1er Carême (10/03/19 - prière)

Homélie du 1er dimanche de Carême (10 mars 2019)

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La prière (1)

Le Carême qui commence nous invite à la conversion et à la pénitence. Les trois piliers traditionnellement remis à l’honneur en ce temps liturgique sont donc la prière, le jeûne et l’aumône. Méditons sur le premier d’entre eux avec S. Thomas dans la Somme théologique.

Si la prière est un acte de l’intelligence, elle s’enracine dans un mouvement de la volonté portée vers Dieu appelé dévotion (II-II, 82) : la charité cherche à unir à Dieu (II-II, 83, 1, ad 2). Par la dévotion, l’homme créature entend se vouer ou consacrer à Dieu, son Créateur. Il lui rend justice par cet acte de religion.

  1. Un acte de la vertu de religion laissant à Dieu toute sa place
    1. La prière, acte d’intelligence demandant à Dieu d’agir

Cassiodore fait dériver la prière (oratio) de la raison par la bouche (oris ratio) ou raison parlée puisqu’on parle dans cette activité. Il ne s’agit pas de la raison spéculative, mais pratique. Plus qu’une simple appréhension du réel, celle-ci ajoute un pouvoir de causalité, mais imparfaite. L’orant, en priant, ne fait que disposer à l’action car l’effet n’est pas totalement soumis à sa puissance. Nous ne situons pas dans le domaine d’une action contraignante comme quand la raison commande aux membres du corps ou bien quand un officier sur ses troupes. Le centurion (Mt 8, 5-13) illustre bien cette causalité du commandement. Lorsqu’il s’adresse à Jésus, il sait qu’il n’a pas de pouvoir sur le Fils de Dieu. Il se déplace pour le supplier de guérir son serviteur. Jésus n’est pas dans la situation d’un inférieur qui doit obéir (soldat subordonné ou esclave). En priant, la raison demande l’accomplissement de quelque chose à ceux qui ne lui sont pas soumis, qu’ils soient des égaux ou des supérieurs : Dieu. « (La prière) est la demande à Dieu de ce qui convient » (S. Jean Damascène) (II-II, 83, 1).

La prière est une « ascension de l’intelligence (ou raison) vers Dieu » (Damascène). Comme on peut se mouvoir par les pieds pour se rapprocher d’un but, on se meut par l’âme pour se rapprocher[1], voire s’unir à Dieu. Le but de toute prière étant toujours l’union mystique (après l’illumination et la purification) par l’inhabitation de l’Esprit-Saint en nous.

  1. L’utilité de la prière

Certains nient l’utilité de la prière parce qu’ils ont une conception du cours des affaires du monde soumis à la nécessité des astres ou d’une autre causalité matérielle ou parce que la Divine Providence serait immuable.

Or, si la prière est utile, on ne saurait imposer une quelconque nécessité à Dieu. La Providence divine ne se borne pas à établir que tel ou tel effet sera produit ; elle détermine aussi en vertu de quelles causes et dans quel ordre il le sera. Or l’activité humaine est efficace et se range parmi les causes. Aussi faut-il que l’homme agisse non pour que ses actes changent le plan divin, mais pour qu’ils réalisent certains effets conformément à l’ordre établi par Dieu. Nous ne prions pas pour changer la volonté et le plan de Dieu, mais pour obtenir ce que Dieu a décidé d’accomplir par le moyen des prières des saints : « par leurs demandes, les hommes méritent de recevoir ce que le Dieu tout-puissant, dès avant les siècles, a résolu de leur donner » (S. Grégoire) (II-II, 83, 2).

  1. Un acte de la vertu de religion

On ne prie pas pour faire connaître à Dieu nos besoins ou nos désirs qu’il ne saurait ignorer mais pour que nous envisagions nous-mêmes qu’en pareil cas on doit recourir au secours de Dieu. Si, dans sa libéralité, il nous accorde bien des choses sans même que nous les lui demandions, il exige dans d’autres cas notre prière car cela nous est utile, ne serait-ce que pour le reconnaître plus manifestement dispensateur de tout bien (II-II, 83, 2, ad 3). En cela, c’est un acte de religion, qui rend à Dieu honneur et respect. Prier Dieu revient à le révérer puisqu’on se soumet à lui et qu’on professe avoir besoin de lui. Raison pour laquelle on doit prier (II-II, 83, 3, ad 2).

