1er dim Passion (18 mars)

Homélie du Dimanche de la Passion (18 mars 2018)

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Querelles christologiques entre les Juifs et Jésus

 

Méditons la seconde partie de l’Évangile (Jn 8, 51-59).

  1. Le fruit de la lumière : l’immortalité
    1. Qui garde la parole ne verra pas la mort

Plus haut, Jésus avait promis : « Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie » (Jn 8, 12). Attardons-nous maintenant non sur la libération des ténèbres mais sur l’obtention de la vie grâce au Christ. Jésus, provoqué par les injures et les opprobres, ne renonça pas autant à son enseignement : après qu’on l’eut traité de possédé, il persiste et signe. Ainsi, si la persécution grandit, on doit intensifier la prédication : « C’est pour l’Évangile que j’endure la souffrance, jusqu’à être enchaîné comme un malfaiteur. Mais on n’enchaîne pas la parole de Dieu ! » (2 Tm 2, 9).

Le Christ réclame qu’on observe sa parole. Nous le devons car elle est vérité. Nous pouvons la garder par la foi et par une méditation continuelle : garde-la, et elle te gardera[1]. Enfin, il faut accomplir de bonnes œuvres : « Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime » (Jn 14, 21). Ensuite, il promet que ses vrais disciples n’éprouveront pas la mort : « Celui qui m’obéit ne sera pas déçu. Ceux qui travaillent avec moi ne seront pas pécheurs. Ceux qui me mettent en lumière auront la vie éternelle » (Sir 24, 22[2]). La vie éternelle consiste principalement dans la vision divine et la parole du Christ en est comme le germe, la semence (Lc 8, 11). Comme celui qui entoure de soins la semence d’une plante pour qu’elle ne se corrompe pas et qu’il parvienne à la récolte d’un fruit, de même celui qui garde la parole de Dieu parvient à la vie éternelle.

  1. L’opposition des Juifs

Les Juifs s’opposent au Christ de trois manières : en l’accusant de fausseté ; en se moquant de lui ; enfin, en le poursuivant. Ils lui font d’abord l’affront de l’accuser de mensonge (« tu as un démon ») puisqu’un être satanique est lié au diable menteur (« J’avancerai, je deviendrai esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes » 1 R 22, 22). En effet, les Juifs n’envisagent que les choses terrestres, soit la mort corporelle alors que le Seigneur parlait de la mort spirituelle et éternelle de l’enfer.  Comme Jésus le dit ailleurs : « Vous, vous jugez de façon purement humaine (ou selon la chair) » (Jn 8, 15).

Sur le plan naturel, ils savent que l’Écriture affirme : « Qui donc peut vivre et ne pas voir la mort ? Qui s'arracherait à l'emprise des enfers ? » (Ps 88, 49[3]). Se réclamant de la descendance d’Abraham, ils disent que ce patriarche (Gn 25, 7-10) et tous les prophètes sont bien morts corporellement. Pourtant, Jésus a montré qu’ils n’étaient morts que corporellement, attendant leur libération à Pâques du limbe des patriarches, puisque leur âme vivra pour l’éternité : « n’avez-vous pas lu ce qui vous a été dit par Dieu : ‘Moi, je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob ?’ Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mt 22, 32, cf. Ex 3, 6).

En répétant les paroles de Jésus, les Juifs les altèrent : au lieu de « Il ne verra jamais la mort », eux transforment en « il ne goûtera jamais la mort ». De leur point de vue c’est synonyme, pas du point de vue catholique. Pour Origène, voir revient à faire complètement l’expérience d’une chose. Tandis que la goûter, c’est en avoir un certain goût, ou y participer de quelque manière. Ne goûtent pas la mort ceux qui sont au ciel avec le Christ, qui se tiennent et demeurent dans un lieu spirituel : « certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venir dans son Règne » (Mt 16, 28). D’autres ont pourtant à un moment goûté la mort par quelque péché mortel, cependant ils ne la verront pas car ils auront reçu et gardé la parole du Christ.

  1. La véritable nature de Jésus Christ

Plus grand qu’Abraham, est Dieu, bien sûr. Cela signifie la question christologique répondant à la question : « qui est Jésus Christ ? ». Si tu es plus grand qu’Abraham et les prophètes, tu es d’une nature supérieure : ange ou Dieu. Mais les Juifs ne le croient pas et disent donc « qui prétends-tu être ? » et non pas « qui es-tu ? ». Plus tard, ils diront : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu » (Jn 10, 33).

  1. Le vrai Fils de Dieu reçoit la vraie gloire (nature divine)

Quelquefois on entend dire que la Bible ne dirait pas que Jésus est le Fils de Dieu au sens propre, que ce serait une invention des premiers chrétiens. Qu’ils relisent donc : « c’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites : ‘Il est notre Dieu’ » (v. 54). Il décrit la propriété et la nature de Dieu. Les hérétiques ariens qui rabaissent Jésus à une forme d’adoption, tirent parti de ce genre de verset en disant que le Père est plus grand que le Fils car celui qui glorifie (glorificare) est plus grand que celui qui est glorifié par lui. Sauf qu’on lit aussi plus loin (une hérésie ne prend qu’une vérité en éliminant les vérités connexes) que le Fils aussi glorifie le Père (clarificare) (Jn 17, 1 ; 4).

