3e dimanche Carême (19 maris 2017)

Homélie du 3e dimanche de Carême (19 mars 2017)

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Saint Joseph

Aujourd’hui, nous sommes le 19 mars. En ce jour est normalement fêté le père terrestre de notre Sauveur, St. Joseph. Cependant, car il ne fait jamais d’ombre à son Fils, il cède la place et sa fête de 1ère classe est transférée au lendemain. Méditons sur cette belle figure de sainteté, parfois trop méconnue[1]. Comment St. Joseph est-il présenté ?

  1. St. Joseph le taiseux ?
    1. Un saint silencieux

La Sainte-Écriture ne rapporte aucune parole proférée par St. Joseph. Ce silence n’obère pas son importance. Simplement, il s’efface totalement devant Celui qui est le Verbe, le Fils, la Parole de Dieu, éternellement proférée par Dieu le Père. Il ne convient pas qu’il y ait la moindre interférence entre Dieu et Ses créatures qu’Il est venu sauver en S’incarnant.

Sa place est loin d’être négligeable. La divine Providence se sert de son appartenance à la lignée de David pour que le Sauveur naisse à Bethléem, puisqu’il est de la tribu de Juda. Mais c’est la Sainte-Vierge qui donne réellement à Jésus sa descendance davidique[2], autrement, elle ne serait que par l’adoption. Certains des ennemis de Jésus ont voulu réduire son origine à Sa seule famille terrestre, obérant Sa filiation divine et donc Sa substance divine : « N’est-il pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie (…) ? »  (Mt 13, 55). Là, St. Joseph perd même jusqu’à son identité pour être réduit à son métier.

  1. Un homme à l’écoute

St. Joseph est assimilé, dans la liturgie de la messe votive qui lui est consacrée les mercredis au patriarche St. Joseph, 11e et avant-dernier fils de Jacob-Israël, aîné des deux fils qu’il a eus de sa femme préférée, Rachel, qui donna à lui seul 2 tribus : Ephraïm et Manassé (Lévi ne comptant pas pour la répartition territoriale). Ce même Joseph qui est évoqué au vendredi de la 2nde semaine de Carême. Pourquoi cette assimilation, juste par homonymie ? Sans doute parce que, « pour être fidèle à son maître, (il) ne voulut pas partager le lit de sa maîtresse »[3]. Joseph subissait la séduction de la femme de son maître égyptien mais resta pur pour ne pas le déshonorer. Et l’époux de la Vierge respecta sa femme pour obéir à Dieu, son maître.

Or le patriarche Joseph est célèbre pour son interprétation des rêves (bien avant Freud, die Traumdeutung !), trait qu’il partage en commun avec notre saint du jour. St. Joseph reçut plusieurs messages oniriques, comme le patriarche qui avait interprété le songe complexe de pharaon (Gn 41), ou encore comme Daniel qui est onirocritique pour le roi Nabuchodonosor (Dn 2-3).

Dans l'évangile de l'enfance, Joseph joue un rôle de premier plan. Il reçoit, en songe, trois annonces de la part de Dieu qui ouvrent trois étapes de l'itinéraire de Jésus : Joseph permet d'abord au Messie d'avoir un nom (Mt 1, 21.25), il le protège en le soustrayant ensuite à la colère d'Hérode (fuite en Égypte, Mt 1, 14) et l'emmène enfin à Nazareth où il va grandir (retour d’Égypte Mt 1, 23).

St. Joseph était aussi un homme à l’écoute de la Sainte Écriture. On pourrait lui appliquer les paroles concernant la Vierge Marie (« Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » Lc 2, 19 et 51). Quand on lit : « Les Juifs s’étonnaient et disaient : ‘Comment est-il instruit sans avoir étudié ?’ » (Jn 7, 15), on peut penser que Joseph a enseigné à Jésus sa science expérimentale dans l’éducation religieuse et morale, dès l’âge de 5 ans, comme c’est l’usage pour les Juifs. Il était versé dans les Écritures aussi (même si la synagogue de Nazareth évoquée en Lc 5, 16 devait aider).

  1. La relation avec la Vierge Marie dans le mariage virginal
    1. Un homme chaste

St. Joseph est désigné d'abord comme ‘l'époux de Marie’ (Mt 1, 16.18.19). Fiancé à celle-ci, ne menant pas encore de vie commune avec elle, il n’intervient donc pas dans la conception de Jésus qui est purement virginale.

