3e Carême (07/03 - lect. thom.)

Homélie du 3e dimanche de Carême (8 mars 2021)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Lc 11, 14-28)

 

 

La guérison d’un sourd-muet

L’homme empêché d’accéder à Dieu

 

Le muet (xωφóς) est certes celui qui ne parle pas mais aussi celui qui n’entend pas, le sourd. Le sourd de naissance, est nécessairement muet, car nous ne parlons que parce que nous avons entendu parler. Symboliquement, il était infirme en ne pouvant pas entendre la parole de Dieu car les démons détruisent les bonnes dispositions du coeur de l’homme, pour fermer plus facilement les oreilles de son âme. Or, Jésus-Christ est venu pour nous faire entendre la parole de vérité.

 

À la vue de ce miracle, la multitude proclama les louanges et la gloire de Jésus à l’égal de celle de Dieu comprenant au moins de qui il venait (l’envoyé de Dieu) sinon qui il était (le Fils de Dieu consubstantiel au Père).

 

Les réactions des scribes et pharisiens

 

Mais au contraire de la foule, les scribes et pharisiens cherchaient à nier sa messianité, expliquant que ce serait par un esprit immonde ou diabolique qu’il opérerait. Belzébuth était la divinité ou idole païenne d’Accaron (Éqron), l’une des cinq cités philistines. Du nom de ‘maître des princes’ (Belzébuth ou Belzéboul) il passa à celui de ‘seigneur des mouches’ (Béel-Zébub). Il serait issu dans la hiérarchie angélique des dominations et serait devenu second des enfers derrière Satan ou Lucifer (Traité de l’enfer de S. Françoise Romaine).

 

Excités par les mêmes aiguillons de l’envie, ils lui demandèrent de faire un prodige dans le ciel (v. 16) car d’anciens miracles étaient plus impressionnants que la guérison d’un sourd-muet, comme ceux de Moïse, ouvrant au peuple de Dieu un passage au milieu de la mer (Ex 11) ou de Josué arrêta le soleil à Gabaon (Jos 10, 12). Jésus démontra sa divinité aussi en sachant lire leurs pensées dans le secret de leurs cœurs.

 

Un royaume divisé contre lui-même ne peut subsister

 

Un royaume divisé contre lui-même ne tarde pas à être détruit car ce qui fait la force des royaumes est l’union des sujets entre eux. Loin que Satan soit contraire à lui-même, et se déclare contre ses suppôts, il cherche bien plutôt à consolider son empire. La seule conclusion possible, c’est donc que le Christ triomphe du démon par une puissance toute divine. Mais si le royaume du Christ est éternel et ne forme qu’un seul et même corps, grâce à sa foi une et indivisible, tel n’est pas le sort de celui des Juifs car la foi du peuple juif se met en opposition avec les Écritures en n’acceptant pas qu’elles annonçaient bien le Christ. Dieu est immuable en sa sainte Trinité où Père, Fils et Esprit-Saint sont d’égale dignité (n’en déplaise aux ariens et pneumatomaques ou macédoniens) et c’est lui le fondement de ce royaume. Jésus parle de ses disciples comme « vos enfants » puisqu’ils étaient tous Juifs selon la chair. Mais ils avaient reçu de leur divin Maître le pouvoir de chasser les esprits immondes, et de délivrer au nom de Jésus-Christ ceux qui en étaient possédés. La foi de vos enfants sera donc votre condamnation : « dès lors, ils seront eux-mêmes vos juges » (v. 19).

 

S’il entend les exorcistes de la nation juive qui chassaient les démons par l’invocation du nom de Dieu, Jésus faisait alors ce raisonnement : si c’est de Dieu et non du démon que vos enfants tiennent le pouvoir de chasser les démons, pourquoi les chasserais-je en vertu d’un autre pouvoir ? Vos enfants vous jugeront non par leur puissance mais par leur opposition avec votre conduite. Ils le calomnient en ne reconnaissant pas le doigt de Dieu ou l’esprit de Dieu agissant contre les démons. C’est ainsi que le nomme le Veni Creator (dextræ Dei tu digitus) car il distribue les dons dont il est l’auteur. La division n’est dans aucun de nos membres aussi apparente que dans les doigts. S. Irénée appelle le Fils et l’Esprit les deux mains du Père : de même que le doigt n’est pas étranger à la main, mais lui est naturellement uni, ainsi l’Esprit-Saint est consubstantiellement uni au Fils, et c’est par lui que le Fils opère toutes choses. Mais cela exprime avant tout l’unité de nature et non la distinction de puissance. Toutefois, pour le moment Notre Seigneur ne refuse pas, à raison de son humanité, de se déclarer inférieur à l’Esprit saint, en reconnaissant que c’est par lui qu’il chasse les démons, comme si la nature humaine ne pouvait opérer ce miracle sans le secours de ce divin Esprit.