Les deux termes sont similaires : « la gloire (gloria) est une connaissance lumineuse (clara) accompagnée de louange »[4], comme une certaine connaissance manifeste que l’on a de la bonté de quelqu’un. Mais personne n’est vraiment bon, si ce n’est Dieu (Mt 19, 17 ; Lc 18, 19), qui est la bonté par antonomase et par essence. Les autres réalités ne sont bonnes que par participation. Donc de la même manière, à Dieu seul convient la gloire par antonomase. « Je suis le Seigneur, tel est mon nom ; et je ne céderai pas ma gloire à un autre » (Is 42, 8). Donc, la connaissance de la bonté divine, par antonomase, est dite gloire. L’homme possède en quelque façon (aliqualiter) cette connaissance : « Actuellement, ma connaissance est partielle » (1 Co 13, 12). Les anges la possèdent d’une manière plus excellente. Mais elle ne l’est d’une manière parfaite que par Dieu seul car les anges eux-mêmes ne le voient pas de manière à le comprendre comme lui le fait. Seule la connaissance que Dieu a de lui-même peut être parfaitement appelée gloire, parce qu’il possède une connaissance parfaite et très lumineuse de lui-même.

  1. Suivant sa nature humaine

« Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien » (v. 54) s’entend plus de la nature humaine de Jésus que de sa nature divine. Sinon, le Fils a en propre d’être né, c’est à dire d’avoir reçu d’un autre, Son Père, sa nature divine et la gloire qui va avec. Le Père est ainsi la source dans la divinité. Le Père le glorifie de la gloire de la divinité, en l’engendrant égal à lui-même de toute éternité — « Splendeur de sa gloire et effigie de sa substance » (He 1, 3 Vulg[5]).

Suivant sa nature humaine, si quelqu’un s’attribue une gloire qu’il ne tient pas de Dieu, elle est fausse : « Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : ‘Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré’ » (He 5, 5[6]). Jésus, en tant qu’homme, a eu la gloire par une surabondance en lui de la divinité, une surabondance de grâce et de gloire unique : « nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14).

  1. Le refus de la réalité trinitaire par les autres religions
    1. L’unique et nécessaire médiateur auprès du Père

Jésus dénonce l’ignorance des Juifs. Ils prétendent connaître leur Dieu mais alors, ils auraient dû reconnaître les signes qu’il leur avait donnés. Comme ils se sont fermés aux signes donnés, ils ne reconnaissent pas celui qui avait été annoncé. Comme les musulmans, ils reconnaissent uniquement Dieu dans sa nature, en oubliant sa propriété de Père. Car, si Dieu est amour, il est communion de personnes et non pas monolithique, c’est-à-dire non pas narcissique. Ils restent trop humains, en ne l’aimant ainsi pas, car ils n’ont pas le secret de son intimité de Père. Ils ont trop insisté sur son unicité et sa transcendance pour aussi l’appeler « Abba ». Ils se contentent du ritualisme pour l’honorer. Les commandements en deviennent un fardeau. « Ils proclament qu’ils connaissent Dieu, mais, par leurs actes, ils le rejettent » (Ti 1, 16).

Jésus, a contrario, affirme que lui, connaît le Père. Le Fils se connaît en tant que Dieu. Dieu est le seul être à pouvoir se comprendre parfaitement. « Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils » (Mt 11, 27). Ensuite, il peut en donner la révélation à ceux qui l’aiment, mais elle ne pourra être qu’imparfaite, a fortiori ici-bas mais même dans l’au-delà bien qu’on le verra face à face, sans saisir toute sa profondeur malgré tout.

Face aux Juifs qui croient qu’il serait arrogant, il affirme la nécessité de proclamer la vérité. Il ne convient pas que, pour éviter l’arrogance, on abandonne la vérité et on tombe dans le mensonge (St Augustin). Eux mentent en disant qu’ils connaissent alors qu’ils ignorent, lui mentirait s’il disait ignorer ce qu’il connaît. Il connaît intellectuellement et affectivement : je l’aime. Sa volonté est en syntonie avec celle du Père : « je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38).

  1. Jésus est plus grand qu’Abraham

De ce fait, il dépasse le patriarche Abraham et tous les prophètes. Quiconque attend de quelqu’un du bien, et sa perfection, est plus petit que celui dont il les attend. Abraham a exulté de joie car il a eu une double vision car le Christ a un double jour, un double engendrement : éternel et humain. Abraham a d’abord vu par la foi les deux jours du Christ : il « crut en Dieu, et cela lui fut compté comme justice » (Jn 15, 6). Il s’est approché de Dieu car il a cru en Lui (éternité) (He 11, 6) et il a vu son Incarnation. Cela est révélé par trois choses : par le serment exigé de son serviteur : « Place ta main sous ma cuisse, et jure par le Dieu du ciel » (Gn 24, 2-3 Vulg[7]). Pour St Augustin, cela signifie que le Dieu du ciel sortirait de sa cuisse (métonymie pour le sexe), serait de la descendance d’Abraham. L’épisode du chêne de Mambré est perçu comme une anticipation de la révélation trinitaire lorsqu’Abraham donna l’hospitalité aux trois anges (Gn 18, 1-16) (St Grégoire). Enfin, le sacrifice d’Isaac remplacé par un bélier était la préfiguration de la Passion du Christ (Gn 22, 1-14).

