Quinquagésime (03/03/19 vraie dévotion à la chaire de S. Pierre 2)

Homélie de la Quinquagésime

(24 février 2019 – vraie dévotion au Pape 2)

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Tu es Petrus – la vraie dévotion à la chaire de S. Pierre (2)

  1. Un exercice inquiétant de la papauté actuelle
    1. Une bicéphalie papale est-elle possible en saine ecclésiologie ?

La papolâtrie s’exprime dans une françoisolatrie, mais aussi de benedictolotrie[1], quitte à vouloir faire contrepoids d’un pape contre un autre, généralement en soulignant l’harmonie et la coexistence entre les deux papes, imaginant une éventuelle division de leurs rôles. Dans cette bicéphalie papale, François remplirait ses fonctions et puis Benoît servirait la chaire de Pierre par la prière, voire le conseil. Même Mgr. Gänswein, l’homme le plus proche de Benoît XVI dont il est le secrétaire particulier (en plus d’être à la tête de la Maison Pontificale de François), a sorti la monstruosité qu’il y avait là comme l’illustration de la collégialité au plus haut niveau hiérarchique[2] !

Mais la vérité est qu’il est impossible que deux papes puissent exister. La papauté n’est pas démontable : il ne peut y avoir qu’un seul Vicaire du Christ. Benoît XVI avait la capacité de renoncer à la papauté, mais en conséquence, aurait dû abandonner le nom de Benoît XVI, et renoncer à s’habiller en blanc et à porter le titre de pape émérite, cessant définitivement d’être pape et quittant également la Cité du Vatican. Car Benoît XVI se trompe dans son ecclésiologie fondée sur une conception sacramentelle et non juridique de la papauté. Effectivement, si le munus Petri ou office pétrinien était un sacrement et non un office juridique, il aurait un caractère indélébile. Mais, dans ce cas, il serait impossible d’y renoncer comme on ne peut enlever son ordination presbytérale à un prêtre réduit à l’état laïque, qui, de ce fait, pourra validement et licitement administrer des sacrements in articulo mortis même après. La démission présuppose la révocabilité de l’office car celui-ci est un pouvoir hiérarchique et non d’ordre.

Le Cardinal Brandmüller face à ce parallélisme d’un pape régnant et d’un pape en prière écrit : « un pape à deux têtes serait une monstruosité »[3]. « Le droit canon ne reconnaît pas la figure d’un pape émérite ». « Le cessionnaire, par conséquent n’est plus évêque de Rome, même pas un cardinal ». À ceux qui douteraient du coup de la validité de l’élection du pape François, la pacifique « universalis ecclesiae adhæsio » ou acceptation ecclésiale universelle est un signe qui met hors-jeu tous les défauts de l’élection papale (comme les machinations illégales, les conspirations évoquées par la « mafia de Saint-Gall » du cardinal Daneels)[4]. En effet, aucun cardinal du conclave n’a jamais remis en cause l’élection du Saint-Père.

  1. « Nemine est judicandus, nisi a fide devius... »

Le caractère juridique de l’office pétrinien est bien décrit par l’éminent canoniste au-dessus de tout soupçon qui fut mon professeur à l’Université Grégorienne, le P. Gianfranco Ghirlanda, sj, : « La vacance du Siège Romain se produit en cas de cessation de la fonction de la part du Pontife Romain, ce qui arrive pour quatre raisons : 1) la mort, 2) une folie perpétuelle et certaine ou une complète infirmité mentale ; 3) l’apostasie notoire, l’hérésie, le schisme ; 4) la démission »[5]. « Dans le premier cas, le Siège Apostolique est vacant à partir du moment de la mort du Pontife Romain ; dans la deuxième et dans la troisième à partir du moment de la déclaration de la part des Cardinaux ; dans le quatrième à partir du moment du renoncement ».

À ce stade, et donc avant même l’élection du pape François, il s’attarde sur « l’exemple académique » que représente le cas d’un pape hérétique. « Il y a le cas, admis par la doctrine, d’une apostasie notoire, d’une hérésie et d’un schisme dans lequel le Pontife Romain pourrait tomber, mais en tant que ‘docteur privé’, c’est-à-dire qui n’exige pas l’assentiment des fidèles parce que, par la foi dans l’infaillibilité personnelle que le Pontife Romain a dans l’accomplissement de sa fonction, et donc dans l’assistance du Saint-Esprit, nous devons dire qu’il ne peut pas faire d’affirmations hérétiques, souhaitant utiliser son autorité primatiale parce que s’il le faisait, il tomberait ipso jure de son office. Cependant, dans de tels cas, parce que ‘le Premier Siège n’est jugé par personne’ (canon 1404), personne ne pourrait déposer le Pontife Romain, mais seulement une déclaration du fait serait prononcée, et qui devrait être faite par les cardinaux, au moins de ceux présents à Rome. Une telle éventualité, bien que prévue dans la doctrine, est considérée comme totalement improbable, par l’intervention de la Divine Providence en faveur de l’Église ».

