1er Dimanche Carême (5 mars 2017)

Homélie du 1er dimanche de Carême (5 mars 2017)

Pour écouter l'homélie en ligne, cliquez ici

La tentation de Jésus au désert

Le Carême dure quarante jours (6 semaines : 7x6= 42, auxquels on retranche les dimanches qui sont des jours où il ne faut pas jeûner 42-6=36. On lui rajoute donc les 4 jours qui viennent de s’écouler depuis le Mercredi des Cendres : 36+4 = 40). Ces quarante jours évoquent bien sûr les 40 jours de Jésus au désert, qui sont une évocation des 40 ans du peuple hébreu dans le désert. Méditons cet aspect du Carême pour lui donner sa juste perspective.

  1. Le désert
    1. Le désert, lieu de la rencontre avec Dieu…

Généralement on associe le désert au lieu de la rencontre solitaire avec Dieu. Si au début de la Genèse (1-3), Dieu créa l’homme dans un jardin luxuriant, l’Éden, depuis la Chute, Il nous appelle bien au désert puisque c’est sous l’impulsion de l’Esprit-Saint que Jésus s’y rend. Le Seigneur, comme toujours, récapitule l’Histoire Sainte. Il s’inscrit ainsi dans une longue tradition vétérotestamentaire.

Le désert peut être le lieu du refuge quand on est persécuté : Agar, voulant d’abord fuir Sarah avec Ismaël : « Saraï humilia Agar et celle-ci prit la fuite. L’ange du Seigneur la trouva dans le désert, près d’une source, celle qui est sur la route de Shour » (Gn 16, 6-7). Il s’agit étrangement du même désert que celui où Moïse dut conduire son peuple pour échapper aux Égyptiens. Ensuite, elle est chassée par Sarah : « Elle partit et alla errer dans le désert de Bershéba » (Gn 21, 14). Plus tard, Élie fit de même : menacé par Jézabel, la sanguinaire femme du roi Acab, il fuya vers Bershéba (dans le Néguev) lui aussi, avec son serviteur, avant de s’enfoncer encore plus loin, seul (1 R 19, 3).

On voit que Dieu rejoint les hommes lorsqu’ils sont seuls, isolés, abandonnés de tous. Agar comme Élie sont si découragés qu’ils souhaitent la mort : « Quant à lui, il marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : ‘Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères’ » (1 R 19, 4). Dans un monde aussi inhospitalier que le désert, l’homme doit s’en remettre à Dieu : individuellement lorsque l’ange le ravitaille (c’était un corbeau en 1 R 17 lors de la malédiction de la sécheresse) ou bien collectivement pour Moïse et l’eau fournie à Massa et Mériba puis la manne pour la nourriture solide. Dans le désert, l’homme ne peut survivre avec ses ressources habituelles et est contraint de s’en remettre à celui qui connaît. Ici ce n’est pas un bédouin mais Dieu qui conduit Son peuple pendant 40 ans d’errance.

Mais le désert est aussi un lieu de pénitence. Opposé d’Éden, il peut symboliser la malédiction (« sinon, je la déshabille toute nue, je l’expose comme au jour de sa naissance, je la rends pareille au désert, je la réduis en terre aride et je la fais mourir de soif » en Os 2, 5). Mais pas une malédiction pour la malédiction. Une punition pour la conversion : « « C’est pourquoi, mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur » (Os 2, 14). Autant dire une pénitence : « Ainsi parle le Seigneur : Il a trouvé grâce dans le désert, le peuple qui a échappé au massacre ; Israël est en route vers Celui qui le fait reposer » (Jér 31, 2). Comme il est difficile de survivre dans le désert, même pour ses habitants comme les Touaregs, il n’est pas possible d’être sédentaire mais nomade. Cette errance, comme pour les Juifs, symbolise sans doute le chemin de la conversion. On se met en route ensemble (synode en grec) pour se laisser guider par l’Esprit-Saint vers la Terre de la Promesse, soit Dieu le Père dans la Terre où ruissellera le lait et le miel[1], c’est-à-dire la Parole de Dieu, le Christ.

  1. … ou avec le démon ?