Cette vision lui procure l’exultation car il a su qu’il verrait le jour du Messie. Mais là encore, ces esprits grossiers ne comprennent que la réalité physique et rétorquent que Jésus n’a pas 50 ans. Or vivant environ 1750 ans après Abraham, cela leur semble impossible. En réalité, Jésus n’avait qu’une trentaine d’années d’ailleurs au commencement de sa vie publique (Lc 3, 23). Mais on tenait en grand honneur chez eux les jubilés (tous les 50 ans).

Jésus répond par une affirmation christologique : il dit qu’il est Dieu. « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (v. 58) l’affirme de deux manières. Le mélange de passé et de présent évoque l’éternité du Fils alors qu’il aurait pu dire : « avant Abraham, moi je fus » car Dieu, être éternel ne connaît ni passé ni futur mais inclut tout temps dans un instant indivisible. Abraham fut créé, Jésus lui fut engendré (St Augustin). Enfin, le « JE SUIS » évoque clairement pour les Juifs l’épisode du buisson ardent (Ex 3, 14) où Dieu se révèle à Moïse. Raison pour laquelle ils sont prêts à le lapider comme blasphémateurs, suivant la loi (Lv 24, 16). Les pierres qu’ils saisissent sont à l’image de la dureté de leur propre cœur qui les condamnera.

Jésus choisit la fuite comme à Nazareth quand on voulut le précipiter du haut de la montagne (Lc 4, 29). Il nous donne l’exemple : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre » (Mt 10, 23). Il est aussi celui qui choisit quand et comment mourir, offrant sa vie sur l’autel de la Croix : « ma vie (…), nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même » (Jn 10, 17-18). Il se rend invisible à leurs yeux par la puissance de sa divinité, en sortant du temple. Cela évoque aussi la présence de Dieu qui quitte le Temple sous la forme de la nuée, avant la prise par les Babyloniens (Éz 10,4, 18, 19 ; 11,23). Sous-entendu, la parole va vers ceux qui voudront l’accueillir et ne sera plus délivrée qu’aux seuls Juifs.

 


[1] Cf. Prov 4, 6 : « la sagesse, ne l’abandonne pas, elle te gardera, aime-la, elle veillera sur toi ».

[2] Ecclesiasticus : « qui audit me non confundetur et qui operantur in me non peccabunt, qui elucidant me vitam aeternam habebunt » (Sir 24, 30-31, Vulg : « Celui qui m’écoute ne sera pas confondu, et ceux qui agissent par moi ne pécheront point. Ceux qui me mettent en lumière auront la vie éternelle », repris à l’épître de la vigile de l’Assomption) est étrangement déplacé à Sir 24, 22 dans la traduction officielle actuelle.

[3] Cf 2 Sm 14, 14 : « À coup sûr, nous mourrons, et nous sommes comme l’eau qui s’écoule sur la terre sans être recueillie ».

[4] Cf. ST I-II, 2, 3 mais au lieu d’Ambroise, il s’agit de saint Augustin dans son Commentaire de Jean (C. 1, p. 588, II, 32-33 ; CV, 3, p. 605, 11. 24-25). Cicéron assimile les deux termes dans De l’invention, 1. 11, 55, éd. Garnier, § 166, p. 263.

[5] « qui cum sit splendor gloriæ et figura substantiæ eius » est aujourd’hui rendu de manière appauvrie par : « Rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être ». Cf Ph 2, 11. La splendeur est ce qui est émis par ce qui est éclatant comme la sagesse (« La sagesse de l’homme resplendit sur son visage » Qo 8, 1 Vulg). La première conception de la sagesse est comme une splendeur. Le Verbe du Père, fruit conçu de son intelligence, est la splendeur de sa Sagesse par laquelle il se connaît. St. Paul appelle Jésus splendeur de la connaissance divine pleine de lumière. Jésus n’est pas seulement sage, mais la Sagesse engendrée (« À cause de Sion, je ne me tairai pas, et à cause de Jérusalem je n'aurai de cesse, jusqu’à ce que son juste ne sorte comme une splendeur, et que son sauveur ne brûle comme une lampe », Is 62, 1) (Ad Hebraeos lect., I, leç. 2, n° 26).

[6] Cf. « Celui dont on reconnaît la valeur n’est pas celui qui se recommande lui-même, c’est celui que le Seigneur recommande » (2 Co 10, 18).

[7] « pone manum tuam subter femur meum ». Encore une fois, la traduction actuelle abâtardit : « Abraham dit au plus ancien serviteur de sa maison, l’intendant de tous ses biens ‘Je te fais prêter serment par le Seigneur, Dieu du ciel et Dieu de la terre’ ».