  1. Dans le concret de la prière
    1. Qui prier ?

On peut présenter sa demande à quelqu’un de deux manières : en demandant de l’exaucer lui-même, ou bien de s’entremettre pour nous l’obtenir. Cela relève soit de Dieu seul auquel nos prières rendent gloire (culte de latrie), soit des saints, anges ou hommes (culte de doulie). Nous ne faisons pas connaître à Dieu nos demandes qu’il n’ignore pas mais le prions de les faire aboutir par leur intercession et mérites (II-II, 83, 4). Les saints ne connaissent nos prières, surtout formulées dans l’intimité de notre cœur et non labialisées, à moins que Dieu ne les leur découvre (II-II, 83, 4, ad 2). Les âmes du Purgatoire ne peuvent pas intervenir comme intercesseurs tant qu’ils n’ont pas achevé leur purification et rejoint la vision divine au Paradis. Bien que supérieurs à nous par leur impeccabilité, ils sont en état d’infériorité au vu des peines qu’ils souffrent ou de leur impossibilité de réparer volontairement leurs péchés. Ils ne sont pas en état de prier pour nous, mais plutôt que l’on prie pour eux (II-II, 83, 4, ad 3 et 11, ad 3).

  1. Que demander ?

« Nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26). Socrate estimait que les dieux savent ce qui est utile à chacun, tandis que la plupart du temps nous sollicitons ce qu’il vaudrait mieux ne pas obtenir. Certes, demander richesses et honneurs peut perdre des hommes car ces biens-là peuvent être bien ou mal utilisés. Mais il y a des biens dont on ne peut user mal et qui ne peuvent avoir d’issue fâcheuse comme ceux qui font notre béatitude ou qui nous permettent de la mériter. De façon absolue, nous devons chercher Dieu : « Montre ta face et nous serons sauvés » (Ps 79, 4, Vulg) et faire sa volonté : « Conduis-moi dans le chemin de tes commandements » (Ps 118, 35 Vulg) (II-II, 83, 5). L’Esprit-Saint, en nous inspirant de saints désirs, rectifie notre requête (II-II, 83, 5, ad 1). En effet, nous ne devons pas tendre à ce que Dieu veuille ce que nous voulons, mais plutôt à vouloir nous-mêmes ce qu’il veut (II-II, 83, 5, obj 2).

Il n’est toutefois pas exclu de demander, dans notre prière, des biens temporels, non pas sans doute à titre principal, en mettant en eux notre fin ; mais comme des secours qui nous aident à tendre à la béatitude, en tant que notre vie corporelle trouve en eux son soutien, et que notre activité vertueuse les emploie à titre d’instruments[2] (II-II, 83, 6). On peut s’en soucier pourvu que ce ne soit pas un souci superflu et désordonné (ad 2). L’âme qui les met en perspective est loin de s’abaisser mais élève au contraire ces biens matériels en les ordonnant à Dieu (ad 3), demandant à Dieu de nous les accorder dans la mesure où ils sont utiles à notre salut (ad 4).

  1. Prier pour autrui ?

Nous prions en fonction des désirs que nous avons, qui doivent être corrigés pour être ceux de Dieu. Or, nous devons désirer non seulement notre bien personnel mais aussi vouloir du bien aux autres, ce qui est la charité. « La nécessité nous contraint de prier pour nous-mêmes ; pour autrui, c’est la charité fraternelle qui nous y engage. La prière est plus douce devant Dieu, lorsqu’elle n’est pas expédiée par la nécessité, mais recommandée par la charité fraternelle » (S. Jean Chrysostome). « Priez les uns pour les autres afin d’être sauvés » (Jc 5, 16, Vulg) (II-II, 83, 7 + SC). En effet, le Pater parle toujours au pluriel : « Si nous ne disons pas ‘mon père’, mais ‘notre Père’, ni ‘donne-moi’, mais ‘donne-nous’, c’est que le Maître de l’unité n’a pas voulu que la prière fût affaire privée, et que chacun prie pour soi seulement. Il a voulu que chacun prie pour tous, comme il nous a tous portés dans son unité » (S. Cyprien) (ad 1).

