4e Carême (31 mars - prière 2)

Homélie du 3e dimanche de Carême (31 mars 2019)

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La prière (2)

Poursuivons notre méditation sur la prière qui doit toujours être un effort de carême tout en demeurant le moyen ordinaire, valable toute l’année, d’entrer en relation personnelle avec Dieu.

  1. Prier, un acte humain d’intercession
  1. Prier est le propre de l’homme

La prière est un acte de la raison par lequel un être s’ordonne à un supérieur, lui demandant d’intervenir dans sa propre vie. C’est donc un acte proprement humain. Au sens strict, les personnes divines ne prient pas car elles n’ont personne au-dessus d’elles. De même les bêtes, créatures privées de raison, ne prient pas (II-II, 83, 10). Lorsque la Bible parle pour les animaux « d’invoquer » Dieu (comme Ps 146, 9 où les petits du corbeau réclament à Dieu leur pâture), cela se rapporte à leur instinct naturel qui suit l’ordre voulu par Dieu (ad 3).

Lorsque l’on écrit dans la Sainte Écriture que le Fils prie, il le fait suivant la nature humaine qu’il a assumée et non selon la nature divine. Quant à l’Esprit Saint, on dit qu’il demande parce qu’il nous fait demander quelque chose au Père par le Fils (ad 1).

  1. Les saints prient-ils pour nous ?

L’intercession des saints est objet d’un litige qui nous oppose aux protestants qui préfèrent s’adresser au Bon Dieu plutôt qu’à ses saints comme le dit un adage qu’ils ne renieraient pas. Bien sûr, c’est toujours Dieu qui exauce. Mais les saints n’obtiennent que ce que Dieu veut réaliser par le moyen de leurs prières.

La charité qui nous fait prier ici-bas pour autrui est plus parfaite encore au Ciel. Aussi les saints prient-ils ardemment pour les pèlerins terrestres qu’ils aident de leurs prières. Plus ils sont unis à Dieu, plus leurs prières sont efficaces. Car l’ordre divin veut que l’excellence des êtres supérieurs rayonne sur ce qui est au-dessous d’eux, comme la clarté du soleil se répand dans l’air. Ainsi, le Christ « est toujours vivant pour intercéder en leur faveur » (He 7, 25). En effet, « si les apôtres et les martyrs prient pour les autres alors qu’ils vivent encore ici-bas, où ils doivent encore se soucier d’eux-mêmes, combien plus après leurs victoires, leurs couronnes et leurs triomphes » (S. Jérôme) (II-II, 83, 11). Leurs prières sont efficaces grâce aux mérites acquis par eux et agréables à Dieu (ad 1). Et eux demandent ce qu’ils estiment devoir dépendre de leurs prières selon la volonté de Dieu (ad 2).

Clarifions le fait que les pauvres âmes du purgatoire pour S. Thomas ne peuvent pas intercéder pour nous tant qu’ils n’ont pas fini d’être purifiés, donc tant qu’ils n’ont pas rejoint le Paradis auquel ils sont destinés à terme : « bien que supérieurs à nous par leur impeccabilité, (ils) sont en état d’infériorité si l’on considère les peines qu’ils souffrent. À ce point de vue, ils ne sont pas en état de prier, mais plutôt que l’on prie pour eux » (ad 3).

Il ne serait pas juste de se limiter aux seuls grands saints au motif qu’eux seuls seraient efficaces. Dans la hiérarchie céleste, Dieu veut que les êtres inférieurs soient aidés par tout ce qui leur est supérieur (à commencer par les anges inférieurs illuminés par ceux des chœurs supérieurs quant à la vision de Dieu). C’est pourquoi il faut prier non seulement les plus grands saints, mais aussi les moindres. Sinon, en suivant la logique jusqu’au bout, il ne faudrait implorer miséricorde que de Dieu seul. Il arrive parfois que l’invocation d’un moindre saint ait plus d’efficacité, soit qu’on l’implore avec plus de dévotion, soit que Dieu veuille proclamer sa sainteté (ad 4). C’est la raison des nombreux miracles réclamés par l’Église comme garantie d’un procès humain de béatification pour un confesseur et de canonisation pour un martyr (dispense du premier miracle pour lui).

