Pentecôte (23 mai - lect. thom. fin)

Homélie de Pentecôte (23 mai 2021)

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Lecture thomiste de la fin de l’évangile (Jn 14, 27-31)

  1. Le don de la paix
    1. La triple tranquillité de l’ordre

Le don de la paix vient du Seigneur Jésus lui-même. Puisque le Fils est le Verbe, les dons de sagesse et de connaissance lui appartiennent en propre tandis que celui de la paix est approprié à l’Esprit-Saint. Cependant, parce que l’Esprit-Saint est celui du Fils, et qu’il tient de lui tout ce que donne l’Esprit-Saint, le Christ s’attribue à lui-même la paix, en disant  : « je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ».

Pour S. Augustin, la paix n’est rien d’autre que la tranquillité de l’ordre. Elle relève du don de sagesse qui ordonne. Or, se distingue dans l’homme un ordre triple utilisé pour l’examen de conscience : le rapport de l’homme vers soi, Dieu et le prochain. D’où une triple paix. L’homme est pacifié en lui-même quand il est sans trouble de ses puissances (les passions sont sous un contrôle vertueux et débonnaire : Ps 118, 165), qu’il obéit à Dieu et à son ordre (Rm 5, 1 ; Jb 22, 21), en voie de « surmonter » le foyer de péché, punition du péché originel, autant qu’il peut l’être ici-bas car réconcilié en Jésus-Christ, notre paix (Ep 2, 14). Ce qui rejaillit sur le prochain, souvent condition de vérification de l’accès à Dieu : « recherchez activement la paix avec tous, et la sainteté sans laquelle personne ne verra le Seigneur » (He 12, 14).

En nous, l’intelligence, la volonté et l’appétit sensible doivent être mis en ordre. La volonté doit être dirigée selon la raison et l’appétit sensible selon l’intelligence et la volonté. S. Augustin définit la paix des saints : « La paix est la sérénité de l’esprit, la tranquillité de l’âme, la simplicité du cœur, le lien de l’amour, la communion de la charité ». La sérénité de l’esprit se rapporte à la raison qui doit être libre, pas liée ni absorbée par une affection désordonnée ; la tranquillité de l’âme se rapporte à la sensibilité qui doit se reposer du tracas des passions ; la simplicité du cœur se rapporte à la volonté qui doit être totalement portée vers Dieu, son objet ; le lien de l’amour se rapporte au prochain et la communion de la charité à Dieu.

    1. Deux échéances

Cette paix est atteinte ici-bas par les saints imparfaitement en chacun de ces trois niveaux car il est impossible qu’il n’y ait quelque perturbation. Mais au Ciel, nous l’aurons parfaitement, quand nous régnerons sans ennemi. Là, jamais nous ne pourrons être en désaccord. Mais le Seigneur nous promet l’une et l’autre. La première par « je vous laisse la paix », en ce siècle/monde, afin que vous vainquiez l’ennemi, et que vous vous aimiez les uns les autres. C’est comme le testament établi pour nous par le Christ pour que nous le gardions. « II a fait avec lui une alliance de paix, et il l’a fait prince » (Si 45, 30, Vulg.). Celui qui n’aura pas voulu observer son testament ne parviendra pas à l’héritage du Seigneur. En disant « je vous laisse ma paix », le Seigneur nous promet la seconde : « Voici que je dirige vers elle (la Jérusalem céleste) la paix comme un fleuve » (Is 66, 12). La paix présente est du Christ en tant qu’il en est seulement l’auteur, tandis que la paix future est de lui en tant qu’il en est l’auteur et le possesseur car il a toujours eu cette paix, ayant toujours été sans contradiction. Or la paix présente existe avec une certaine contradiction, et c’est pourquoi, bien que ce soit lui qui la réalise, cependant il ne la possède pas.

La paix des saints se distingue de la paix du monde quant à trois choses. Premièrement quant à l’intention car la paix du monde est ordonnée à la jouissance calme et paisible des choses qui ne durent qu’un temps, ce qui fait qu’elle coopère parfois avec le péché : « alors que leur vie est pleine de conflits dus à l’ignorance, ils donnent le nom de ‘paix’ à ces fléaux si grands » (Sg 14, 22). La paix des saints est ordonnée aux biens éternels. En second lieu quant à l’apparence et la vérité, parce que la paix du monde est fausse, étant seulement extérieure : « ils parlent de paix quand le mal est dans leur cœur » (Ps 27, 3), tandis que la paix du Christ est vraie, intérieure et extérieure. En troisième lieu quant à la perfection parce que la paix du monde est imparfaite, seulement liée au repos de l’homme extérieur et non intérieur : « Pas de paix pour les méchants, – dit mon Dieu » (Is 57, 21).

  1. Le réconfort quant à son départ

Si, auparavant, le Seigneur avait consolé ses disciples en donnant des raisons prises de leur côté (le Paraclet venant les consoler et seconder), il les console maintenant en donnant des raisons prises de son côté à lui.

