Rameaux (25 mars 2018)

Homélie du Dimanche des Rameaux (25 mars 2018)

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Méditations sur le Chemin de Croix

La Semaine Sainte nous fait reprendre souvent la lecture de la Passion selon les différents évangélistes. En sa dernière partie, cela revient à une méditation du Chemin de Croix en s’inspirant entre autres de la belle lecture spirituelle du Bx John Henry, cardinal Newman.

L’usage de la Via Crucis vient des Franciscains qui sont présents en Terre Sainte depuis 1220, du vivant même de leur fondateur St François d’Assise qui y vint. Il avait tenu à rencontrer le sultan Melek Al Kamel en Égypte, à Damiette, l’année précédente, dans l’espoir de le convertir. En 1342, ils créèrent la Custodie de Terre Sainte et s’adaptèrent aux usages orthodoxes locaux. Celui qui l’a fixé est son disciple St Léonard de Port-Maurice (1676-1751).

  1. La lutte contre le mal
    1. Jésus est condamné à mort et chargé de la Croix (1ère et 2nde stations)

Jésus est le Juste par excellence, il est l’innocence même. Quelquefois ce mot a été employé pour des saints de l’Ancien Testament comme pour Abraham (Gn 15, 6), Moïse, David ou Salomon. Pourtant ils ne méritaient que très imparfaitement ce qualificatif puisque le premier a prostitué sa femme aux Égyptiens, le second n’a pas eu confiance en Dieu et n’a pas été autorisé à entrer en Terre Sainte, le troisième a commis l’adultère et s’est rendu homicide ensuite, le quatrième a, pour plaire à ses femmes païennes, cédé à l’idolâtrie. Seul Jésus, parce qu’il est Dieu, est vraiment pur, exempt de tout péché. D’ailleurs, même les pécheurs qui le jugent, l’innocentent ! Judas s’exclame : « J’ai péché en livrant à la mort un innocent » (Mt 27, 4) ; Pilate rétorque : « je suis innocent du sang de ce juste » (Mt 27, 24[1]) et « le centurion rendit gloire à Dieu : ‘Celui-ci était réellement un homme juste’ » (Lc 23, 47). Lorsque viendra le jugement, nous verrons que nous qui sommes pécheurs méritons notre punition car il nous fera regretter nos péchés si nous sommes au Purgatoire et les expier si nous sommes en enfer.

Jésus n’a pas de peine à soutenir tout l’univers par sa puissance mais il vacille en recevant le poids de la Croix que nos péchés lui ont taillée. Non seulement, lui qui était pur esprit, car Dieu, a accepté de s’humilier en prenant une nature humaine, mais il s’est abaissé jusque-là ! « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 5-11).

  1. La lutte contre Satan : les trois chutes de Jésus (3e, 7e et 9e stations)

Satan tomba du Ciel en enfer lorsqu’il se rebella. Il chercha à associer l’homme à sa chute. Lors de la via dolorosa, un triomphe temporaire lui fut accordé et il frappa celui qui l’avait rejeté, ce qui fit choir Jésus.

Le nombre de chutes de Jésus est proportionné à celles du diable, à ses défaites, car il est animé par un esprit de vindicte haineuse. L’Incarnation marque le début de la fin. Lui qui était le « prince de ce monde » voit son empire sur le genre humain remis en question par la venue dans la chair du Fils de Dieu. Sa souveraineté est mise à mal. En refusant de recevoir de Satan, lors de la triple tentation au désert, les royaumes de la Terre, Jésus montre qu’il ne les tient que de son Père. En le repoussant : « arrière, Satan », il chuta de la montagne : « Je vis Satan tomber du Ciel comme l’éclair » (Lc 10, 17). Son pouvoir commençait à être attaqué par l’œuvre rédemptrice.

La troisième chute de Satan interviendra lorsque le Christ reviendra « pour juger les vivants et les morts » (Credo) : à la parousie. Cette connaissance certaine forge le désespoir du prince des ténèbres. Mais sa haine est telle qu’il se démène contre son destin inéluctable, « comme un beau diable » alors que la sentence est irrévocable. Son pouvoir de nuisance est certes important ici-bas et parfois même pourrait nous faire douter. On reconnaît les gens pervers et vicieux (ceux qu’Aristote appelait les intempérants, au contraire des incontinents qui regrettent aussitôt après avoir chuté) à ce qu’ils cherchent à se justifier et à entraîner les autres à leur suite, dans leur chute.

  1. Les rencontres sur le chemin de croix
    1. Simon de Cyrène et Véronique (5e et 6e stations)

Toutefois, d’autres hommes interviennent. Jésus pouvait tout faire seul mais préfère toujours déléguer, même la fonction de le consoler. Comme il le fit lors de la multiplication des pains ou avec la Samaritaine, il passe par des pécheurs pour diffuser son message de l’amour qui va jusqu’au bout. Nous devons accepter de porter notre part du poids de la croix comme Simon de Cyrène, réquisitionné par les Romains. Quels mérites pouvons-nous ajouter aux siens qui sont infinis ? Il condescend à se désapproprier de la grâce qui nous permet de poser de bonnes actions (prière, pénitence, sacrifice) et à nous en attribuer le fruit rédempteur. « Dieu nous a créés sans nous, il n’a pas voulu nous sauver sans nous » (St Augustin[2]).

La compassion de Véronique (< vera icona : véritable image du Christ) qui essuie le visage de Jésus qui s’imprima miraculeusement sur le linge, aujourd’hui conservé à Mannopello, montre que nous devons laisser s’imprimer en nos cœurs le visage de Jésus, que nous devons montrer à notre tour, par nos actes d’amour, autour de nous. Tous, enfants de Dieu, nous ne pouvons en montrer qu’un maigre reflet. Mais, tous nous portons la ressemblance à celui sur le modèle duquel le Père nous créa, ce qui nous fait frères.