  1. La prière est-elle méritoire pour nous ?

La prière offre une consolation spirituelle immédiate mais est pour l’avenir doublement efficace. La prière est méritoire car elle provient de la charité qui nous fait désirer ce qu’on demande. Cela passe par la vertu de religion qui nous adresse à Dieu en qui nous croyons par la foi. L’humilité est nécessaire car on reconnaît ainsi son indigence. Par ailleurs, la prière est efficace pour obtenir ce qu’on demande. Car c’est par la grâce de Dieu que nous prions. « Il ne nous encouragerait pas à demander s’il ne voulait pas donner » (S. Augustin) (II-II, 83, 16).

Certes, nous savons tous que nous sommes loin d’être toujours exaucés. Soit on demande des choses inutiles pour atteindre le Paradis : « Lorsque nous supplions Dieu avec foi, pour obtenir des choses nécessaires à cette vie, c’est la miséricorde qui nous exauce, et la miséricorde encore qui se refuse à nous exaucer, car le médecin sait mieux que le malade ce qui est utile à sa faiblesse » (S. Augustin). Même S. Paul ne fut pas exaucé lorsqu’il demandait que Dieu éloignât de sa chair l’aiguillon, parce que cela ne lui était pas avantageux.

Si nous demandons ce qui concerne vraiment notre salut, on doit le mériter par la prière et par les bonnes œuvres. Si on reçoit infailliblement ce qu’on a demandé, nous ne maîtrisons pas le moment où on doit le recevoir. « Il y a des demandes que Dieu ne refuse pas, mais qu’il fait attendre pour les exaucer au bon moment » (S. Augustin). Et il faut toujours persévérer. « Quand vous demandez sans recevoir, c’est que vous demandez ce qu’il ne faut pas, ou bien sans foi, avec légèreté, ou ce qui ne vous était pas utile, ou sans persévérance » (S. Basile). Enfin, on ne maîtrise pas tout lorsqu’il s’agit de prier pour les autres. Donc pour être exaucé sûrement, il faut remplir quatre conditions : demander pour soi ce qui est nécessaire au salut, avec piété et persévérance (ad 2).

Du coup, parlant des mérites se pose la question de l’efficacité de la prière du pécheur. Distinguons : Dieu aime l’homme dans sa nature humaine mais déteste le péché. Dieu n’écoute pas, par miséricorde, une prière en tant qu’il est pécheur, voire parfois l’exauce mais pour son châtiment car Dieu permet que le pécheur se précipite encore davantage dans le péché. « Il y a des choses que Dieu refuse par bonté, et qu’il accorde par colère » (S. Augustin). Si le pécheur est inspiré d’un bon désir de la nature, Dieu l’exauce, non par justice car le pécheur ne le mérite pas, mais par pure miséricorde (tout en respectant les conditions citées).

  1. Le concret de la prière
  1. Faut-il prier à voix haute ?

La prière communautaire est celle que les ministres de l’Église offrent à Dieu en tenant la place de tout le peuple fidèle. Il faut donc qu’elle soit connue de tout le peuple, puisqu’elle est faite à sa place, ce qui ne serait pas possible si elle n’était pas vocale. Mais la prière individuelle que chacun offre en son nom propre, pour soi-même ou pour autrui n’est pas nécessairement vocale.

Toutefois, on prie à voix haute individuellement :

  • pour exciter intérieurement la dévotion, par laquelle l’âme s’élève à Dieu dans la prière. En effet, par ces signes extérieurs, l’âme est amenée à connaître et, par suite, à aimer. Dans la prière individuelle, user de paroles et de signes corporels analogues (la posture physique) contribue à éveiller la vie intérieure. Si cela devait distraire ou paralyser notre âme, il faudrait y renoncer car certains n’ont pas besoin de ces signes pour être disposés à la dévotion.
  • on rend à Dieu son dû parce que l’homme emploie à le servir tout ce qu’il tient de lui, son esprit, mais aussi son corps (surtout pour la satisfaction).
  • la prière devient vocale par une sorte de rejaillissement de l’âme sur le corps, sous la véhémence du sentiment, à la manière de ce qui adviendra pour les âmes séparées conjointes à leur corps à la Résurrection finale : « Mon coeur s’est réjoui, et ma langue a exulté » (Ps 15, 9).
  1. Faut-il être attentif quand on prie ?

La nécessité d’être attentif quand on prie peut s’entendre de deux manières.