L’équivalent de la théologie thomiste en droit canonique est constituée par le décret de Gratien et ses disciples. Rappelant une affirmation de Saint Boniface, archevêque de Mayence, il affirmait que le Pape ou Prima sedes a « nemine est iudicandus, nisi deprehendatur a fide devius », le pape n’est jugé par personne, sauf quand il s’écarte de la Foi[6], ce qui fut admis durant tout le Moyen Âge[7]. D’ailleurs l’histoire enseigne que cela est arrivé, même si c’est rare.

Dans le cas d’un pape hérétique, le principe d’impossibilité de juger du premier siège n’est pas violé : l’hérésie, comme la perte des facultés mentales ne serait que constatée par les cardinaux sans avoir nullement à le déposer. La cessation de l’office primatial ne serait reconnue et déclarée que par eux.

L’Église étant une société visible et parfaite, la perte de la foi par son chef visible devrait être un fait public et manifeste[8]. Comme un arbre peut vivre pendant un certain temps après que ses racines ont été coupées, la compétence peut être maintenue précairement par le possesseur, même après une chute dans l’hérésie. Jésus-Christ maintient provisoirement la personne du pontife hérétique dans sa juridiction jusqu’à ce que l’Église reconnaisse la déposition.

Quoi qu’il en soit, cette possibilité, déjà réellement advenue dans l’histoire, ne signifie en aucune manière diminuer l’amour et la vraie dévotion à la papauté.

  1. Mener le bon combat (2 Tim 4, 7)
    1. Contre un repliement sur les catacombes

La visibilité de l’Église empêche la tentation des catacombes : déserter le champ de bataille et s’illusionner en croyant pouvoir survivre sans se battre. C’est au rebours de la conception militante du christianisme. On ne doit pas se résigner au fait de n’être plus qu’une minorité, qui plus est divisée. Les batailles perdues sont celles qui n’ont pas été menées car les iréniques refusent le concept même d’ennemis, tournant leurs dos aux deux cités de S. Augustin ou même de S. Ignace de Loyola. Sinon, c’est accepter le progressisme et le modernisme. On ne peut opposer l’Église constantinienne à l’Église minoritaire et persécutée des trois premiers siècles car Pie XII, dans son discours à l’Action Catholique le 8 décembre 1947, a réfuté cette théorie : « L’Église des premiers siècles n’a pas rarement été représentée comme ‘l’Église des catacombes’ comme si les Chrétiens de l’époque avaient l’habitude de vivre là, cachés. Il n’y a rien de plus inexact : ces nécropoles souterraines, destinées principalement à l’enterrement des fidèles, ne servaient pas de lieux de refuge, sinon, peut-être, parfois, devant de violentes persécutions. La vie des Chrétiens, dans ces siècles marqués par le sang, s’est déroulée au milieu des rues et des maisons, en plein air. Ceux-ci ‘n’ont pas vécu à l’écart du monde ; ils fréquentaient, comme les autres, le forum, les bains, les ateliers, les boutiques, les marchés, les places publiques ; ils exerçaient leurs professions de marins, de soldats, de fermiers et de marchands’. (Tertullien, Apologeticum, vers 42). Souhaitant dépeindre cette Église valeureuse, toujours prête à vivre au premier plan, une communauté de réfractaires, se cachant pour ne pas être embarrassés ou par lâcheté, serait une insulte à leurs vertus. Ils étaient pleinement conscients de leur devoir de conquérir le monde pour le Christ, de transformer la vie privée et publique selon la doctrine et la loi du divin Sauveur, où une nouvelle civilisation pourrait naître, une autre Rome, jaillissant des tombeaux des deux princes des apôtres. Et ils ont atteint leur objectif. Rome et l’empire romain sont devenus chrétiens ».

