S. Jeanne d'Arc (9/05/2021 - lect. thom.)

Homélie de la S. Jeanne d’Arc (9 mai 2021)

Lecture thomise de l’évangile de Mt 16, 24-27

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

S. Pierre voulut empêcher la passion, mais le Seigneur invita ses disciples à le suivre en étant prêts à l’imiter. Si Jésus s’adressait au seul Pierre lorsqu’il lui intima l’ordre de passer derrière lui (vade retro), cette exhortation à le suivre est adressée à tous ceux qui l’aiment vraiment. « Si quelqu’un veut venir à ma suite » insiste sur la volonté car l’amour siège dans la volonté. La contrainte en matière religieuse n’aide en rien.

  1. Les deux martyres
    1. Le martyre blanc…

La sequela Christi ou suite du Christ peut se réaliser de deux manières. Les martyrs l’imitent plus étroitement, corporellement, mais les hommes spirituels l’imitent en mourant spirituellement pour l’amour de lui. Le martyre blanc, donc non sanglant, sans effusion de sang extérieurement, n’est pourtant pas épargné par les souffrances les plus vives comme les sept glaives qui transpercèrent le cœur de la TS Vierge Marie (ND des sept douleurs).

La fondatrice de la Visitation Sainte-Marie, S. Jeanne de Chantal, décrit ce « martyre d’amour » : « ‘Il y a un martyre qui s’appelle le martyre d’amour, dans lequel Dieu soutenant la vie à ses serviteurs et servantes, il les rend martyrs et confesseurs tout ensemble’. Nous connûmes qu’elle parlait d’elle-même. Une Sœur lui demanda combien ce martyre durait. Depuis le moment, répondit-elle, que nous nous sommes livrées sans réserve à Dieu jusqu’au moment de notre mort, mais cela s’entend pour les cœurs généreux, et qui, sans se reprendre, sont fidèles à l’amour. Les cœurs faibles et de peu d’amour et de constance, Notre Seigneur ne s’applique pas à les martyriser. Il se contente de les laisser rouler leur petit train, de crainte qu’ils ne lui échappent, parce qu’il ne violente jamais le libre arbitre’. On lui demanda si ce martyre d’amour ne pouvait jamais égaler le martyre corporel. Ne cherchons point, dit-elle, l’égalité, quoique je pense que l’un ne cède rien à l’autre, car ‘l’amour est fort comme la mort’ (Ct 8, 6), et les martyrs d’amour souffrent plus mille fois en gardant leur vie, pour faire la volonté de Dieu que s’il en fallait donner mille pour témoigner de leur foi, de leur amour et de leur fidélité’ ».

Ce martyre d’amour implique bien sûr l’accomplissement régulier du devoir d’état, et d’accepter pour l’amour de Dieu les tribulations qu’il permet pour nous faire expier nos propres péchés d’abord et gagner des mérites ensuite. Dieu nous demande d’être conséquents avec nous-mêmes, impliquant un examen de conscience très déchirant parfois sur notre état de pécheur : « Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes » (He 4, 12-13).

    1. … imite la charité du Christ imprimé en son corps

La citation de la S. Écriture faite par S. Jeanne de Chantal est intégralement « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l’amour est fort comme la Mort, la passion, implacable comme l’Abîme : ses flammes sont des flammes de feu, fournaise divine ». Quel est ce sceau sur le cœur sinon la lance de S. Longin transperçant le Sacré-Cœur ? Quel est ce sceau sur le bras sinon le clou qui grave mieux qu’un tatouage notre nom sur lui et permet d’imprimer au plus profond de sa chair la marque de son amour pour nous ?

« Peut-être que l'énormité de ma passion, dont vous êtes les auteurs, vous couvre de honte ? Ne craignez pas. Cette croix a été mortelle non pour moi mais pour la mort. Ces clous ne me pénètrent pas de douleur, mais d'un amour encore plus profond envers vous. Ces blessures ne provoquent pas mes gémissements, mais elles vous font entrer davantage dans mon cœur. L'écartèlement de mon corps vous ouvre mes bras, il n'augmente pas mon supplice. Mon sang n'est pas perdu pour moi, mais il est versé pour votre rançon. Venez donc, retournez à moi et reconnaissez votre Père en voyant qu'il vous rend le bien pour le mal, l'amour pour les outrages, et pour de si grandes blessures une si grande charité » (S. Pierre Chrysologue).

S. Jeanne d’Arc est fêtée comme vierge et confesseur, non comme martyr. Tout comme les saints stigmatisés (S. François, S. Padre Pio). Pourtant, ils ont souffert la passion ou sont morts pour le Christ aussi. Mais pas en haine de la foi. Le martyre revêt donc plusieurs formes.

  1. « À chacun selon ses œuvres »
    1. Se renier soi-même

Se renier pour suivre la passion du Seigneur, signifie qu’il faut se considérer comme rien. « Hors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5), être prêt à endurer la croix ou à mourir d’une mort très pénible et très humiliante (Sag 2, 20). Souffrir pour ses fautes est honteux, mais souffrir pour Dieu ne l’est pas : « Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là » (1 P 4, 15?16).

