Passion (29/03 - le voile)

Homélie du dimanche de la Passion (29 mars 2020)

 

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Le voile de la Passion

 

 

Le Carême est un temps de privation, de jeûne. Autrefois les chrétiens ne se privaient pas que de nourriture mais également d’une perception auditive et visuelle de la sainte messe. Pour l’ouïe, orgue et instruments de musique étaient supprimés comme la sonnerie des cloches dans bien des diocèses et, à tout le moins durant le Triduum, elle est remplacée par une crécelle. Pour la vue, au dimanche de la Passion, les voiles non transparents doivent recouvrir les croix jusqu’au vendredi saint (le chemin de croix demeurant visible) et les statues des saints jusqu’à la Vigile pascale. Mais on voilait aussi autrefois tout le sanctuaire d’un grand voile de Carême (velum quadragesimale) sur lequel nous voulons méditer.

 

 

I)              Le voile de carême

a.     Le voile de Carême dans l’histoire liturgique

 

À Paris jusqu’à la fin du XIXe s., un voile de carême était tendu après les complies du premier dimanche de Carême. On le faisait tomber au sol le mercredi saint lorsqu’on proclamait ce verset de la Passion selon S. Luc) : « car le soleil s’était caché. Le rideau du sanctuaire se déchira par le milieu » (23, 45 ; cf. Mt 26, 51 ; Mc 15, 38). Il était tendu pour les heures de l’office durant les féries mais pas le dimanche et jamais aux messes puisque tout dimanche est le jour de la Résurrection et que tout jeûne est proscrit (non déplaise à certains jansénisants mais c’est la raison pour laquelle le Carême compte 46 jours pour exclure les 6 dimanches).

 

Cet usage était en réalité commun à toute la Chrétienté médiévale. La plus ancienne mention remonte à 1010 dans les Consuetudines Farfenses – Constitutions de l’abbaye de Farfa, près de Rome, (chap. XLII), tout comme Saint Lanfranc († 1089), abbé de Saint-Étienne de Caen puis archevêque de Canterbury en 1070 : « Le premier dimanche de Carême, après Complies, on suspend un rideau entre le chœur et l’autel. Le lundi, avant tierce, doivent être recouvertes la croix, les couronnes, les châsses, les tissus sur lesquels sont peints des images » (Statuts c. I, § 3.).

L’usage du voile français s’est perdu et aucun n’a été conservé car il était de laine ordinaire (« camelot ») alors que dans l’espace germanique, ce Fastentuch était très orné depuis le XIIIe s. de broderies ou peintures et donc il fut préservé. La thématique en était bien sûr la Passion. Le plus grand est à la cathédrale de Fribourg (1612) : 10m x 12 et 1 t avec 25 carrés. Parmi les plus anciens richement ornés on compte en Autriche ceux de la cathédrale de Gurk (1458) avec 99 scènes et l’autre, à l’abbaye de Millstatt et date de 1593. De plus simples sont encore plus anciens (Brandebourg, 1290). L’usage s’en était perdu sous l’influence luthérienne mais l’organisation caritative allemande Misereor (= « j’ai pitié » en Mc 8, 2) les fit ressortir en 1974 pour illustrer les efforts de Carême. Depuis le succès, même chez les Protestants, ne s’est pas démenti. Un tiers des églises germaniques catholiques les utilise.

 

b.     Origines antiques

 

Les autels anciens étaient souvent surmontés d’un baldaquin de pierre (ciborium) où des tringles montrent l’usage ancien de rideaux comme à S. Ambroise de Milan. Les chancels ou templon étaient aussi munis de colonnes séparées par des rideaux comme à l’Anastasis de Jérusalem (Saint-Sépulcre) et à Sainte-Sophie de Constantinople[1]. Avec les rideaux du ciborium, ils reprenaient les deux rideaux du Saint et du Saint des Saints dans le Temple de Salomon. Par la suite, le rite byzantin en fit des iconostases. Et en Occident, des jubés qui furent ensuite supprimés. Le silence du canon de la messe correspondant auditivement à ce jeûne visuel des Orientaux. Dans les rites arménien (où l’absence de rideau équivaut à la désaffection de l’église), assyro-chaldéen, copte et éthiopien, l’usage du rideau liturgique s’est maintenu. Chez les Arméniens, un nouveau rideau noir reste toujours fermé pendant la messe et les offices quadragésimaux jusqu’aux Rameaux, symbolisant l’expulsion d’Adam et d’Eve du Paradis.

