4e Carême (22/03 - divertissement)

Homélie du 4e dimanche de Carême (22 mars 2020)

 

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Divertissement et distractions : des dangers pour notre salut

 

 

Et si, au fond, ce confinement imposé était un allié précieux pour le Chrétien en ce temps de Carême ? Le mathématicien et philosophe Blaise Pascal écrivit : « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre » (Pensées 195-196), et il s’interrogea sur ce qu’il appellait le divertissement, sur lequel nous voulons méditer aujourd’hui.

 

 

I)              Éloge de l’ennui salvateur

a.     Misère de la condition humaine et fuite en avant dans le divertissement

 

Pascal ajoutait : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser : c’est tout ce qu’ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c’est une consolation bien misérable, puisqu’elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu’en le cachant elle fait qu’on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi par un étrange renversement de la nature de l’homme, il se trouve que l’ennui qui est son mal le plus sensible est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu’il peut contribuer plus que toute chose à lui faire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement qu’il regarde comme son plus grand bien est en effet son plus grand mal, parce qu’il l’éloigne plus que toute chose de chercher le remède à ses maux. Et l’un et l’autre est une preuve admirable de la misère, et de la corruption de l’homme, et en même temps de sa grandeur ; puisque l’homme ne s’ennuie de tout, et ne cherche cette multitude d’occupations que parce qu’il a l’idée du bonheur qu’il a perdu ; lequel ne trouvant pas en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans se pouvoir jamais contenter, parce qu’il n’est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul » (Pensée 208-210).

 

Être confiné chez soi par la contrainte l’État sous forme nouvelle d’une « dictature sanitaire » (Mgr Athanasius Schneider) serait peut-être un moyen donné par Dieu d’obliger les hommes à se poser enfin dans la solitude et le silence pour réfléchir à ce qu’ils sont. Il peut être bon qu’ils soit contraints de cesser cette quête continuelle de l’avoir (plus de travail, plus de revenus, plus de matérialisme) qui se poursuivait jusqu’à maintenant à un rythme toujours plus effréné. Le monde est devenu par la force des choses un immense monastère. D’aucuns chercheront tout de même à toupiner comme on dit en Normandie, soit s’affairer, tourner dans tous les sens sans raison ni grande efficacité malgré les airs d’importance qu’on se donne. Le Seigneur Jésus l’évoquait déjà : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 41-42). C’est professer là sa foi en la Divine Providence que de se mettre au pied du divin Rédempteur et de l’écouter nous parler car nous n’avons prise sur rien mais d’un autre côté, rien n’est impossible à Dieu (Lc 1, 37).

 

b.     Rencontrer Dieu à l’intime de soi-même

 

« Mais quand j’y ai regardé de plus près, j’ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, vient d’une cause bien effective, c’est-à-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche d’y penser, et que nous ne voyons que nous. Je ne parle que de ceux qui se regardent sans aucune vue de Religion. Car il est vrai que c’est une des merveilles de la Religion Chrétienne, de réconcilier l’homme avec soi-même, en le réconciliant avec Dieu ; de lui rendre la vue de soi-même supportable ; et de faire que la solitude et le repos soient plus agréables à plusieurs, que l’agitation et le commerce des hommes. Aussi n’est-ce pas en arrêtant l’homme dans lui même qu’elle produit tous ces effets merveilleux. Ce n’est qu’en le portant jusqu’à Dieu, et en le soumettant dans le sentiment de ses misères, par l’espérance d’une autre vie, qui l’en doit entièrement délivrer »[1]

 

Sans la foi chrétienne, notre monde ira vers le désespoir le plus complet. Jean-Paul II dans son exhortation apostolique post-synodale sur l’avenir de l’Église en Europe Ecclesia in Europa le prêchait déjà en 2003. Le désir d’éviter l’ennui d’être seul chez soi est profond, d’ordre métaphysique ! Au contraire, il faut prendre le temps de penser à sa condition humaine, de se relier à Dieu, de prier. C’est donc une question de salut. L’ennui et la solitude doivent mener à Dieu qui seul comble vraiment le cœur de l’homme, ainsi que l’avait expérimenté S. Augustin, baptisé à près de 33 ans la nuit de Pâques 387 par S. Ambroise de Milan : « Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors et c’est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant, si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas ! » (Confessions, l. III, c. 6, 11).

 

En cherchant en soi-même par une vraie vie d’oraison, l’homme peut parvenir à trouver Dieu. « En suivant le sens de la chair, c’est toi que je cherchais !  Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même (Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo) ! » (Confessions, III, 6, 11).