Autrefois on disait que le sacrement de la confirmation faisait de nous des ‘soldats du Christ’. Pie XII, s’adressant aux évêques des États-Unis du 1er novembre 1939, a dit : « Le Chrétien, s’il honore le nom qu’il porte, est toujours un apôtre ; il n’est pas permis au soldat du Christ de quitter le champ de bataille car seule la mort met fin à son service militaire ».

  1. La force du silence et la force du discours

Certains pensent que nous devrions abandonner l’action et la lutte parce qu’il n’y aurait plus rien à faire sur le plan humain. Nous devrions attendre une intervention extraordinaire de la Divine Providence. Certainement c’est Dieu, et lui seul, qui guide et change l’histoire. Mais Dieu exige la coopération des hommes et si les hommes cessent de travailler, la grâce divine cessera également d’agir. S. Ambroise précisait bien que « les bienfaits divins ne sont pas transmis à celui qui dort, mais à celui qui veille »[9].

Certains prétendent même qu’en plus de renoncer à l’action, nous devrions renoncer même à la parole comme s’il fallait juste garder le silence et prier. Pourtant, au jour du Jugement, nous répondrons non seulement des vaines paroles, mais aussi des silences coupables. Les moines contemplatifs ont vocation au silence. Mais les catholiques, à commencer par les pasteurs et jusqu’au dernier des fidèles doivent témoigner de leur foi par la parole et par l’exemple comme le firent les apôtres qui conquirent le monde à l’Évangile. S. Athanase et S. Hilaire ne sont pas restés silencieux contre les ariens, S. Catherine de Sienne ne s’est pas tue devant les papes. Le Bx. Clemens August von Galen, évêque de Münster, ne s’est pas tu face au nazisme, pas plus que le serviteur de Dieu Josef, cardinal Mindszenty, primat de Hongrie, face au communisme.

Le silence n’est plus utilisé comme un moment de recueillement et de réflexion préparant à la bataille, mais comme une stratégie politique, une alternative au combat. Un silence qui nous prédispose à la dissimulation, à l’hypocrisie et à la reddition finale. Jour après jour, mois après mois, année après année, la politique du silence est devenue une prison pour de nombreux conservateurs. En ce sens, le silence n’est pas seulement un péché d’aujourd’hui, mais c’est aussi un châtiment pour les péchés d’hier. Cependant, il est libre celui qui, au cours des cinquante dernières années, n’a pas gardé le silence mais a parlé ouvertement et sans compromis, parce que seule la Vérité nous rend libres. (Jn 8, 32).

Tempus est tacendi, tempus loquendi dit l’Ecclésiaste 3,7 : « Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler ». Et aujourd’hui, c’est le moment de parler.

Parler signifie avant tout témoigner publiquement de sa propre fidélité à l’Évangile et aux vérités catholiques immuables, en dénonçant les erreurs. Benoît XV fixe en temps de crise, la règle dans l’encyclique Ad Beatissimi Apostolorum Principis du 1er novembre 1914 contre les Modernistes : « notre volonté est que la loi de nos ancêtres soit toujours sacrée : qu’il n’y ait pas d’innovation, gardons ce qui a été transmis : ‘Nihil innovetur nisi quod traditum est’ »[10]. La Tradition reste le critère pour discerner ce qui est catholique et ce qui ne l’est pas car elle est la foi de l’Église que les Papes ont maintenue et transmise au cours des siècles. Mais la Tradition vient avant le Pape et non le Pape avant la Tradition.

Le Prof. de Mattei ose dire : « Saint-Père, vous êtes le premier responsable de la confusion qui existe aujourd’hui dans l’Église ; Saint-Père, vous êtes le premier responsable des hérésies qui circulent dans l’Église aujourd’hui ». La vraie dévotion à la papauté s’exprime par exemple dans la Correction Filiale au Pape François en 2017. Mais cela doit être filial, respectueux, dévot, sans sarcasme, sans irrévérence, sans mépris, sans zèle amer, sans gratification, sans orgueil, avec un profond esprit de charité, qui est amour pour Dieu et amour pour l’Église.

Il ne suffit pas d’en rejeter la responsabilité sur les cardinaux qui se taisent et ne remplissent pas leur devoir en tant que conseillers et collaborateurs du Pape, ni sur les prélats en général qui favorisent la démolition de l’Église. Il faut alors réduire au minimum indispensable la cohabitation ecclésiastique avec eux comme pour une séparation matrimoniale (si un père exerce une violence physique ou morale contre sa femme et ses enfants, le mariage demeure mais l’Église autorise la séparation de corps et de bien). Mais soutenons aussi l’apostolat des bergers fidèles aux enseignements traditionnels de l’Église, participant à leurs initiatives et les encourageant à parler, à agir et à guider le troupeau désorienté.