Selon S. Grégoire, il s’agit d’une mise à mort spirituelle avec un triple reniement de soi. Primo, il faut renier l’état d’un péché antérieur : « de même, vous aussi, pensez que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ » (Rm 6, 11). Secundo, ayant quitté le péché, il faut chercher une plus grande perfection : « certes, je n’ai pas encore obtenu cela (la résurrection finale), je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus » (Ph 3, 11?12). Tertio, il faut s’oublier pour Dieu en reniant son propre désir, en lui obéissant à la volonté du Père : « Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel » (He 5, 8-9).

La croix tire son nom de ‘supplice/torture’ [cruciatus]. Est supplicié spirituellement celui dont l’esprit est tourmenté par la compassion envers le prochain : « Pleurez avec ceux qui pleurent » (Rm 12, 15). De même, le vrai pénitent est supplicié par la contrition qui signifie littéralement marteler/triturer son cœur (contritus) : « le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé » (Ps 50, 19). « Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié en eux la chair, avec ses passions et ses convoitises » (Ga 5, 24).

Mais si plusieurs compatissent, même pour des raisons très humaines (« vous n’avez pas le monopole du cœur » disait Valéry Giscard d’Estain à François Mitterrand en 1974 ou la compassion naturelle qui est utilisée à mauvais escient pour légitimer les crimes de l’avortement et de l’euthanasie), tous ne suivent pas Jésus. Celui qui compatit mais reste dans le péché ne suit pas le Christ, venu pour détruire les péchés. Faire pénitence par vaine gloire n’est pas suivre le Christ : « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense » (Mt 6, 16).

    1. L’investissement spirituel : mettre en balance l’ici-bas et l’au-delà

En effet, la raison de son avertissement est tirée de la grandeur de la récompense. Sauver s’entend du salut chrétien de l’âme, celui des justes, et non pas du salut du corps (réchapper à la mort par la santé contre la maladie ou d’un autre danger) qui est le partage de tous, même des animaux (Ps 35, 7). La hiérarchie des biens implique qu’il faille être prêt à renier ou sacrifier la vie corporelle en supportant sa croix pour ne pas être damné : « Tu perdras tous ceux qui te seront infidèles » (Ps 72, 27, Vulg.). Ceux au contraire qui, pour l’amour de Dieu, refuseront l’hédonisme ou se livreront à la mort seront admis au Paradis : « J’ai travaillé un peu, et j’ai trouvé un grand repos » (Si 51, 35, Vulg.).

Nul ne peut croire n’avoir pas à choisir. On ne peut dire « Je n’en ai cure : je veux cette vie plus qu’une autre » sans en payer les conséquences. La vraie vie spirituelle, en Dieu, est sans commune mesure, sans prix par rapport à celle-ci. « Notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 17) et « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 18). La disproportion est totale mais inaccessible sans le don de la foi qui nous rend incompréhensible au monde englué dans le matériel.

Le dommage pour l’âme serait irréparable : à quoi te servent ces réalités temporelles si tu perds ton âme ? Il est naturel philosophiquement pour l’homme d’aimer davantage la fin que ce qui est ordonné à la fin, à savoir les moyens (qui ne sauraient donc être érigés en fin !). Sinon, on tombe sous le coup des passions mauvaises. Rien ne peut plus racheter une âme perdue en enfer car la sentence est définitive : « nul dédommagement ne l’apaisera ; de multiples cadeaux ne le fléchiront pas » (Pr 6, 35). Certes, la vraie contrition et la charité rachètent le pécheur : « rachète tes péchés par la justice, et tes fautes par la pitié envers les malheureux » ( Dn 4, 24). Œuvrer à la conversion des âmes n’est possible que tant que dure notre vie ici-bas : « celui qui ramène un pécheur du chemin où il s’égarait sauvera son âme de la mort et couvrira une multitude de péchés » (Jc 5, 20).

À celui qui se dirait : « Pourquoi suivrais-je et porterais-je ma croix ?», il faut répondre que le jugement appartient au Fils de l’homme (Jn 5, 27). Ne te plains donc pas de souffrir, car il viendra dans la gloire. Ne te plains pas qu’il soit repoussé par les anciens/les prêtres, car il viendra dans la gloire de son Père. Ne te plains pas qu’il soit repoussé par un grand nombre, car il viendra avec ses anges (Mt 25, 31) pour donner à chacun sa récompense « chacun selon ses œuvres ». Les œuvres sont à la fois des actions bonnes et des tribulations endurées comme le rappelle le prêtre après la confession : « Que la Passion de Notre Seigneur Jésus, le Christ, les mérites de la Bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, tout ce que vous ferez de bon et supporterez de pénible contribue au pardon de vos péchés et augmente en vous la grâce pour que vous viviez avec Dieu. Allez dans la paix du Christ ».

Date de dernière mise à jour : 09/05/2021