 

 

II)           La distraction pour ne pas avoir à choisir

a.     La vie dissolue, l’éclatement humain

 

Pascal poursuivait : « L’âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n’est qu’un passage à un voyage éternel, et qu’elle n’a que le peu de temps que dure la vie pour s’y préparer. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui reste que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l’incommode si fort, et l’embarrasse si étrangement, qu’elle ne songe qu’à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d’être obligée de vivre avec soi, et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s’oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s’occupant de choses qui l’empêchent d’y penser.

C’est l’origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu’on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n’a en effet pour but que d’y laisser passer le temps, sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soi même, et d’éviter, en perdant cette partie de la vie, l’amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l’attention que l’on ferait sur soi-même durant ce temps-là. L’âme ne trouve rien en elle qui la contente. Elle n’y voit rien qui ne l’afflige, quand elle y pense. C’est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l’application aux choses extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffit pour la rendre misérable, de l’obliger de se voir, et d’être avec soi » (Pensée 192-193).

 

Pour S. Thomas : « Plus une créature est élevée et semblable à Dieu, plus Dieu est vu clairement par son intermédiaire, de même qu’un homme est mieux vu dans un miroir ou son image se reflète de façon plus distincte. Ainsi, il est clair que Dieu est vu de façon bien supérieure par l’intermédiaire des effets intelligibles que par celui des effets sensibles et corporels. Mais l’homme est empêché, dans son état présent, de considérer entièrement et lucidement les effets spirituels parce qu’il est tiraillé par les objets sensibles qui l’assiègent » (ST I, 94, 1). La traduction « tiraillé », bien que très bonne, a le défaut de manquer le concept latin de « distracation » (dis-trahere signifie tiré de part et d’autre, aller à hue et à dia, avec une division intérieure par le préfixe dis-). La distraction est comprise péjorativement comme manque d’attention de l’esprit attiré (ad-trahere) par autre chose de plus fort provisoirement. Non-péjorativement, elle désigne un détournement momentané de l’esprit trop préoccupé, vers ce qui amuse ou récrée. Dissoudre sa vie renvoie aussi bien à l’éparpillement consécutif à un manque d’unité intérieure (dissous) qu’à l’absence de tenue morale (dissolu).

 

La distraction cherche à éviter d’avoir à s’engager en faisant l’élection d’un état de vie pour toujours (mariage, consécration à Dieu). Le pouvoir tend toujours à entretenir les plus vils penchants humains depuis le « Panem et circenses » de Juvénal (satire X, vers 81) : « Depuis qu’il n’y a plus de suffrages à vendre, [le peuple] se désintéresse de tout ; lui qui jadis disposa du commandement, des faisceaux, des légions enfin de tout, il n’a plus d’ambitions, il n’éprouve plus qu’un double désir passionné : du pain et des jeux ». Aujourd’hui ce sera le RSA ou les allocations et la « téléréalité » (sic).

 

b.     Dimension peccamineuse quoi qu’il arrive

 

Après la chute d’Adam, l’homme connaît le mal qui habite en son cœur et donc son être corrompu, mais refuse de la considérer froidement et d’accepter sa condition comme S. Ignace de Loyola : « je suis un pécheur aimé de Dieu ». Ce rien que nous sommes nous valut un si grand Rédempteur mort sur la croix pour moi (« je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » Ga 2, 20), pour nous (« or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs » Rm 5, 8) ! On échappe jamais à sa nature humaine. Ce serait un combat de Jacob (Gn 32, 25-29) perdu d’avance contre Dieu qui créa la nature humaine. Si un temps la distraction peut faire illusion, les questions métaphysiques reviendront tôt ou tard : qui suis-je ? pourquoi existé-je ? pourquoi mourrai-je ? pourquoi souffrir ? que restera-t-il de moi une fois mort ? Les épreuves de la vie, une marâtre nature, se chargent toujours de nous les rappeler à l’improviste.

 

Refuser cette interiorité pour apprendre à connaître et aimer Dieu et le servir est un péché de négligence (< nec eligere = ne pas choisir) : « on néglige à cause de son travail ou de ses autres occupations d’apprendre ce qui retiendrait de pécher. Une telle négligence en effet rend l’ignorance elle-même volontaire et en fait un péché, du moment qu’elle porte sur ce qu’on est tenu de savoir, et qu’on peut savoir » (I-II, 76, 3) par exemple que telle chose est peccamineuse. La loi naturelle, formulée par le Décalogue, ne peut pas réellement être ignorée car ce contenu moral est inaliénable. La syndérèse (habitus ou connaissace intellectuelle innée des premiers principes) permet d’y accéder et d’agir en conséquence (I, 79, 12 ; I-II, 94, 1, ad 2 ; I-II, 94, 5).

