1er Carême (01/03 - tentation du Christ)

1erdimanche de carême (2020-03-01)

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Le combat spirituel de la tentation

 

 

« Nous n’avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé semblablement en tout, sans le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le trône de la grâce afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour une aide opportune » (He 4, 15-16). L’Évangile du début du carême inaugurant la quarantaine jusqu’à Pâques (Mt 4, 1-11) montre que nous ne sommes pas seuls, contrairement à ce que nous croyons parfois. Dieu nous précède, y compris dans le combat spirituel. Lui aussi a été tenté mais lui a su résister et n’a donc pas succombé à la tentation. Les tentations en soi ne sont pas des péchés, pourvu que nous n’y tombions pas.

 

 

I)     Pourquoi Satan tente-t-il Jésus ?

  1. Le démon ne peut pas penser l’Incarnation

 

Le démon n’a pas réellement cru en l’Incarnation. Le diable s’est refusé à penser que Dieu pût aller aussi loin, voire aussi bas, dans son amour pour nous. Il n’a pas cru que le Fils de Dieu avait caché sa divinité dans son humanité. Or, Jésus s’est incarné pour pouvoir mourir et ainsi tuer la mort de l’intérieur suivant saint Éphrem : « Dans le corps qu’il avait, la mort l’a fait mourir ; et c’est par les mêmes armes qu’il a remporté la victoire sur la mort. Sa divinité, se dissimulant sous l’humanité, s’est ainsi approchée de la mort qui a tué et en est morte. La mort a tué la vie naturelle mais la vie surnaturelle, à son tour, a tué la mort. Parce que la mort n’aurait pas pu le dévorer s’il n’avait pas eu de corps, parce que l’enfer n’aurait pas pu l’engloutir s’il n’avait pas eu de chair, il est venu jusqu’à la Vierge afin d’y trouver la chair qui le porterait aux enfers. Mais, après avoir pris un corps, il est entré aux enfers, il leur a arraché leurs trésors qu’il a dispersés »[1]. Le film de Mel Gibson, la Passion du Christ, montre le démon comprenant son erreur et hurlant à la mort de Jésus car il a saisi « ô mort, où est ta victoire ? » (1 Co 15, 55).

 

  1. Le démon vérifie qui est Jésus : que signifie être fils de Dieu ?

 

« Selon saint Augustin : ‘Le Christ s’est fait connaître aux démons autant qu’il l’a voulu ; et il l’a voulu dans la mesure où il l’a fallu. Mais il s’est fait connaître à eux, non comme aux saints anges par le fait qu’il est la vie éternelle, mais par certains effets temporels de sa puissance’. Et d’abord, en voyant le Christ avoir faim après son jeûne, ils ont pensé qu’il n’était pas le Fils de Dieu. C’est pourquoi, sur ‘Si tu es le Fils de Dieu’ (Lc 4,3),saint Ambroise écrit : ‘Que signifie cette entrée en matière, sinon qu’il savait que le Fils de Dieu viendrait ; mais il ne pensait pas qu’il viendrait dans la faiblesse d’un corps’. Mais plus tard, après avoir vu ses miracles, il soupçonna par conjecture que le Christ était le Fils de Dieu. Aussi, sur ‘je sais que tu es le Fils de Dieu’ (Mc 1,24), saint Jean Chrysostome nous dit-il : ‘il n’avait pas une connaissance certaine et ferme de la venue de Dieu’. Il savait cependant qu’il était ‘le Messie promis dans la Loi’, aussi dit-il : ‘Parce qu’ils savaient qu’il était le Messie’ (Lc 4,41). Mais, s’ils reconnaissaient en lui le Fils de Dieu, c’était davantage un soupçon qu’une certitude. Ce qui fait dire à Bède : ‘Les démons confessent le Fils de Dieu et, comme on dit dans la suite, ils savaient qu’il était le Messie’. Parce que le diable, le voyant fatigué par le jeûne, comprit qu’il était réellement un homme ; mais parce qu’il n’avait pu le vaincre par la tentation, il se demandait s’il était le Fils de Dieu’. Plus tard la puissance des miracles lui fit comprendre, ou plutôt soupçonner, qu’il était le Fils de Dieu. Donc, s’il persuada aux Juifs de le crucifier, ce n’était pas parce qu’il ne pensait pas qu’il était le Messie ou le Fils de Dieu, mais parce qu’il ne prévit pas que lui-même serait condamné par sa mort. Car l’Apôtre dit (1Co 2,8) de ce mystère : ‘Nul des princes de ce monde ne l’a connu. Car s’ils l’avaient connu, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire’ »(ST, III, 44, 1 et 41, 1). Comprenons bien : Messie ou Fils de Dieu peut s’entendre au sens humain ou divin. David était par certain côté ainsi honoré mais là, il ne s’agit pas d’une adoption par la grâce divine d’un homme mais du Fils consubstantiel au Père, de Dieu qui se cache dans l’humanité.

 

 

I)     Le processus de la tentation

 

Dom Guéranger, dans l’Année Liturgique,rapproche les trois tentations du Christ au désert avec « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie » (1 Jn 2, 16). Quand nous sommes tentés de l’une de ces trois manières, suivons l’exemple du Christ pour résister à la tentation.