 

 

II)           Signification symbolique du voile

a.     Le voile de Carême

 

Durant l’action liturgique, les rideaux orientaux sont fermés ou ouverts pour signifier la pleine communication de la grâce par l’ouverture des cieux : « Lorsque l’hostie céleste est sur l’autel, que Jésus-Christ, l’agneau royal, est immolé, lorsque vous entendez ces paroles : ‘Prions tous ensemble le Seigneur’, lorsque vous voyez qu’on tire les voiles et les rideaux de l’autel, figurez-vous que vous contemplez le ciel qui s’ouvre et les anges qui descendent sur la terre » (S. Jean Chrysostome). Les papes faisaient de même en Occident en donnant des voiles pour orner les arcades des ciboria et des sanctuaires des églises romaines (Serge Ier, Grégoire III, Zacharie, Hadrien Ier).

 

Une prière particulière était récitée par le célébrant, comme la liturgie de saint Jacques, l’antique usage de l’Église de Jérusalem s’inspirant de He 6-10 :

« Nous te rendons grâce, Seigneur notre Dieu, de nous accorder la confiance de pénétrer dans ton sanctuaire par ce nouveau et vivifiant chemin, qui nous est ouvert par le voile, le chemin de la chair de ton Christ. Maintenant que nous avons été trouvés dignes d’entrer dans le séjour de ta gloire, de nous tenir derrière le voile, et de contempler ton Saint des Saints, nous nous prosternons devant ta bonté. Aie pitié de nous, ô Maître, car désirant nous tenir devant ton saint autel, et de t’offrir ce sacrifice redoutable et non sanglant pour nos péchés et pour les fautes de tout ton peuple, nous sommes remplis de crainte, ô Dieu. Envoie sur nous ta bonne grâce, sanctifie nos âmes, nos corps et nos esprits, oriente nos pensées vers la sainteté afin qu’avec une conscience pure nous puissions t’offrir un sacrifice de paix, un sacrifice de louange.

Et ayant dévoilé les voiles des mystères qui recouvrent symboliquement ce rite sacré, montre-nous en toute clarté, et remplis notre vision spirituelle avec ta lumière sans fin, et après avoir purifié notre pauvreté de toute souillure de la chair et de l’esprit, rends la digne de cette présence redoutable et craintive.

(À voix haute) : Par la miséricorde et l’amour pour les hommes de ton Fils unique, avec lequel tu es béni, et ton très saint, bon et vivifiant Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. . Amen ».

 

b.     Les autres voiles

 

Bien qu’il serait permis par le Saint-Siège d’en faire usage[2], si ce voile de Carême a disparu, d’autres voiles demeurent utilisés. Hormis le voile utilisé du dimanche de la Passion au triduum, tous les dimanches est utilisé un voile de calice qui a finalement la même fonction.

 

L’Ancienne Alliance, type de la Nouvelle, connaissait un voile (2 Chron 3, 14 : « Salomon fit le rideau de pourpre violette et de pourpre rouge, de carmin et de lin ; et il le rehaussa de chérubins » reprenant Ex 36, 35) qui fermait le Saint des Saints, d’abord dans le Tabernacle itinérant au désert, puis dans le Temple de Jérusalem. S. Paul affirme que ce voile déchiré à la mort du Christ, était le second après un autre qui fermait le Saint (He 9, 3). Il donne des détails déjà présents dans la Tente du rendez-vous (cf. Ex 26, 33). Dans ce premier espace du Saint ou sanctuaire se trouvaient le chandelier à sept branches et la table avec les pains de l’offrande et les prêtres y entraient continuellement pour célébrer le culte. Dans le Saint des Saints, derrière le voile ou rideau du Temple donc, était conservé « un brûle-parfum en or et l’arche d’Alliance entièrement recouverte d’or, dans laquelle se trouvaient un vase d’or contenant la manne, le bâton d’Aaron qui avait fleuri, et les tables de l’Alliance » (He 9, 4).

 

Le couvercle en or de l’arche d’alliance (env. 125 x 75 cm) surmonté de chérubins dont les ailes se rejoignaient s’appelait le propitiatoire (Ex 25, 17-21). Cet adjectif substantivé signifie se rendre propice, donc favorable, Dieu par un sacrifice. L’hébreu KPR signifie recouvrir physiquement (comme le voile) et aussi expier, pardonner (comme dans Yom Kippour, le jour du grand pardon). Ce propitiatoire, partie la plus importante finalement du Saint des Saints était le lieu de manifestation de l'Éternel entre les deux chérubins (Ex 25, 22 : « C’est là que je te laisserai me rencontrer ; je parlerai avec toi d’au-dessus du propitiatoire entre les deux chérubins situés sur l’arche du Témoignage ; là, je te donnerai mes ordres pour les fils d’Israël », cf. Ex 30, 6). Il est le trône de Dieu. Seulement une fois par an pouvait entrer le grand-prêtre de la lignée d’Aaron au-delà du rideau, autrement, il mourait (Lv 16, 12) face à la nuée, présence de Dieu. « Mais dans la deuxième tente, une fois par an, le grand prêtre entre seul, et il ne le fait pas sans offrir du sang pour lui-même et pour les fautes que le peuple a commises par ignorance » (He 9, 7 se référant à Lv 16, 14-17). Il était aspergé de sang à cette occasion.