Conclusion :

L’Église est visible et se sauvera avec le pape, et non sans lui. Renouvelons le lien d’amour et de vénération qui nous unit au successeur de Pierre par la prière afin que Jésus-Christ lui donne, ainsi qu’à tous les prélats, la force nécessaire pour ne pas trahir le dépôt sacré de la foi et pour revenir à la direction de la bergerie abandonnée. Affirmons notre foi que le Saint-Esprit ne cessera jamais d’assister, même un instant, son Église, dans laquelle, même en temps de défection de la foi, un reste, aussi petit soit-il, de pasteurs et de fidèles continuera à garder et transmettre le dépôt de la foi : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).

Pie XII écrit pour les 1.400 ans de la mort de S. Benoît Fulgens radiatur, le 21 mars 1947 : « À aucun moment de l’histoire, cette promesse ne perd de sa force ; elle est vérifiée au cours de tous les âges qui passent, comme ces âges le font, sous la direction de la Divine Providence. Mais quand les ennemis assaillent le nom chrétien plus violemment, quand la barque fatidique de Pierre est ballottée plus violemment et quand tout semble chanceler sans espoir de soutien humain, c’est alors que le Christ est présent, garant, consolateur, source du pouvoir surnaturel, et il élève de nouveaux champions pour protéger le catholicisme, pour le rendre à sa vigueur antérieure, et lui donner un plus grand accroissement sous l’inspiration et l’aide de la grâce céleste ».

Notre modèle est la Très Sainte Vierge Marie qui, seule avec quelques femmes et S. Jean, a gardé la foi le Samedi-Saint, et qui, après l’Ascension, ne s’est pas tue mais a soutenu par toute la fermeté et la clarté de ses paroles, l’Église naissante. Son Cœur était et demeure le coffre aux Trésors de l’Église.

N’hésitons pas à brandir « l’épée à deux tranchants de la Parole de Dieu » (He 4,12), avec laquelle « ils perceront à travers et encore à travers, pour la vie et pour la mort, ceux contre qui ils sont envoyés par le Dieu Tout-Puissant »[11].

 

[1] Miguel Ange Yáñez dans Adelante la fé.

[2] Discours du 20 mai 2016 à la Grégorienne pour présenter le livre de Roberto Regoli sur Benoît XVI : Als der Blitz einschlug: Gänswein über den „Jahrtausendschritt“ von Papst Benedikt :  « Als Teilhabe an einem solchen „petrinischen Dienst“ aber verstand und versteht Benedikt seine Aufgabe vor und nach dem Rücktritt bis heute. Er hat seinen Stuhl geräumt, doch diesen Dienst hat er mit seinem Schritt vom 11. Februar 2013 eben nicht verlassen. Er hat das personale Amt stattdessen ergänzt um eine kollegiale und synodale Dimension, als einen quasi gemeinsamen Dienst ». Pour la citation en français, cf. Sandro Magister.

[3] Walter Brandmüller, « Renuntiatio Papae. Alcune riflessioni storico-canonistiche » in Archivio Giuridico 3-4 (2016), p. 655- 674, ici p. 660-661.

[4] Geraldina Boni, Sopra una rinuncia. La decisione di papa Benedetto XVI e il diritto, Bononia University Press, Bologna 2015.

[5] « Cessazione dall’ufficio di Romano Pontefice », in La Civiltà Cattolica 3905, 2 mars 2013, p. 445.

[6] Gratianus, Decretum, Pars I, Dist. XL. Cf. Huguccio pisanus, Summa Decretorum , Pars I, Dist.. XL, c. 6.

[7] P. Salvatore Vacca, Prima Sedes a nemine judicatur. Genesi e sviluppo storico dell’assioma fino al Decreto di Graziano, Pontificia Università Gregoriana, Roma 1993, p. 254.

[8] Arnaldo Xavier da Silveira, Ipotesi teologica di un Papa eretico, Solfanelli, Chieti 2016.

[9] Expos. Evang. sec. Luc., IV, 49.

[10] S. Étienne I, letter à S. Cyprien, in DH 110, 4.

[11] S. Louis-Marie Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à la Très Sainte Vierge Marie, n°57.