 

  1. La première tentation : la concupiscence de la chair

 

La faim évoque la concupiscence de la chair, comprise comme la sensibilité, partie de notre âme qui administre tant bien que mal notre corps. Le Christ a jeûné quarante jours et à l’issue de ce jeûne si long, le diable vint le tenter sur ce terrain où il lui est si facile de nous faire tomber. Les sens recherchent le bien et l’agréable. Les délectations les plus fortes viennent du boire et du manger, du dormir et du sexe. Le diable peut atteindre l’âme par le corps chez nous mais pas chez le Christ qui est parfaitement maître de lui (compos sui).

 

La pureté n’est rien d’autre qu’une parfaite maîtrise de son corps. Le corps est parfaitement soumis en tout à l’imperium, au commandement de l’âme en sa partie rationnelle. Les facultés supérieures de l’âme sont obéies par les facultés inférieures, l’âme se soumet le corps. Le bât blesse précisément là. Dieu a permis, dans une mystérieuse pédagogie, que nous soyons désobéis en nous-mêmes comme nous-mêmes lui avions désobéi en Adam. Parce que l’âme n’avait pas obéi à Dieu, il a fait en sorte que, par ce fomes peccati ou foyer de péché, l’homme ne soit plus obéi en lui-même. Le corps n’obéit plus à l’âme et, au sein même de l’âme, les puissances inférieures de la sensibilité, les passions, n’obéissent plus aux puissances supérieures de la raison et de la volonté. Il faut veiller à développer la vertu de tempérance.

 

  1. La seconde tentation : l’orgueil de la vie

 

La seconde tentation est inversée par rapport à saint Jean : « Jetez-vous en bas ». L’orgueil de la vie[2]est « cette confiance en nous-mêmes qui nous rend vains et présomptueux, et nous fait oublier que nous tenons de Dieu la vie et les dons qu’il a daigné répandre sur nous » (Dom Guéranger). Chacun reçoit beaucoup de Dieu, à commencer par l’honneur d’être chrétien. Sommes-nous fiers de nous comme si nous le devions à nos propres mérites ? « L’ennemi veut voir si les faveurs du ciel ont produit dans l’âme de Jésus cet élèvement, cette ingrate confiance qui fait que la créature s’attribue à elle-même les dons de Dieu, et oublie son bienfaiteur pour régner en sa place. Il est déçu encore, et l’humilité du Rédempteur épouvante l’orgueil de l’ange rebelle ».

 

La tentation se présente souvent comme une amnésie se déclinant de deux manières. Soit on ne voit plus du tout que la vie est un don et que Dieu est notre bienfaiteur : on est dégoûté de la vie, en particulier pour sa dimension spirituelle, ou acédie, allant de la négligence des choses divines à l’aigreur envers Dieu. Soit on oublie que les dons reçus nous obligent à une dette de reconnaissance envers lui : on n’éprouve plus la gratitude, d’essence eucharistique (étymologiquement action de grâces : dire merci). Il convient de pratiquer l’anamnèse commençant toute prière qui s’achève par l’épiclèse. Nous faisons alors mémoire des bienfaits de Dieu dans l’histoire du salut mais aussi dans notre propre histoire, singulière. « Parce que vous avez fait cela à nos pères, maintenant nous vous demandons pour nous… ».

 

  1. La troisième tentation : la concupiscence des yeux

 

« La concupiscence des yeux signifie l’amour des biens de ce monde, des richesses, de la fortune, qui brillent à nos regards avant de séduire notre cœur ». La richesse ou le pouvoir peuvent faire croire qu’on pourrait se passer de Dieu, oubliant là encore qu’il est pourvoyeur de tout bien. On s’attribue à soi-même ce qui est reçu. On s’approprie les dons et on oublie qu’on n’en est pas la source. Cela est mauvais si richesses et honneurs sont mal acquis, qu’il a fallu violer la loi de Dieu pour cela.

 

 

Conclusion

 

Pour lutter contre le tentateur, ne cherchons pas à dialoguer avec lui. Nous y perdrions. Suprêmement intelligent et sophiste, le diable présente toujours à son avantage les choses comme avec Ève en Éden. Si la parole de Dieu est puissante, il peut l’utiliser mieux que nous et se faire théologien et nous n’avons pas la science du Christ, Verbe divin, pour lui répondre. Le Christ nous enseigne par contre à approfondir sa Parole et à prier. L’autre moyen est la confession, à pratiquer en carême, ainsi que le jeûne et l’aumône. Ces derniers peuvent être utilement conjoints en offrant ce dont on se prive aux bonnes œuvres. « Avançons-nous donc avec assurance vers le trône de la grâce afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour une aide opportune » (He 4, 16). Seul le Christ peut triompher en nous du démon.

 

 

 


[1]Saint Éphrem, Sermo de Domino nostro, 3-4, 9 (Lamy, 1, 152-158. 166-168 = Off. Lect. Vendredi 3esemaine de Pâques [forme ordinaire]).

[2]« ἡ ἀλαζονεία τοῦ βίου » [hè aladzoneia tou biou] est traduit par la Vulgate par l’orgueil de la vie (superbia vitæ) alors que la Nova Vulgatalit l’orgueil, voire la fanfaronnade de la richesse (iactantia divitiarum). Gardons la traduction ancienne pour mieux coller avec saint Jean dans une exégèse intra-biblique.