 

Le propitiatoire a été remplacé par le calice surmonté de la patène recouverte de la pale qui sont voilés. La bourse est posée verticalement après qu’on a enlevé le corporal pour l’étendre sur l’autel sous le calice. Nous avons donc une figuration de la tente du rendez-vous d’une part, durant l’errance des Hébreux quarante ans dans le désert ; mais du rideau du Temple d’autre part. Si le saint des saints n’était pénétrable qu’une fois par an pour le grand-prêtre, le seul qui n’ait pas besoin d’offrir de sacrifice d’abord pour ses propres péchés avant ceux du peuple (He 7, 26-28) est Jésus. Le Christ est représenté par le prêtre qui agit en son nom, tête de l’Église (in persona Christi capitis). La présence de Dieu ne sera plus dans la nuée mais une présence corporelle, sur la patène et dans le calice. Son corps est séparé de son sang dont le peuple est aspergé symboliquement par la communion du prêtre (si le prêtre ne communie pas sous les deux espèces, le sacrifice de la messe n’est pas valide).

 

Le roi David voulut construire le Temple dont il dut finalement céder la construction à son fils Salomon car il avait versé trop de sang. Il se contenta d’en rassembler les matériaux pour la préparer. Mais lorsque lui était venue l’idée, il avait constaté la différence de traitement entre lui, homme et Dieu : « Voici que j’habite dans une maison de cèdre, et l’arche de l’alliance de Yahweh est sous la tente ! » (1 Ch 17, 1). Certes le mot tente est tabernaculum en latin et rejoint le mobilier liturgique où habite la présence de Dieu parmi les hommes qui devrait être recouvert d’un voile ou conopée. Mais la traduction n’est pas précise car la Vulgate précise le matériau qui n’est pas de la toile de tente mais des peaux d’animaux (pellis, is) : « Ecce ego habito in domo cedrina: arca autem foederis Domini sub pellibus est ». C’est comme si Dieu annonçait déjà qu’il allait venir sous la chair humaine, sous la peau. Il veut prendre la place de David, son ancêtre mais au lieu de vivre dans un palais de cèdre, être cloué à ce même bois.

 

 

Conclusion

 

Le voile a encore une ultime signification. Cette sainteté qui est manifestée par la présence de Dieu au-dessus de l’arche par le voile qui couvrait même l’arche d’alliance (Ex 40, 3 et 21) est communiquée à ceux qui l’approchent. Moïse avait par ses rencontres avec l’Éternel un rayonnement au visage qu’il cachait par un voile (Ex 34, 33-35) ou que celui de Jésus s’imprima sur le voile de S. Véronique. Le voile peut toutefois aussi être celui de l’aveuglement de ceux qui refusent le message de Dieu par son Église, telle qu’est représentée la synagogue (2 Co 3, 13-16) en histoire de l’art.

 

Deux attitudes sont possibles face au mystère de la Croix. On peut ainsi se voiler la face sur l’offrande d’amour du Christ et même se fondre avec la foule qui outrageait Jésus voilé pour qu’il devinât qui le frappait (Lc 22, 54). On peut sinon faire l’acte de foi que Jésus, qui paraît parfois caché dans nos vies subissant tant de tribulations est bien là. Mais il agit par son habituelle discrétion, celle de la brise légère (1 R 19, 8-13), alors que nous voudrions qu’il fît trembler la terre comme lorsque le voile du Temple se déchira tandis que les pierres se fendirent et les morts ressuscitèrent (Mt 27, 51-52). Il faut donc faire un acte d’espérance puisque celle-ci est ancrée de l’autre côté du voile (He 6, 19), dans la chair du Christ (« nous avons là un chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire ; or, ce rideau est sa chair » (He 10, 20), lui qui s’est incarné pour l’amour de nous et nous ne laissera pas seuls.

 

 

 

 

 

 

NB : nous remercions Henri de Villiers, « Le voile de Carême – Velum quadragesimale » sur le site de schola S. Cécile pour l’église S. Eugène de Paris.

 

 

[1] S. Denis, Ép. à Démophile ; S. Jean Chrysostome, IIe sermon sur Éph ; Théodoret, Hist. Eccl. l. IV, c. 17.

[2] Congrégation des Rites, decr. auth. n. 3448 du 11 mai 1878.