4e dimanche Carême (11 mars)

Les traditions de Lætare

Le quatrième dimanche de Carême est aussi appelé, à cause de son introït, dimanche de Lætare qui permet de méditer sur les traditions et l’Évangile de ce dimanche.

  1. La messe stationnale à Sainte-Croix-de-Jérusalem
  1. La messe stationnale

Rappelons tout d’abord la tradition des messes stationnales. Le Pape changeait traditionnellement tous les jours le lieu de sa messe à Rome. On disait donc faire station dans telle ou telle église. Cela s’enracine dans l’origine des églises les plus anciennes, attachées à un titre cardinalice. Elles étaient souvent construites sur les Domus Christianæ, des maisons chrétiennes. Ces demeures privées abritaient la messe au moment des persécutions (St Clément) et sont devenues plus tard tituli (titres > titulaires), les premières paroisses de Rome.

Cette tradition s’est perdue sauf pour le Carême car le Pape entame toujours cette période, le mercredi des Cendres à Sainte-Sabine, l’église des Dominicains sur l’Aventin. Mais le dimanche de Lætare, le Pape fait station à Sainte-Croix-de-Jérusalem.

  1. Sainte Hélène

La mère de Constantin, Sainte Hélène, avait transformé cet ancien palais de Sessorius en basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem. Dans cette église sont conservées des reliques qu’elle rapporta de Terre Sainte.

Sainte Hélène compta beaucoup aux premiers temps de l’Église. Son fils Constantin arrêta les persécutions avec l’édit de Milan (313) en autorisant le culte catholique parmi d’autres religions (il ne s’agit pas encore d’un culte unique ni d’une religion d’État comme plus tard sous Théodose en 392, mais nous jouissions déjà la vraie liberté). Mais il alla encore au-delà et sainte Hélène fit ériger avec son fils de très nombreuses basiliques dont la basilique Vaticane et Saint-Jean-de-Latran pour ne citer que les plus célèbres à Rome, et aussi le Saint-Sépulcre à Jérusalem.

Elle se rendit donc à Jérusalem et retrouva, grâce aux traditions pieusement conservées, de très nombreuses reliques dont la vraie Croix. Elle en ramena une partie à Rome pour qu’il y ait un îlot paradisiaque, comme une Jérusalem déplacée à Rome. Dans cette basilique est ainsi conservée par exemple l’ancienne relique du Titulus, le fameux écriteau INRI placé au-dessus de la tête du Christ, ainsi qu’un clou, la poutre = patibulum ou traverse de la croix du bon larron… (St Dismas). Elle fit ériger cette basilique sur de la terre ramenée de Jérusalem, précisément du calvaire.

  1. La basilique Ste Croix de Jérusalem

Nous voilà donc déjà symboliquement à Jérusalem. Voilà pourquoi l’introït et le graduel, tous deux tirés d’Isaïe 66, disent : « Réjouis-toi Jérusalem » et un petit peu plus loin « je fus dans la joie quand on me dit, nous irons à la maison du Seigneur » [le Temple de Salomon à Jérusalem]. Mais pourquoi se réjouir ? Parce que la Ville Sainte est le lieu de la Résurrection. Certes, la Résurrection n’intervient qu’après la Passion et la Croix mais déjà se laisse deviner la sortie du tunnel, comme pour la Transfiguration. C’est la raison principale de la joie qui, avant le temps de la Passion, nous permet de faire une pause dans l’austérité.

À l’intérieur des six semaines du Carême, nous nous trouvons un petit peu déjà après le milieu. On dit en allemand bergab. Quand il faut monter la montagne (bergauf), c’est dur. Mais après, quand on a atteint le sommet d’où l’on contemple le panorama (la vie éternelle, la Jérusalem céleste), on commence à redescendre et c’est déjà un peu plus facile même si attention, la deuxième partie de Carême est toujours aussi éprouvante. Le Christ nous permet de faire une halte dans cette course d’endurance pour reprendre l’expression de Saint Paul. Il faut tenir jusqu’au bout le bon combat mais cela nous permet de refaire nos forces et d’ailleurs, l’oraison évoque « pour que nous respirions ».

  1. Le dimanche de la rose

On donne à ce jour le surnom de dimanche de la rose. Cela n’évoque pas seulement la couleur liturgique qui n’intervient que deux fois dans l’année, le dimanche de Lætare (quatrième dimanche de Carême) et le dimanche de Gaudete (troisième dimanche de l’Avent). Ce mélange de blanc et de violet tempère les rigueurs du temps de pénitence (violet) par la joie anticipée de la fête (Noël ou Pâques, célébrée en blanc). Non, ce qui compte plus aujourd’hui n’est pas le rose mais la rose, la tradition de la rose d’or, qui est très belle.

  1. Historique de la rose d’or

Ce dimanche, malgré le temps de Carême, était aussi un temps de réjouissances parce qu’il marquait le temps des sacres et le couronnement des reines. Deux archiduchesses de la famille des Habsbourg devenues reines de France furent couronnées en ce jour. Il s’agit de l’infante d’Espagne, Éléonore d’Autriche, reine douairière de Portugal, sœur de Charles Quint. Elle devint la seconde femme de notre roi François Ier et fut sacrée le 5 mars 1531. L’autre était l’archiduchesse Élisabeth d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien II, qui avait épousé Charles IX de France et fut sacrée le 25 mars 1571. Les dimanches de Lætare sont liés à la joie. On bénissait aussi les fiancés qui avaient choisi de se marier à Pâques.

