2e Carême (17/03 corps et gloire)

Homélie du 2nd dimanche de Carême (17 mars 2019)

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Le corps participe de la gloire

Alors qu’on pourrait voir dans le Carême un long chemin de renoncement un peu pénible à suivre, Jésus nous encourage dès ce début de période pénitentielle en nous montrant le but. Alors qu’il a déjà annoncé sa Passion, il nous laisse entrevoir l’après.

  1. La Transfiguration anticipe l’avenir glorieux
    1. Contempler la vision béatifique de Dieu dans sa gloire

La Transfiguration n’est rien d’autre qu’une anticipation de la réalité d’après la Résurrection. Après la nuit du samedi saint au dimanche de Pâques durant laquelle Jésus ressuscita corporellement, il est déjà dans la situation qui sera nôtre après son retour glorieux sur Terre, à la fin des temps. Le Royaume des Cieux ou le Paradis sera alors la communion de tous les saints, c’est-à-dire de toutes les créatures rationnelles ayant choisi Dieu. Soit anges, soit personnes ayant vécu droitement. Ces élus peuvent contempler Dieu face à face, comme aujourd’hui le font S. Pierre, Jacques et Jean.

Nous avons un avant-goût de la gloire de Dieu se manifestant d’abord par une lumière assez aveuglante car nos yeux n’ont pas encore la capacité de voir autrement que dans un miroir un peu déformant (« Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » 1 Co 13, 12). Mais alors notre capacité réceptive, si du moins nous sommes admis en Paradis, aura été assez développée et surtout purifiée du péché qui la déforme.

  1. Le corps participe de la gloire

Mais surtout la joie sera parfaite car le corps des saints martyrs et confesseurs (vierges, pasteurs et laïcs) sera sorti des tombeaux et aura été reconjoint à son âme. Dépourvu de toute infirmité qui l’aurait accablé ici-bas, il sera glorieux comme celui que Jésus laisse entrevoir à ses apôtres mais qu’il montrera vraiment après la Résurrection. Le corps sera alors spiritualisé (« Ainsi en est-il de la résurrection des morts. Ce qui est semé périssable ressuscite impérissable ; ce qui est semé sans honneur ressuscite dans la gloire ; ce qui est semé faible ressuscite dans la puissance ; ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel ; car s’il existe un corps physique, il existe aussi un corps spirituel » 1 Co 15, 42-44).

Les propriétés de ce corps glorieux font qu’il sera agile (pouvant se déplacer au gré des mouvements de la volonté), subtile (obéissant sans réticence aux commandements de l’âme), impassible (il ne souffrira pas) et incorruptible (ne vieillira plus).

  1. La résurrection du corps
    1. L’âme bienheureuse veut faire rejaillir sa joie sur le corps

La mort est la séparation des deux éléments qui composent la personne humaine : le corps (la matière) informé par l’âme (la forme). Le corps retourne à la pourriture à ce moment-là : aussi nous sommes-nous revêtus de cendre mercredi de la semaine passée (« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » dit alors le prêtre en traçant sur le front des pénitents la croix avec la cendre des Rameaux de l’année passée). L’âme étant immortelle est jugée lors du jugement personnel, individuel, par Jésus. Si elle est admise au Paradis immédiatement ou après un temps plus ou moins long de purification au Purgatoire, elle devient bienheureuse.

Toutefois, le réalisme de la conception de la personne humaine comme composé de corps et d’âme impose que le corps puisse lui aussi jouir de la vision béatifique par redondance de l’âme à laquelle il sera conjoint de nouveau. La Très Sainte Vierge Marie a eu le privilège, quant à elle, tranché de manière définitive par le dogme de l’Assomption (1950), d’être admise corps et âme au Ciel, sans attendre la fin des temps ou Parousie. Elle anticipe comme son Fils l’état qui sera nôtre après celui des âmes séparées d’ici au retour du Christ.

  1. Une religion corps et âme : le langage des sacrements

Le Chrétien, contrairement à ce qui se dit et croit, ne rejette pas le corps. « Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 19-20). Le corps est le temple de l’Esprit Saint qui vient demeurer en notre âme par la grâce sanctifiante reçue au baptême et maintenue tant qu’il n’y a pas de péché mortel. Sinon, elle revient y demeurer après que le pénitent a reçu l’absolution de ses péchés dans le sacrement de la confession.

Ce respect du corps se manifeste de multiples manières. Dieu qui est pourtant pur esprit par nature, a assumé dans la personne du Fils une nature humaine (un corps et une âme humains). Tel est le dogme de l’Incarnation. Dans cette logique, le langage de l’Église est un langage sacramentel : un signe visible, matériel, corporel, exprime la grâce efficace que nous recevons. Comme nous lavons notre corps chaque jour, notre âme est lavée du péché originel une fois pour toute par l’eau du baptême. Comme nous nourrissons plusieurs fois par jour notre corps pour qu’il puisse y puiser l’énergie nécessaire aux choses de la vie, notre âme puise dans la communion au Corps et au Sang du Christ l’énergie spirituelle nécessaire au combat pour la foi, l’espérance et la charité et ainsi être sauvé. Comme le Christ est le Fils de Dieu, il a choisi d’assumer évidemment un corps masculin pour exercer son sacerdoce suprême et épouser mystiquement l’humanité dans l’Église. Le prêtre est justement du côté de l’époux. Raison pour laquelle jamais l’Église n’acceptera d’ordonner des femmes car c’est infailliblement défini comme contraire à la volonté de Dieu.