Nous ne revenons pas plus en détails sur le fait que Marie est perpétuellement vierge. Non seulement la conception de Jésus fut virginale, par obombration : « je ne connais pas d’homme ?’ L’ange lui répondit : ‘L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre’ » (Lc 1, 34-35). Mais même après la Nativité, le mariage de St. Joseph fut très particulier et en cela nullement à donner un exemple pour les couples normaux, puisqu’il fut exempt de relations charnelles. St. Joseph dut donc garder la chasteté parfaite. Il est d’ailleurs généralement représenté avec un lys, symbole de sa virginité.

Visiblement, l’Esprit-Saint a inspiré au moment des fiançailles une entente dans le futur couple pour tenir cette virginité : pas seulement imposée à St. Joseph par le choix de Marie mais virginité épousée elle aussi[4]. « Que Sa Mère soit vierge, cela ne lui a pas suffi (à Jésus) : il a fallu encore, telle est la foi de l’Église, que celui qui lui servit de père le fût aussi » (St. Pierre Damien, De cœlibatu sacerdotali). C’est tout de même un vrai mariage, n’en déplaise à St. Bernard[5]. Toutefois, St. Joseph n’est pas exempt, comme son épouse, du péché originel[6] et cela a dû impliquer une forme de combat spirituel qui peut en faire un modèle pour les consacrés.

Ce n’est pas rendre justice à St. Joseph que de prétendre comme les Orientaux qu’il aurait été âgé lors de son mariage avec la Très Sainte Vierge Marie et même aurait déjà été marié et veuf, moyen auquel recourent certains pour expliquer les « frères de Jésus » alors que la conception sémitique large de la fratrie suffit. Le concile de Trente a interdit qu’on continuât à le représenter comme un vieillard, ainsi que le faisait l’iconographie en référence à l’apocryphe du Protévangile de Jacques racontant l’épisode des verges demeurés secs chez les autres prétendants pour épouser Marie mais qui aurait fleuri uniquement chez St. Joseph[7].

  1. Un homme juste et humble

Lorsque Marie conçut de l’Esprit-Saint, St. Joseph ne la répudie pas comme l’usage juif le demandait : cela devrait se faire en public et non pas ‘en secret’. Mais il a tout de même songé à la renvoyer. Comment comprendre cela, parce que, nous dit Matthieu, son attitude est celle ‘d’un homme juste’[8]. Il aurait pu, logiquement, croire que sa fiancée l’avait trompé et il aurait pu en concevoir une grande tristesse, sans pour autant tomber dans une colère et la vengeance[9]. La parole de l’ange l’aurait évidemment réconforté et il se serait souvenu, alors que le messianisme était très répandu à cette époque, de la prophétie d’Isaïe sur la parthénogénèse (conception virginale) : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » (Is 7, 14).

Mais St. Jean-Paul II propose une autre interprétation : « Joseph a voulu abandonner Marie, non parce qu’il avait un quelconque soupçon la concernant, mais parce que, dans son humilité, il craignait de vivre aux côtés d’une telle sainteté ; c’est pour cette raison que par la suite l’ange lui dit : ‘Ne crains pas’ »[10]. Il fallait qu’il protégeât la Vierge Marie, qui sûrement aurait été lapidée par les Juifs s’ils avaient su car jamais on avait entendu parler de conception virginale et ils ne l’auraient pas crue, eux qui ne crurent pas les miracles qu’ils virent[11].

La justice n'est pas ici froide inflexibilité mais douceur. Mieux, à la manière d'un autre ‘homme juste’, Noé, qui ‘marchait avec Dieu’ (Gn 6, 9), Joseph est juste à cause de sa foi : il croit l'impossible - Marie enceinte sous l'action de l'Esprit-Saint - et, obéissant, il se laisse guider en toutes choses, permettant à Dieu de réaliser son dessein. Lui aussi prononce son fiat après celui de l’Annonciation par sa fiancée. On pourrait rapprocher son attitude de la foi telle que définie par le Magistère récent : « À Dieu qui révèle est due l’obéissance de la foi (obsequium fidei) par laquelle l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans un complet hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui révèle et dans un assentiment volontaire à la révélation qu’Il fait » (Dei Verbum 5).

  1. Un vrai père pour Jésus

St. Joseph fut un vrai père pour Jésus[12], assumant le rôle important qu’on attribue à un père dans l’Orient ancien. C’était une vraie famille pour assurer le développement normal de l’enfant Jésus dans Son humanité, sa psyché.