Qu’est-ce que la rose d’or ? Dans la salle des parements, le souverain pontife oignait une rose en or, mettait dans un tout petit godet se trouvant dans la fleur elle-même de ce baume qui lui avait servi à oindre la fleur à l’extérieur ainsi qu’un petit peu de musc. Après il l’aspergeait d’eau bénite, l’encensait et l’emmenait à la messe.

Au tout début, il honorait le Préfet de Rome qui, sur la grande esplanade entre le palais du Latran et Sainte-Croix-de-Jérusalem assez proche, devait tenir l’étrier du cheval ou de la mule du Pape. En signe de reconnaissance, le Pape lui offrait cette rose d’or. Cela évolua ensuite vers un moyen de remercier les princes chrétiens rendant un éminent service à l’Église et c’est sous cette forme que cela s’est développé du XIe siècle jusqu’au XXe siècle.

Au départ, aussi bien des hommes que des femmes pouvaient recevoir cette rose. Par exemple, Don Juan de Austria, bâtard de Charles Quint, reçut la rose d’or cinq ans après la grande victoire de Lépante contre les Turcs (victoire du rosaire) en 1571 qu’il avait remportée comme amiral en chef. Ensuite cette rose fut surtout donnée à des souveraines catholiques comme l’Impératrice Eugénie, la reine Élisabeth des Belges, femme du roi Albert, ou la reine Hélène d’Italie, la dernière qui l’eût reçue en 1937. Aujourd’hui, la rose est attribuée à des sanctuaires pour honorer la Vierge Marie, par exemple à Lourdes ou Aparecida (Brésil).

  1. Symbolique de la rose d’or

La symbolique est intéressante. La prière utilisée pour ce rite donne la référence : « la rose qui, par sa couleur, est le symbole de la joie de l’Église dont la bonne odeur figure les bonnes œuvres de la personne à honorer alors que la rose elle-même produite de la racine de Jessé est mystiquement la fleur des champs et le lys des vallées dont parle l’Écriture c’est-à-dire Jésus né de Marie ».

La fleur des champs est une expression d’Isaïe 4 et du psaume 103. Le lys des vallées est repris du Cantique des Cantiques au chapitre 2. Ce symbole est lié à la saison, alors que nous venons juste d’entrer dans le printemps. Il symbolise la fin des rigueurs de l’hiver, des derniers frimas, des dernières gelées où les premières fleurs commencent à apparaitre dans nos prairies, anticipation de la vie éternelle, qu’est le Christ.

Étymologiquement, on peut aussi faire le lien entre la rose : rosa, æ en latin (quelques souvenirs des déclinaisons latines ?) et la rosée ros, roris, déjà évoqué avec le Rorate caeli desuper, du temps de l’Avent : « que les cieux fassent tomber la rosée ». Mais un autre lien peut aussi être fait avec l’Évangile d’aujourd’hui, avec ce que Dieu donne aux hommes pour produire de la nourriture.

Israël est une région en partie assez aride, bien que liée au croissant fertile. Il pleut très peu à certaines périodes de l’année, entre le printemps et jusqu’à l’automne. Du coup, sans cette rosée, aucune culture ne serait possible. Cela transparaît dans le Ps. 133, 3 « C’est comme la rosée de l’Hermon (cette montagne au nord qui touche le Liban), qui descend sur les montagnes de Sion (Jérusalem) ; car c’est là que le Seigneur établit sa bénédiction, la vie, à jamais ». Et à son tour, cette rosée évoque la manne.

  1. Dieu refait nos forces

Dans l’Ancien Testament, le peuple Hébreu fut nourri par Dieu, pendant quarante ans au désert, sous la forme de la manne. Son nom : « man-uh ? » signifie « qu’est-ce que cela ? » en hébreu. Les Juifs étaient étonnés de la forme de rosée que prenait la manne, comme une farine qui se dépose, des granulés blancs qu’ils ramassent sur le sol pour pétrir le pain.

Le Christ veut montrer qu’Il accomplit les promesses de l’ancienne alliance mais aussi qu’Il fait mieux que cela. En effet, avec la manne, les Hébreux ne pouvaient recueillir que la quantité d’une journée et tout ce qu’ils prenaient en surplus pourrissait chez eux, sauf le vendredi pour qu’ils n’eussent pas à ramasser le jour du Sabbat. Par contre, ici, Dieu donne en abondance et même avec surabondance.

Cinq mille hommes sont présents (combien plus avec femmes et enfants) et avec cinq pains et deux poissons le Christ donne en nourriture ce pain descendu du ciel. Mais, surtout, il reste douze corbeilles après qu’ils eurent été largement rassasiés. Jésus dépasse les promesses de l’ancienne alliance, Il donne plus. Évidemment, ce plus n’est pas que de la nourriture matérielle mais cela s’enracine toujours en elle. La grâce, les sacrements et donc la surnature s’enracine dans la nature. Cette nourriture spirituelle est le Christ Lui-même qui se donne en nourriture. Il s’appelle « le pain » dans l’Evangile de Jean. Plus loin, Il dit : « je suis le pain vivant, le pain descendu du ciel ».

Conclusion

Jésus refait nos forces en cette mi-Carême et pour cela, veut passer par des méditations humaines, celle de Philippe qu’Il met à l’épreuve. André intervient dans un récit parallèle. Jésus leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » : Il veut passer par des hommes, prêtres et chrétiens, pour que la nature divine soit donnée aux hommes.