    1. Consoler par l’utilité du fruit qui suivrait son départ

Jésus exclut de leur cœur tout trouble (tristesse du mal présent) ou frayeur (peur du mal à venir). Ils pouvaient craindre peut-être que le loup n’attaquât le troupeau en l’absence du pasteur : « Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées » (Mt 26, 31 citant Za 13, 7). Comme Jésus s’en était déjà allé en mourant (mais de son propre pouvoir) et était revenu en ressuscitant, alors qu’il s’en était allé une seconde fois « définitivement » par l’Ascension, il reviendra pour juger au dernier jour : « alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire » (Lc 21, 27).

Ce fruit suivant son départ était l’exaltation du Christ, aussi les disciples pouvaient-ils être soulagés car si l’on est triste de perdre l’ami, on a le cœur moins lourd lorsqu’on sait qu’il est non seulement heureux dans une réalité meilleure mais glorifié en plus par Dieu le Père qualifié de « plus grand que moi ». Cette expression fut source de nombreux malentendus hérétiques comme Arius. Le Fils ne va pas vers le Père ni ne vient vers nous en tant qu’il est Fils de Dieu, puisqu’il est avec le Père de toute éternité : « au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1). Mais il va vers le Père selon sa nature humaine. Il ne dit pas « le Père est plus grand que moi » en tant que Fils de Dieu, mais en tant que Fils de l’homme, car là il est non seulement moindre que le Père et l’Esprit-Saint mais aussi que les anges eux-mêmes, par son corps : « mais Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de sa Passion et de sa mort » (He 2, 9) et même méprisé comme le dernier des hommes (Is 53, 3). Sa soumission à ses parents (Lc 2, 51) ne se comprend elle aussi que sous ce seul aspect. Ainsi n’est-il moindre que le Père que selon son humanité, mais égal selon sa divinité : « ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2, 6).

Pour S. Hilaire de Poitiers, même selon sa divinité le Père est plus grand que le Fils, mais le Fils ne lui est cependant pas moindre, mais égal. En effet, le Père est plus grand que le Fils non pas par la puissance, l’éternité et la grandeur, mais par l’autorité de celui qui donne ou qui est principe. Car le Père ne reçoit rien d’un autre, mais le Fils reçoit sa nature du Père par la génération éternelle. Donc le Père est plus grand, parce qu’il donne ; mais le Fils n’est pas moindre, mais égal, parce que tout ce que le Père a, il le reçoit. En effet, il n’est désormais pas moindre que celui qui donne, avec qui il lui est donné d’être un.

Jésus, les devançant, répondit à une question tacite des apôtres puisqu’ils pouvaient demander pourquoi il disait ces paroles. Mais étant donné que la foi porte sur des choses qu’on ne voit pas (He 11, 1), l’homme ne doit-il pas croire avant qu’elles se soient réalisées, et non après ? C’est que les apôtres voyaient une chose (une nature humaine qui meurt) et en croyaient une autre (le Fils de Dieu qui ressuscite). C’est pourquoi, ceci accompli, ils ne crurent pas d’une foi nouvelle, mais augmentée.

    1. Consoler par la vraie cause de sa mort

La mort redouble la douleur quand quelqu’un est tué pour une faute mais est plus supportable quand quelqu’un meurt pour un bien relevant de la vertu : « Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là » (1 P 4, 15-16). Le péché ne fut pas cause de la mort du Christ, lui qui était sans péché mais portait ceux des autres : « celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché » (2 Co 5, 21). Le Christ n’avait aucun péché, ni selon son âme (1 P 2, 22), ni selon sa chair parce qu’il a été conçu de l’Esprit-Saint et de la Vierge sans le péché originel (Lc 1, 35). Ainsi donc il est évident que la cause de la mort du Christ ne fut pas la faute, et qu’il n’avait pas de raison de mourir puisqu’il n’a pas de péché. Raison pour laquelle il ne donnait aucune prise au démon sur lui, mais qu’il le piégea en cachant sa divinité sous une nature humaine pour tuer la mort (S. Éphrem).

Le diable est appelé prince de ce monde non selon la raison (ratio) de création, ni en vertu d’un pouvoir naturel pour les manichéens, mais selon la raison (ratio) de faute, gouvernant ceux qui aiment le monde et le péché : « nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes » (Ep 6, 12). Donc il n’est pas le prince des créatures, mais des pécheurs et des ténèbres : « C’est lui qui est le roi de tous les fils de l’orgueil » (Jb 41, 25), « qui commet le péché est esclave du péché » (Jn 8, 34). Ce prince est venu persécuter, entrant dans le cœur de Judas afin qu’il trahît le Christ, et des Juifs afin qu’ils le tuassent.

La vraie cause de sa mort est donc l’amour (amor) de Dieu et l’amour (dilectio) du prochain. La marque concrète de l’amour qu’on lui porte est de mener une vie moralement droite : « si vous m’aimez, vous garderez mes commandements » (Jn 14, 15). Le Père le pousse à subir la mort, par l’obéissance qui est causée par l’amour. Ce commandement du Père n’est pas donné au Fils de Dieu (le Verbe est aussi le commandement du Père) mais au Fils de l’homme, en tant qu’il a inspiré à son âme la nécessité, pour le salut des hommes, que le Christ mourût dans sa nature humaine. Il mourut par charité et obéissance.