrière. La mort arrête les comptes.

Le jugement dernier diffère du jugement personnel qui intervient directement après la mort, pour l’âme uniquement. S. Thomas (III, 59, 5) l’explique par des effets de la vie de se prolongeant après sa mort, justifiant donc le report à un second jugement. L’homme, en effet, peut se survivre dans la mémoire des autres hommes avec une bonne ou mauvaise réputation (à tort ou à raison) ; dans ses enfants qui sont comme quelque chose du père, aussi par l’éducation reçue : « Si le père meurt, c’est comme s’il n’était pas mort ; car il laisse après lui quelqu’un qui lui ressemble » (Si 30, 4). Toutefois l’Écriture enseigne la prudence : « En ces jours-là, on ne dira plus : ‘Les pères ont mangé du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées’. Mais chacun mourra pour sa propre faute ; tout homme qui mangera du raisin vert, ses propres dents en seront irritées » (Jér 31, 29-30) ; dans les conséquences de ses actes (une hérésie a des conséquences bien plus vastes que la seule vie de l’hérésiarque ; dans son corps (enseveli avec honneur, laissé sans sépulture ou ayant totalement disparu) : « La récompense du corps ou son châtiment dépend de la récompense ou du châtiment de l’âme. Cependant, l’âme n’étant soumise au changement qu’accidentellement et à cause du corps, aussitôt qu’elle est séparée du corps elle possède un statut immuable et reçoit son jugement. Le corps, au contraire, demeure soumis au changement jusqu’à la fin du temps. Il faut donc qu’il reçoive alors sa récompense ou son châtiment dans le jugement final » (ad 3) ; dans des réalités où l’homme a mis son affection, comme par exemple en certains biens temporels, dont les uns finissent rapidement, et d’autres durent plus longtemps.

Mais ajoutons la dimension publique du jugement dernier qui concernera aussi les vivants au moment de la Parousie. Dieu qui a le pouvoir de tuer l’âme en plus du corps, rend public les turpitudes de chacun (« jugement parfait et manifeste ). On saura tous ce qu’on aura fait de bien et de mal : « Tout ce qui est couvert d’un voile sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Aussi tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu en pleine lumière, ce que vous aurez dit à l’oreille dans le fond de la maison sera proclamé sur les toits » (Lc 12, 2-3[1]). De plus, la dimension communautaire des mérites (communion des saints) ou des péchés (complicité dans le mal) peut aussi être alors jugée à ce moment-là.

Conclusion

Une hérésie est toujours un choix (haireô en grec) dans le corpus dogmatique, à l’exclusion des vérités connexes. Si nous devons insister sur la miséricorde divine, à très juste titre, nous ne devons jamais oublier que la vertu de justice est tout autant partie intégrante de l’ordre divin et que tout mal doit être expié (si ce n’est par le coupable, par la communion des saints !). Autrement dit, tout se paie toujours un jour, pour quelqu’un. Sachons recourir au pardon quand il peut encore être reçu, avant qu’il ne soit trop tard !

 

[1] Même si S. Matthieu interprète plutôt de répéter publiquement ce que Jésus dit en secret à ses apôtres et disciples, donc plutôt une forme d’évangélisation large aux quatre vents (Mt 10, 26-27).