  1. Les femmes de Jérusalem pleurent sur NSJC (8e station)

Toute femme juive se prépare à potentiellement engendrer le Messie. Malheureusement encore aujourd’hui ! Raison pour laquelle le célibat n’est pas entré dans la culture juive qui a manqué le rendez-vous divin. Mais eux attendaient un Messie glorieux, un roi libérateur. Pas un crucifié qui leur est scandaleux (1 Co 1, 22). Or devenir la mère de Jésus signifie partager son chemin de croix, porter le poids de sa souffrance. « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Voici venir des jours où l’on dira : ‘Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !’ » (Lc 23, 28-29). Comme disait St Josémaria : « Jésus bénit par sa croix ! ».

  1. Le rôle de la Vierge (Jésus rencontre sa mère et la pietà (4e et 13e stations)

Les Protestants pensent que le rôle de Marie se limita à mettre au monde le Fils de Dieu. Un catholique sait qu’il n’en est rien. Elle était activement présente à la Présentation au Temple, lors de l’adoration des mages, le protégea en fuyant en Égypte, le conduisit à Jérusalem à ses douze ans. Elle resta non seulement les trente et quelques années de la vie cachée de Nazareth mais l’accompagna durant sa vie publique où elle intercèda à Cana et jusqu’au Calvaire. Elle voyait se réaliser la prophétie de Siméon qu’un glaive transpercerait son Cœur Immaculé d’avoir tant aimé son Fils livré aux hommes ingrats.

La Vierge Marie retrouve son Fils, mort. Satan et ses sbires n’a plus aucun droit sur lui comme il n’en eut jamais sur elle. Comme l’enfant qui fut allaité, il retourne sur le sein de sa mère dans une étreinte éplorée mais silencieuse. L’Église, maternelle, tend aussi les bras, comme symbolisée par la place Saint-Pierre du Vatican, pour accueillir les pécheurs et les amener à résipiscence. « Convertissez-vous et croyez en l’évangile » (mercredi des Cendres). « Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux. Je ne poursuis ni grands desseins ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse. Mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère » (Ps 130, 1-2).

  1. La mort
    1. Jésus est dépouillé de ses vêtements (10e station)

La pauvreté extrême de Jésus va jusqu’à être dénudé. La tunique (voire le manteau), était pourtant ce que même un préteur sur gage devait restituer pour la nuit au pauvre (Dt 24, 13.17). Elle évoque l’humilité de la condition humaine post-lapsaire puisqu’après la chute, l’homme a honte devant Dieu de sa nudité alors qu’auparavant, il était dans une filiale confiance en Éden, innocent comme un enfant. La nudité se réfère ainsi à la kénose où Dieu se « dépouille » de sa condition divine (Ph 2, 6-7) en assumant une chair humaine, dont il ne se départit jamais, bien sûr, mais qui est comme la vie humaine qu’il dépose et reprend, comme pour les verbes liés au vêtement au lavement des pieds.

  1. Jésus est cloué sur la Croix (11e station)

En le clouant sur la Croix, tous son corps est prisonnier de la douleur. Tous ses mouvements sont empêchés, sinon d’aimer. Même son cœur est transpercé, comme pour nous ouvrir la voie de son intimité. Tous ses sens sont mortifiés. Sa peau est tellement striée des coups du flagrum maxillatum de la flagellation qu’il n’a plus l’apparence humaine (Is 52, 14), comme écorché vif. Ses yeux sont obscurcis par le sang et fermés par l’enflure des paupières contusionnées. Sa bouche est remplie de l’amertume du fiel et de l’aigreur du vinaigre. Ses narines sont emplies de l’odeur du sang. Ses oreilles n’entendent que ricanements et opprobres (« sauve-toi toi-même », « descends de la Croix » (Mc 15, 30 ; Mt 27, 40)). C’est ainsi qu’il fait réparation pour tous les péchés humains, de quelque sens qu’ils viennent. Et pour l’orgueil il est couronné d’épines et son trône est sa croix sur laquelle il est exalté et d’où il appelle tous ses disciples.

  1. Jésus meurt et est déposé au sépulcre (12e et 14e stations)

« Tout est consommé » (Jn 19, 30). Le mystère de l’amour qui va jusqu’au bout est pleinement révélé. Dieu aurait pu nous racheter autrement, gratuitement, sans payer un tel prix. Mais il a condescendu à nous montrer par ce « tam magnum pretium », le prix si élevé qu’il accordait la plus haute valeur à nos vies et qu’il nous traitait comme des fils. Seul ce qu’on achète a de la valeur. La rançon ne pouvait être plus élevée.

L’enterrement de Jésus dans cette grotte devait lui permettre de régner même sur les limbes pour en délivrer les justes (« il est descendu aux enfers » du Credo). Son silence, son inertie à être ceint de son linceul comme Lazare, son impuissance n’étaient alors que le prélude de son triomphe définitif. La quiétude après la tension extrême des terribles 24h et la promesse d’une aube nouvelle. Son corps allait en ressortir spirituel, glorifié. Il ne serait plus retenu par rien de matériel, pouvant passer les murailles du Cénacle et ouvrir la voie vers les Cieux et le Père à tous ceux qui l’aimeront jusqu’au bout. Amen !

 


[1] Encore une fois, la nouvelle traduction appauvrit la Vulgate et lit « de cet homme ».

[2] Sermon 169, 11, 13 : PL 38, 923.