  1. Corps et amour
    1. Un corps pour aimer à l’image de Dieu

Comme Dieu est communion d’amour du Père et du Fils dans l’Esprit-Saint, baiser éternellement échangé entre le Père et le Fils, Dieu a voulu créer un sacrement primordial, le seul qui existât avant l’Incarnation du Fils, dès la Création d’Adam et Ève : le mariage qui est évoqué de manière indirecte dans l’épître. L’altérité homme-femme est voulue par Dieu pour permettre à l’être humain d’atteindre la plénitude de son humanité. On ne peut réaliser sa vocation humaine et s’accomplir ainsi pleinement dans la vie que si l’on se conforme à ce que Dieu a mis en nous en nous créant, autant dire en respectant le plan d’amour de Dieu. C’est lui le Créateur et lui qui fixe les règles du jeu. Comme on peut faire des fautes de grammaire en écrivant la langue française, on peut faire des fautes de la grammaire de l’amour par une mauvaise pratique dans la vie.

L’homme est fait pour aimer puisque Dieu à l’image duquel il est fait est amour (1 Jn 4, 8). L’amour, n’étant pas narcissique et replié sur soi, a besoin d’un vis-à-vis. En Dieu, le vis-à-vis est en lui-même puisque les trois personnes divines du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint sont tellement unies qu’elles partagent la même substance. Chez l’homme c’est différent, à chaque personne correspond une substance différente. Mais cette substance ne se réalise qu’en s’ouvrant à l’autre par l’amour : en acceptant que l’autre me soit si indispensable que je ne puisse pas vraiment m’accomplir sans lui. Je dois me reconnaître faible en ayant besoin de l’autre pour pouvoir le recevoir.

Le prêtre se donne dans une sorte de mariage mystique à l’Église, épouse du Christ. Et cette vocation implique un célibat concret pour être fécond mystiquement par la puissance de l’Esprit-Saint. Si le prêtre est du côté du Christ, de l’Époux, les religieuses sont quant à elles du côté de l’Épouse, de l’Église. Raison pour laquelle elles portent souvent une alliance et que certaines mystiques ont connu la grâce du mariage spirituel avec le Seigneur (S. Catherine de Sienne ou S. Thérèse d’Avila). Donc les deux seuls états de vie qui existent sont parallèles : le mariage est l’état naturel, la consécration à Dieu dans le célibat ou la chasteté, respectivement pour les prêtres et religieux est au contraire une vocation spéciale qui met à part du commun des hommes et exige une vie spirituelle pour être bien vécu en s’ouvrant aux grâces d’état nécessaires pour bien le vivre.

  1. Aimer jusqu’au bout

On comprend dès lors que ce choix est définitif. Parce que l’amour de Dieu est sans retour. Dieu ne regrette rien. Il ne se repent pas d’avoir créé l’homme même s’il n’a de cesse qu’il s’amende (dès le déluge en sauvant le seul Noé). Il souhaite sauver chacun d’entre nous mais respecte notre liberté qui souvent sert à s’écarter de lui. La fidélité dans l’alliance est donc cruciale et c’est elle qui est célébré aujourd’hui dans les noces d’or de M. et Mme Debris. Au-delà du oui initial, il faut chaque jour reposer des petits oui qui feront le grand oui d’une fidélité à l’épreuve du temps. Même l’impératrice Zita qui n’eut pas la chance de vivre en couple plus de onze ans choisit de rester fidèle dans le veuvage à son époux dès l’âge de 30 ans pendant 67 ans ! Juste au sortir de la messe de ses fiançailles avec l’archiduc Charles, elle s’entendit dire par son bienheureux fiancé : « Maintenant il faut nous aider mutuellement à aller au Ciel ».

S. Paul nous indique comment faire dans son hymne à la charité : « L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais » (1 Co 13, 4-8). En effet, nous serons jugés sur le véritable amour de charité et chaque acte d’amour possède son poids d’éternité.

Conclusion

Dans La boutique de l’orfèvre, une de ses pièces de théâtre, Jean-Paul II écrit : « Les gens se laissent emporter par un amour qu’ils croient absolu et qui n’a pas les dimensions de l’absolu. Et ils sont tellement victimes de leurs illusions, qu’ils ne ressentent même pas le besoin d’amarrer cet amour à l’Amour qui a ces dimensions. Ce n’est pas la passion elle-même qui les aveugle, mais le manque d’humilité envers l’amour dans son essence véritable. S’ils en sont conscients, ils parent au danger, énorme, car la pression de la réalité est trop forte, l’amour ne peut lui résister ».

« Parfois, notre existence paraît trop courte pour l’amour ; parfois, au contraire, l’amour humain paraît trop court par rapport à l’existence, ou plutôt trop superficiel. Nous disposons tous d’une vie et d’un amour : comment les accorder en un tout ? ». Rendons aujourd’hui grâce pour la fidélité de ceux qui se sont efforcés d’accorder leur existence à un amour humain unique car enraciné dans l’amour surnaturel de Dieu.