 

Cette attitude du divertissement ressort aussi du péché d’omission (I-II, 71, 5) qu’illustre S. Thomas avec le précepte de la messe dominicale (certes suspendu durant cette épidémie pourvu que le dimanche soit malgré tout sanctifié : le précepte positif oblige toujours mais pas à tout moment = obligat semper sed non ad semper, ad 3). Pour certains théologiens (Pierre Lombard, St. Albert et St. Bonaventure), un acte est nécessaire pour le péché d’omission, intérieur (« lorsqu’on veut ne pas aller à l’église quand on y est tenu ») ou extérieur (« lorsqu’à l’heure d’aller à l’église ou même avant, on se livre à des occupations qui vont empêcher d’y aller »). Pour d’autres théologiens, l’acte n’est même pas nécessaire à l’omission (« ne pas faire ce qu’on doit, c’est pécher »).

 

En réalité, pour ce péché d’omission, tout sera question de la distinction entre essence, (un acte n’est pas absolument requis) et accidents, c’est-à-dire les motifs ou causes (un acte au moins intérieur est requis, qui donne la préférence à des activités subalternes par rapport à la participation à la Sainte Messe). Soit l’acte porte directement, volontairement, sur l’omission même (on veut ne pas aller à l’église pour éviter un effort) et il est essentiellement péché d’omission. Soit l’omission porte indirectement si l’on est empêché de faire ce qu’on doit parce que la volonté s’est portée directement sur autre chose préférée au moment même (aller au jeu quand le devoir serait d’aller à l’église) ou auparavant (veiller tard le soir empêchant d’aller à l’église de bon matin).

 

Pour bien agir, il faut un acte mais pas pour pécher car le bien requiert plus de conditions et d’efforts que le mal : « Il faut plus de choses pour le bien que pour le mal, puisque ‘le bien est produit, dit Denys, par une cause parfaite, et le mal par n’importe quel défaut’ (bonum contingit ex tota integra causa, malum autem ex singularibus defectibus). C’est pourquoi il peut y avoir péché, soit à faire ce qu’on ne doit pas, soit à ne pas faire ce qu’on doit ; mais il n’y a mérite que si l’on fait volontairement tout ce qu’on doit. Et voilà pourquoi le mérite ne peut exister sans acte, tandis que le péché le peut » (I-II, 71, 5, ad 1).

 

L’acédie est souvent confondue à tort avec la paresse alors qu’on déploie au contraire des efforts suhrumains pour ne pas penser à Dieu en s’occupant par des vanités. St. Thomas montre que ce péché capital dégoûtant des choses de Dieu (souvent au mitan de la vie) a des filles nommées agitation de l’esprit, curiosité, bavardage, nervosité, instabilité, toutes manifestations de cette division intérieure. Le vrai bonheur qui satisfait totalement toutes les attentes du cœur de l’homme, sans laisser aucun appétit frustré est la seule béatitude des élus du Paradis. Autrement il ne s’agit que d’une idole du bonheur car partiel (I-II, 1, 5) : « Ce n’est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ; car il vient d’ailleurs, et de dehors ; et ainsi il est dépendant, et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents qui sont les afflictions inévitables » (Pensée 267). Le vrai bonheur est intérieur où Dieu habite si nous sommes en état de grâce[2]. Il ne faut pas se di-vertir (se détourner de soi et de Dieu) mais se con-vertir (se retourner sur soi vers Dieu), surtout en temps de Carême !

 

 

 

[1] Pensées 195-196. La Bruyère, Les Caractères, l’inspira vraisemblablement par cette sentence : « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l’ignorance, la médisance, l’envie, l’oubli de soi-même et de Dieu » La Pléiade, Gallimard, Paris, 1951, p.323 (XII, 99). À rapprocher de la Pensée 139 (Brunschwicg) : « Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leur misère continuelle. Et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de leur première nature, qui leur fait connaître, que le bonheur n’est en effet que dans le repos. Et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fonds de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours, que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent, ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos ».

[2] Pensée 267 : « Ce n’est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ; car il vient d’ailleurs, et de dehors ; et ainsi il est dépendant, et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents qui sont les afflictions inévitables ».