3e Carême (24/03 - exorcismes)

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Choisir l’un des deux étendards : Dieu ou Satan

Le troisième dimanche de Carême nous fait méditer l’Évangile de Lc 11.

  1. L’exorcisme

L’exorcisme, en grec ekballô, revient six fois dans cet extrait. Chasser les démons se dit littéralement jeter dehors (ek et ballô, jeter, au sens littéral comme dans discobole). Pourquoi une telle insistance sur cet aspect du ministère de Jésus ? Les démons sont admis par toute l’assistance de Jésus : non seulement ils existent mais font aussi du mal. Même les détracteurs de Jésus ne remettent pas en cause que le Christ a chassé les démons : son pouvoir sur les démons est ainsi reconnu.

Dans ce passage, les démons sont liés à des maladies. Ici, il est muet au début ; ailleurs, il provoque l’épilepsie. Nous avons donc affaire à deux miracles à la fois, un exorcisme et une guérison. Cette action de Jésus suscite l’admiration. En latin, ad signifie s’approcher et mirum, miracle. En grec, ethaumasan donne thaumaturge. Le miracle, celui qui guérit suscite une interrogation.

Si le miracle n’est pas contesté, la question porte sur l’origine du pouvoir de Jésus : par qui fait-il ce miracle ? Ces ennemis disent par Belzébul (le Seigneur des mouches, même si cette traduction est contestée). L’autre possibilité serait le doigt de Dieu (digitus Dei) car Jésus vient de Dieu. Scribes et pharisiens pensent qu’il vient des démons. L’argument paraît faible. Comment Jésus pourrait venir des démons et leur faire du mal ? La mauvaise foi est à l’œuvre. Face à un miracle, certains refusent de conclure que Jésus Christ est Dieu. Il en est souvent de même, aujourd’hui, face aux miracles. On peut toujours mettre une évidente guérison miraculeuse devant les yeux des gens, s’ils ne veulent pas croire, ils trouveront toujours des prétextes pour ne pas croire.

  1. Pour ou contre Dieu
    1. Choisir son camp

« Mais si j’expulse les démons par le doigt de Dieu, c’est qu’alors est venu parmi vous le royaume de Dieu ». Pour Benoit XVI, Jésus est le royaume de Dieu. Le royaume n’est pas autre chose que la personne du Christ que nous contemplerons par la vision béatifique si nous sommes admis au Paradis.

Quand le Christ affirme « qui n’est pas avec moi est contre moi », il n’est pas manichéen mais décrit le combat spirituel qui ne peut être nié. Chercher Dieu implique d’abord de s’éloigner du démon. Quand on avance vers un point, on s’éloigne du point de départ opposé. Or depuis la chute, le monde est au pouvoir de Satan. Il n’y a pas d’alternative ou troisième voie. Le manichéisme affirme faussement que la puissance du démon serait équivalente à celle de Dieu. Dieu et Satan (un anti-Dieu) seraient au même niveau. Mais les Chrétiens doivent, sans manichéisme, choisir si l’on est avec ou contre Dieu.

Le combat spirituel n’est pas extérieur à nous-mêmes. Il est en nous. Au début de l’Évangile, le démon avait infesté ou possédé ce muet. Même si nous ne subissons pas une influence du démon aussi grande, par le péché, nous ouvrons tous une porte au démon. Non seulement dans notre personne ou notre corps mais aussi dans le corps du Christ qui est l’Église. Le démon s’y déchaine de manière privilégiée.

Ekballo, mot grec pour ‘chasser’, ‘jeter dehors’ (les démons) fait étymologiquement penser à deux autres mots grecs symbolon et diabolos.

  1. Symbolon et diabolos

Syn-bolon signifie mettre/jeter ensemble (bolon dérivant de ballô aussi). Cela donne un symbole, le contenu dogmatique du Credo. Quand on professe le Credo, la vraie foi de l’Église, on se reconnait membre de l’Église. On choisit déjà Dieu contre le monde.

La mythologie grecque pratiquait des cultes à mystères pourvus de rites initiatiques, comme pour Mithra ou pour Déméter, déesse des moissons, à Eulésis où les gens venaient cachés. Ils ne se connaissant pas les uns les autres et ils se reconnaissaient la fois suivante qu’en mettant ensemble (syn-ballô : le symbole) le tesson (ostrakon) du vase qu’ils avaient cassé et reconstituaient. Ce symbole était la clef de leur appartenance commune au groupe.