L’évangéliste dit que Jésus « fut conduit au désert » : « ἀνήχθη εἰς τὴν ἔρημον » (Mt 4, 1). Erèmos a donné ermite (ἐρημίτης) en français : ceux qui se retirent dans la solitude pour y rencontrer Dieu. C’est à l’origine de toute la vie monastique (monachisme) qui s’enracine, bien que vivant en communauté, dans un idéal érémitique si difficile à atteindre qu’il vaut mieux commencer par un long apprentissage à plusieurs (cénobitisme). St. Antoine le Grand (251-356) fut leur modèle. Lui qui voulut y rencontrer Dieu… mais qui, en même temps, fut confronté à de terribles tentations qui inspirèrent beaucoup les artistes (Jérôme Bosch, Flaubert, Dalí, Rodin).

Ceux qui ne recherchent pas Dieu ne sont pas tentés par le démon, car ils lui appartiennent déjà. Pourquoi ferait-il des efforts ? Les lupanars sont à lui, alors il préfère se concentrer sur les séminaires et noviciats !

Quoi qu’il en soit, l’homme qui cherche sincèrement Dieu, est docile à l’impulsion de l’Esprit-Saint ne va pas rencontrer immédiatement Dieu mais aussi Son ennemi, Satan, le diable, littéralement celui qui se jette en travers (dia-bolos) du plan de Dieu et de Son économie de salut pour nous faire tomber (étymologiquement le scandale).

  1. Les tentations
    1. La tentation de la nourriture

La première tentation fait écho à ce que le peuple hébreu vécut dans le désert. Alors qu’il réclamait du pain à Dieu, Moïse lui répond que Dieu Se montrera par Sa Présence : « Ce soir, vous saurez que le Seigneur vous a fait sortir du pays d’Égypte ; et, demain matin, vous verrez la gloire du Seigneur, parce qu’il a entendu vos récriminations contre Lui » (Ex 16, 6-7). Comment ne pas y voir une évocation eucharistique au travers de la manne ? Là, l’homme demande du pain et Dieu lui répond qu’Il sera toujours là. Souvent par contre, l’homme demande à voir Dieu mais Jésus lui donne Son corps sous la forme eucharistique. Il ramène toujours au plus essentiel qui est Lui : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4).

Si Jésus avait voulu, il aurait pu tenir sans nourriture bien plus longtemps que 40 jours et 40 nuits. Cela aurait bien sûr relevé du miracle, en l’occurrence de l’inédie, qui est bien attestée pour certaines âmes privilégiées[2] (St. Nicolas de Flüe pendant 19 ans et les servantes de Dieu Thérèse Neuman pendant 36 ans, Marthe Robin pendant 53 ans). Mais la problématique est alors inversée : dans le cas des mystiques, il s’agit de montrer qu’elles ont une relation privilégiée avec Dieu. Dans le cas du Christ, il s’agissait de montrer la réalité de Son Incarnation et, partant, de Son humanité. Simplement, il s’agit de ramener à leurs justes proportions les biens de la Création. L’homme se lamente souvent pour la nourriture (Nb 11, 4-6 : « Même les fils d’Israël se remirent à pleurer : « Ah ! qui donc nous donnera de la viande à manger ? Nous nous rappelons encore le poisson que nous mangions pour rien en Égypte, et les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l’ail ! Maintenant notre gorge est desséchée ; nous ne voyons jamais rien que de la manne ! »). Ou bien encore, il s’inquiète pour ce qui n’en vaut pas prioritairement la peine (Mt 6, 26 : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? »).

  1. Le jeu de dupe de Satan sur le monde

Satan ne manque pas de culot ! Ce que Dieu a fait, le créant de Ses propres mains, Il le lui propose ! Mais frelaté. Il lui propose non pas la Création originelle qui était bonne, mais celle d’après la chute ou postlapsaire, qui est corrompue.

Cela interpelle. J’y vois deux possibilités d’interprétation, non exclusives l’une de l’autre. Ou bien Satan ignore l’identité divine de Jésus et ne voit en Lui qu’un homme de Dieu qu’il convient de faire chuter. Ou bien Jésus est tenté dans Son humanité pour qu’Il nous donne un modèle de résistance, à nous qui ne sommes que des hommes.