Parfois, notre prière pour autrui n’est pas exaucée, même si elle est pieuse, persévérante et ordonnée au salut, par suite d’un obstacle tenant à celui pour qui l’on prie. Néanmoins la prière sera méritoire pour celui qui prie, s’il le fait par charité (ad 2).

Nous devons prier pour les justes et les pécheurs (ad 3). Pour les premiers afin qu’ils persévèrent et progressent parce que

  • Les prières d’un grand nombre sont plus facilement exaucées (Glose sur Rm 15, 30 : « Aidez-moi de vos prières » : « L’Apôtre a bien raison de demander à des gens modestes de prier pour lui, car beaucoup de petits n’ayant qu’un seul coeur, deviennent grands »).
  • De nombreuses personnes rendent ainsi grâce à Dieu pour les bienfaits accordés aux justes qui profitent à beaucoup après.
  • Les meilleurs évitent l’orgueil lorsqu’ils considèrent qu’ils ont besoin des secours de fidèles moins parfaits qu’eux.

Pour les pécheurs, il faut prier afin qu’ils se convertissent même si l’on n’est pas toujours exaucé pour ceux qui, dans la prescience divine, vont à la mort. « Nul ne peut corriger celui que Dieu a délaissé » (Ecc 7, 14 Vg). « Quelqu’un voit-il son frère commettre un péché ne conduisant pas à la mort, qu’il prie, et Dieu donnera la vie à son frère » (1 Jn 5, 16). Mais de même qu’on ne doit soustraire à personne, tant qu’il vit ici-bas, le bienfait de la correction fraternelle, dans l’impossibilité où nous sommes de discerner les prédestinés des réprouvés, il ne faut refuser à personne le secours de nos prières.

De ce fait, nous devons prier pour nos ennemis dans la mesure où nous sommes tenus de les aimer. « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44). On doit aimer en eux ce qui vient de la nature (qu’ils sont des hommes pour lesquels le Fils de Dieu a accepté de mourir), mais non leurs fautes. Aimer ses ennemis d’un amour général est de précepte, mais pas de les aimer en particulier de façon spéciale, sinon en y étant disposé dans son esprit. Il suffit d’être prêt même à le faire en cas de nécessité ou s’il demandait pardon. Accorder à ses ennemis, sans condition, une dilection spéciale et leur venir en aide, relève de la perfection des saints.

En effet, la S. Écriture ne manque pas d’imprécations qui peuvent s’interpréter (ad 1) :

  • Comme « une façon pour les prophètes d’annoncer l’avenir » (S. Augustin).
  • Dieu envoie quelquefois aux pécheurs certains maux temporels pour les corriger. Il est même permis de combattre ses ennemis, pour qu’ils cessent de pécher et de demander pour eux certains maux temporels qui serviront à les corriger (ad 3).
  • On peut l’entendre de demandes dirigées non contre les hommes eux-mêmes, mais contre le règne du péché, pour que le châtiment des hommes en assure la destruction.
  • Elles peuvent manifester une conformation de la volonté à la justice divine, damnant ceux qui persévèrent dans le péché. Ce qui explique pourquoi « Le juste se réjouira quand il verra la vengeance » (Ps 57, 11 ; cf. Ap 6, 10) (ad 2).

 


[1] « Les biens auxquels Dieu nous convie, c’est à nous de venir y prendre part, non par une démarche corporelle, mais par les pieux désirs et les dévotes prières » (II-II, 83, 5, ad 3).

[2] S. Augustin, ad Probam, Epistola 130, cap. 6, in PL 33, 498 : « Il est très normal de vouloir les moyens suffisants de vivre, quand on veut cela et rien de plus. On ne les recherche pas pour eux-mêmes mais pour le salut du corps, pour se comporter convenablement suivant son rang et ne pas gêner ceux avec qui l’on doit vivre. Lorsqu’on les a, il faut prier pour les conserver, et lorsqu’on ne les a pas, il faut prier pour les avoir ».