Père putatif ne convient pas : cela signifierait qu’il passerait juste pour être son père. Adoptif non plus car l’enfant ne lui est pas étranger : c’est par le lien de son mariage virginal avec la Vierge Marie qu’il est lié à Jésus. « Un enfant d’adoption est étranger par sa naissance à ceux qui l’adoptent : et Jésus a été formé du Saint-Esprit dans les chastes entrailles de l’épouse de Joseph ; né par conséquent de ce béni mariage : car si l’esprit de Dieu a fait cette merveille, c’est à cause de l’alliance virginale qui existait entre les deux saints époux. L’union conjugale des parents adoptifs n’est pas ordonnée de sa nature à la formation de l’enfant sur lequel porte l’adoption ; ici tout au contraire le mariage de Joseph et de Marie, dans les desseins de Dieu, avait pour fin très spéciale et la naissance et l’éducation de l’Homme-Dieu. C’était là sa raison d’être. Donc, à ce double titre, Joseph est plus qu’un père putatif, plus qu’un père adoptif. Il a de la paternité tout ce qui est compatible avec la virginité, c’est-à-dire l’amour paternel, la sollicitude paternelle, l’autorité paternelle ; et par conséquent Jésus-Christ est vraiment le fruit commun de ce mariage » (J.B. Terrien).

En tant que chef de la Sainte-Famille, époux de Marie, St. Joseph est aussi une figure tutélaire, c’est-à-dire protectrice, de la Sainte Église. Marie est l’épouse de Dieu, confiée à un homme pour en prendre soin. Elle figure l’Église. Comme il a pris soin de son épouse, St. Joseph prend soin de l’épouse mystique du Christ[13].

Conclusion :

N’hésitons à recourir à l’intercession de St. Joseph, à l’image de la Grande Thérèse : « Notre Seigneur veut nous faire entendre par là que, de même qu’Il lui fut soumis sur cette terre d’exil, reconnaissant en lui l’autorité d’un père nourricier et d’un gouverneur, de même Il se plaît encore à faire sa volonté dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes » (Ste. Thérèse d’Avila, Le livre de ma vie, chap 6). St. Joseph est aussi patron de la bonne mort.

 


[1] Nous nous inspirons, entre autres de Ambrogi, Pascal-Raphaël, et Le Tourneau, Dominique, Dictionnaire encyclopédique de Marie, DDB, Paris, 2015, art. « St. Joseph », p. 639-645.

[2] St. Éphrem le Syrien, Diatessaron I, 26.

[3] St. Bernard, 2e homélie sur les gloires de la Vierge Mère 16.

[4] Audience de St. Jean-Paul II, 21 août 1996.

[5] « Il dut être appelé son mari, parce qu’il importait qu’on crût qu’il l’était en réalité. Et pareillement, il mérita d’être appelé de père du Sauveur bien qu’il ne le fût pas effectivement » (2e homélie sur les gloires de la Vierge Mère 15).

[6] St. Jean-Paul II, audience générale du 18 juin 1996 se référant à l’encyclique Fulgens corona du 8 septembre 1953 du Vénérable Pie XII. Ce qui rejette la position de Gerson qui lui attribue des privilèges semblables à ceux de la Vierge Marie, y compris une assomption.

[7] L’usage du choix de Dieu par une baguette ou verge qui fleurit est attesté par Nb 17, 16-28 pour désigner Aaron. Pour St. Joseph, c’est une colombe qui en sort plus qu’un bourgeon (EAC I, 1977, p. 90).

[8] « Or, voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret. Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe » (Mt 1, 18-20).

[9] St. Augustin, Sermon 51, évoque l’opposition époux/juste : St. Joseph ne pensait pas la garder comme d’aucuns veulent garder une épouse infidèle juste pour assouvir leurs propres désirs charnels malgré tout.

[10] Homélie à Terni, 19 mars 1981. Cf. St. Bernard, 2e homélie sur les gloires de la Vierge Mère 14.

[11] St. Augustin, Sermon 51, 20.

[12] « Si le premier Adam avait eu lui-même un autre père que Dieu même, on pourrait prétendre que le second Adam a été engendré par Joseph. Mais si le premier Adam a été pris de la terre et formé par le Verbe de Dieu, il importait que le Verbe lui-même, récapitulant en lui la formation d’Adam, fût formé aussi de manière semblable. Mais alors, pourquoi Dieu n’a-t-Il pas pris une seconde fois du limon, mais a voulu former le corps du Christ de Marie ? Pour que la chair qui devait naître d’elle ne fût pas différente de la chair qui devait être sauvée, mais que la chair du Christ fût la même chair reprise en conservant la ressemblance d’origine » (St. Irénée, Adversus Hæreses 3, 2, 3).

[13] Léon XIII, encyclique Quamquam pluries du 15 août 1889 : « Il est naturel et très digne du bienheureux Joseph que, de même qu’il subvenait autrefois à tous les besoin de la famille de Nazareth et l’entourait saintement de sa protection, il couvre maintenant de son céleste patronage et défende l’Église de Jésus-Christ ».