  • Nécessaire désigne ce sans quoi une réalité n’obtient pas son effet. La prière a trois effets.
    • Comme pour tous les actes informés par la charité, la prière est méritoire. Il n’est pas nécessaire que l’attention accompagne la prière d’un bout à l’autre car l’intention initiale rend méritoire l’ensemble de la prière.
    • Par la prière, on obtient ce qu’on y demande, elle est efficace. Et là encore Dieu regarde principalement l’intention première. Cependant, Dieu n’écoute pas la prière qu’on fait sans s’appliquer (S. Grégoire).
    • Elle produit une certaine réfection spirituelle dans l’âme qui, elle, requiert nécessairement une prière attentive : « si ma langue seule prie, mon esprit ne recueille aucun fruit » (1 Co 14, 14 Vulg.).
  • Nécessaire est ce qui permet de mieux atteindre sa fin : alors l’attention est absolument nécessaire à la prière.

Enfin, pour la prière vocale explicitement, distinguons trois sortes d’attention. 1° aux mots eux-mêmes pour ne pas se tromper ; 2° au sens des mots ; 3° au but de la prière : Dieu et l’objet de la demande et celle-là est la plus nécessaire tout en étant à la portée même des gens simples car il s’agit d’un élan spirituel (II-II, 83, 13).

Il ne convient pas de se mettre martel en tête quant aux distractions, pourvu qu’elles soient involontaires ! La faiblesse naturelle de l’esprit humain ne lui permet pas de demeurer longtemps dans les hauteurs. Le poids de la faiblesse humaine ramène l’âme à des régions plus basses, et l’esprit qui dans la prière était monté vers Dieu par la contemplation, se trouve soudain errant à l’aventure par suite de notre fragilité (ad 2). Alors ce n’est pas peccamineux : « si, affaibli par le péché, tu ne peux te fixer dans la prière, Dieu te pardonnera ; car ce n’est pas par négligence, mais par fragilité que tu ne peux, comme il faudrait, demeurer en sa présence » (S. Basile) (ad 3).

  1. La prière doit-elle être prolongée ?

Dans son origine, qui est le désir de charité, la prière doit être continuelle, en acte ou en puissance car tout est rapporté à la gloire de Dieu. Mais prise au sens strict, en elle-même, la prière ne peut évidemment pas être continuelle car d’autres occupations nous réclament. « Nous fixons donc des heures et des temps déterminés pour exprimer vocalement à Dieu nos prières, afin de nous tenir avertis par ces signes sensibles ; dans la mesure où nous progresserons dans ce désir, nous en prendrons conscience, et nous l’exciterons plus vivement en nous » (S. Augustin).

Mais toute chose doit être proportionnée à sa fin. La prière ne doit durer qu’aussi longtemps qu’il est utile pour exciter la ferveur du désir. « Cette tension intérieure, comme elle ne doit pas être forcée si elle ne peut durer, ne doit pas non plus être aussitôt rompue quand elle est prête à se prolonger » (S. Augustin). Individuellement, cela suit donc l’élan intérieur de la personne qui prie et communautairement, la dévotion du peuple (II-II, 83, 14).

Pour S. Augustin : « Ce n’est pas parler beaucoup que prier longtemps. Autre chose est l’abondance des discours, autre chose le prolongement du désir ». « Parler beaucoup, c’est dans la prière traiter du nécessaire avec des mots inutiles. La plupart du temps, il s’agit de gémissements plus que de discours » (S. Augustin) (ad 1). Le prolongement de la prière ne consiste pas à demander beaucoup de choses, mais à s’attacher de façon continue à en désirer une seule (ad 2).

  1. Les différentes espèces de prière

Par la prière, on s’approche de Dieu puisque prier c’est élever l’esprit vers Dieu. Quand on demande quelque chose de précis, on fait une postulation. Si c’est imprécis (l’aide de Dieu), on parlera de supplication. Si on se contente d’exposer un fait comme Marie de Béthanie à propos de Lazare : « celui que tu aimes est malade » (Jn 11, 3), il s’agit d’une insinuation. Le motif pour obtenir est chez Dieu sa sainteté (obsécration) comme dans les litanies, quand on implore au nom de réalités saintes (« Par ta naissance délivre-nous, Seigneur »). Chez l’homme, c’est l’action de grâce : « En rendant grâce pour les bienfaits reçus, puissions-nous en recevoir de plus grands » dit une oraison du missel.

Ces quatre éléments se retrouvent dans bon nombre d’oraisons de l’Église comme pour la fête de la Trinité : « Dieu éternel et tout-puissant (élévation de la prière vers Dieu) qui as donné à tes serviteurs (action de grâce), accorde, nous le demandons (postulation) (…) par Jésus Christ Notre Seigneur (obsécration) (II-II, 83, 17).