Job s’était permis de donner des leçons au Seigneur de ce qu’il croyait être la juste manière de gouverner le monde et Dieu lui avait répondu pour le remettre à sa juste place : « Où étais-tu quand j’ai fondé la terre ? Indique-le, si tu possèdes la science ! Qui en a fixé les mesures ? Le sais-tu ? Qui sur elle a tendu le cordeau ? Sur quoi ses bases furent-elles appuyées, et qui posa sa pierre angulaire (…). Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial » (Job 38, 4-8).

De la même manière, dans le Ps. 49, 7-13, Dieu rappelle qu’Il n’a pas besoin de nous. Lui seul Se suffit à Lui-même. Cependant, parce qu’Il est amour, Il veut nous offrir Sa communion : « Écoute, mon peuple, je parle ; Israël, je te prends à témoin. ‘Moi, Dieu, je suis ton Dieu ! Je ne t'accuse pas pour tes sacrifices ; tes holocaustes sont toujours devant moi. Je ne prendrai pas un seul taureau de ton domaine, pas un bélier de tes enclos. Tout le gibier des forêts m'appartient et le bétail des hauts pâturages. Je connais tous les oiseaux des montagnes ; les bêtes des champs sont à moi. Si j'ai faim, irai-je te le dire ? Le monde et sa richesse m'appartiennent. Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ? ».

Le monde est déjà à Dieu en sa Création. Il n’est maintenu dans l’être que par la volonté de Dieu. Mais il est passé sous le pouvoir de Satan. L’homme peut chercher à conquérir le monde mais « Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? » (Mt 16, 26). Il faut donc que le monde passe en Dieu : non pas naturellement mais surnaturellement.

  1. Le Christ est tenté pour que nous puissions vaincre Satan

St. Augustin explique que le Christ est bien tenté pour nous, pas pour Lui. En Son humanité, c’est tout homme qui est tenté par Satan.

« Le corps du Christ montre qu'il est, à travers toutes les nations, sur toute la terre, non pas dans une grande gloire, mais dans une grande épreuve. Dans son voyage ici-bas, notre vie ne peut pas échapper à l'épreuve de la tentation, car notre progrès se réalise par notre épreuve ; personne ne se connaît soi-même sans avoir été éprouvé, ne peut être couronné sans avoir vaincu, ne peut vaincre sans avoir combattu, et ne peut combattre s'il n'a pas rencontré l'ennemi et les tentations. Il est donc angoissé, celui qui crie des extrémités de la terre, mais il n'est pas abandonné. Car le Christ a voulu nous préfigurer, nous qui sommes son corps, dans lequel il est mort, est ressuscité et monté au ciel ; c'est ainsi que la Tête a pénétré la première là où les membres sont certains de pouvoir la suivre.

Il nous a donc transfigurés en lui, quand il a voulu être tenté par Satan. On lisait tout à l'heure dans l'évangile que le Seigneur Jésus Christ, au désert, était tenté par le diable. Parfaitement ! Le Christ était tenté par le diable ! Dans le Christ, c'est toi qui étais tenté, parce que le Christ tenait de toi sa chair, pour te donner le salut ; tenait de toi la mort, pour te donner la vie ; tenait de toi les outrages, pour te donner les honneurs ; donc il tenait de toi la tentation, pour te donner la victoire. Si c'est en lui que nous sommes tentés, c'est en lui que nous dominons le diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques pas qu'il a vaincu ? Reconnais que c'est toi qui es tenté en lui ; et alors reconnais que c'est toi qui es vainqueur en lui. Il pouvait écarter de lui le diable ; mais, s'il n'avait pas été tenté, il ne t'aurait pas enseigné, à toi qui dois être soumis à la tentation, comment on remporte la victoire »[3].

 


[1] Ex 3, 8. Cf. « Je pris le petit livre de la main de l’ange, et je le dévorai. Dans ma bouche il était doux comme le miel, mais, quand je l’eus mangé, il remplit mes entrailles d’amertume » (Ap 10, 10).

[2] En particulier pour les Pères du désert (ermites ou cénobites) du IVe au VIIe s. puis à partir du XIIIe s. de nouveau : Élisabeth de Reute meut après 15 ans de jeûne en 1420 ; Lydwine de Schiedam en 1433 après 28 ans, toujours plutôt des femmes.

[3] St. Augustin, Homélie sur le Ps. 60, in Corpus Christianorum, series latina, n°39, p. 766 (Office des Lectures 1er dimanche Carême).