Celui qui fait le contraire, qui divise, est le diable qui se jette en travers (dia-bolos) du plan divin, essayant d’empêcher cette union des membres de l’Église. « Celui qui ne rassemble pas avec moi, disperse » (Mt 12, 30). Le travail du démon consiste à disperser, pas seulement diviser le corps de l’Église mais aussi diviser l’unité de la personne humaine par ce hiatus entre ce qu’on devrait/voudrait faire mais ce qu’on ne fait pas puisque pécheur.

  1. L’action divine sépare
    1. Dieu crée en séparant le tohu-bohu

Jésus est Dieu. Dieu est créateur. Le Fils, en communion avec l’action du Père et du Saint-Esprit, est plus particulièrement recréateur. Il est rédempteur. Dieu créa le monde en commençant par séparer. S’il crée à partir de rien (ex nihilo), la matière créée compose une espèce de masse informe (en hébreu tohu-bohu), qui fut séparée progressivement : les astres, les luminaires de la nuit et du jour, la terre et le ciel, la terre et les eaux, les eaux d’en haut et les eaux d’en bas. Le récit de la Genèse montre que Dieu crée en séparant.

Comment le Christ va-t-il recréer ? De la même manière : en séparant. Séparer n’est pas nécessairement mauvais comme pour le démon. Séparer permet la distinction, condition de possibilité de la vraie communication. Le mot ‘interdit’, en latin interdictum signifie ‘dire entre’. Même les limites à ne pas franchir permettent la communication. Nous ne sommes pas dans le fusionnel. L’indistinction empêche la communication car on ne sait plus si on est un ou deux. Or, comment se parlerait-on à soi-même ?

  1. La séparation opérée par le Christ

Le monde actuel est tombé dans ce travers diabolique de l’indifférenciation, mettant trop en avant la dimension maternelle alors qu’en psychologie freudienne, la fonction du père consiste à séparer l’enfant de la mère par exemple, empêchant que ne continue la dimension fusionnelle de la grossesse ou de l’allaitement (« heureuses les mamelles que tu as tétées »). Dieu aussi est Père et sait ce qu’il doit faire.

Le Christ agit pareillement, séparant en nous ce qui appartient à Dieu de ce qui relève de l’influence du démon, de tout ce qui est lié au pêché et au monde. Il nous purifie de ces démons ou esprits impurs cherchant à empêcher la communion avec Dieu. La distinction entre sacré et profane (pro-fanum : devant le temple, donc extérieur au monde divin) recoupe ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient au monde, dominé par le démon. Face à l’incompatibilité des deux, il faut séparer, faire le ménage, comme ce démon chassé qui réussit à revenir et trouve la maison bien nettoyée et même décorée. La confession nous rend purs.

Mais pourquoi se confesser fréquemment puisque je dis souvent la même chose ? Benoit XVI répondait : mais pourquoi faites-vous le ménage toutes les semaines ? Ne trouvez-vous pas toujours quelque poussière ? Quand on fait un bon examen de conscience, on trouve toujours des péchés. « Le juste pèche sept fois par jour » dit l’Écriture. Le chiffre sept n’est pas inintéressant. Les sept démons qui sont appelés en renfort sont sans doute une évocation des sept péchés capitaux.

Le Christ veut contenir cette tendance au mal qu’est la concupiscence, nous faire choisir Dieu, et faire ce ménage en nous. Certes, on peut être vaincu par un plus fort (quand reviennent plusieurs démons ou quand le garde de la maison est vaincu par un plus fort). Mais si le démon peut nous vaincre, il n’est jamais plus fort que le Christ. Posons cet acte de foi. Le démon peut faire du mal mais si on choisit le Christ, Dieu gagnera quand même. Le terme grec qui désigne les armes battant cet homme est panoplia. Notre panoplie est le septénaire des sacrements, en particulier de la confession en ce temps de Carême.

  1. Conclusion

Les foules réagissent d’abord face à un muet, victime libérée du démon, et finalement proclament la louange de Dieu. Proclamons Dieu pour le faire triompher en nous, en confessant le symbole de l’Église et en choisissant l’invincible miséricorde de Dieu.