 

« Le royaume de Dieu est venu jusqu’à vous » si, tout homme que je suis, je chasse les démons par l’Esprit de Dieu, la nature humaine a donc été enrichie en moi de grâces toutes particulières. Puisque Dieu vous comble de bienfaits, pourquoi cet orgueilleux dédain pour les grâces qu’il vous fait ? L’Esprit-Saint voudrait sanctifier tout homme pour en faire sa demeure et ainsi composer le royaume de Dieu. Mais, au second avènement de Jésus-Christ, ce royaume sera la ruine des perfides.

 

 

Parabole du démon retournant à sa première possession

La force des méchants est la faiblesse des bons

 

Jésus appelle le démon le fort armé, non qu’il tienne cette force de sa nature, mais pour exprimer la tyrannie qu’il exerçait depuis si longtemps par suite de notre faiblesse qui rappelle la citation de Romain Rolland : « le pire mal dont souffre le monde est, non la force des méchants, mais la faiblesse des meilleurs » (Les Précurseurs, 1919). Les armes du démon, outre la ruse, les fourberies, et la méchanceté, sont les différentes espèces de péchés dans lesquelles il mettait toute sa confiance pour asservir les hommes à son empire. Sa maison désigne le monde entier fondé sur le mal (1 Jn 5, 19) sur lequel il régnait en maître jusqu’à l’avènement du Sauveur qui le vainquit en le chassant. Jésus-Christ vainqueur a distribué les dépouilles, ce qui est le propre des triomphateurs, lorsqu’il a mené captive la captivité elle-même, et répandu ses dons sur les hommes (Eph 4, 8, Vulg.), en établissant les uns apôtres, les autres évangélistes, ceux-ci prophètes, ceux-là pasteurs et docteurs.

 

« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse » (v. 23). Je veux donner les hommes à Dieu, Satan veut le contraire ; comment donc celui qui, loin de se joindre à moi, dissipe ce qui m’appartient, pourrait-il s’entendre avec moi au point de joindre ses efforts aux miens pour chasser les démons ?

 

Évitons de retourner à nos vomissures

 

Notre Seigneur fait voir ensuite comment le peuple juif en est venu à se faire de semblables idées sur le Christ. « Quand l’esprit impur est sorti de l’homme, il parcourt des lieux arides en cherchant où se reposer » pourrait s’appliquer aux Juifs qui quittèrent l’Égypte après s’être conformés aux usages égyptiens en matière de magie et même imitant leur idolâtrie avec le veau d’or alors que le Christ était préfiguré par l’agneau pascal éloignant l’ange exterminateur de Dieu des maisons dont les linteaux étaient badigeonnés de son sang. À peine étaient-ils sortis qu’ils regrettaient la terre d’esclavage. Alors que les païens se laissaient petit à petit convertir, les Juifs s’endurcissaient avec ces sept esprits plus mauvais que le premier et ne furent pas capable d’accueillir le 8e jour de la résurrection. Si les prophètes furent maltraités par le peuple auquel Dieu les envoya, les Juifs s’attaquèrent ensuite au Seigneur lui-même comme dans la parabole des vignerons homicides (Lc 20, 9-19 et Mt 23, 27-32). Leur écrasement fut plus complet avec Vespasien et Tite, qu’à la déportation de Babylone.

 

Mais cela s’applique aussi bien à tous les hérétiques, schismatiques et mauvais catholiques qui, à leur baptême, avaient été délivrés de l’esprit immonde. « Il aurait mieux valu pour eux ne pas avoir connu le chemin de la justice que de l’avoir connu et de s’être détournés du saint commandement qui leur avait été transmis » (2 P 2, 21). Il trouve cette maison nettoyée, c’est-à-dire purifiée par la grâce du baptême des souillures du péché ; mais complètement dénuée de l’ornement des bonnes œuvres. Les sept mauvais esprits sont tous les vices, singulièrement les sept péchés capitaux. « ‘Le chien retourne à son vomissement’, et : ‘La truie, sitôt lavée, se vautre dans la boue’ » (ibidem, v. 22). Si, après avoir été éclairés et délivrés de nos fautes passées, nous retournons à nos habitudes vicieuses, le châtiment qui attend ces nouvelles fautes sera bien plus terrible.

 

 

Bénédiction contre malédiction

 

Tandis que les scribes et les pharisiens tentent le Seigneur, et blasphèment contre ses œuvres, une simple femme proclame avec une foi vraiment admirable le mystère de son incarnation : « une femme éleva la voix au milieu de la foule pour lui dire : ‘Heureuse la mère qui t’a porté en elle, et dont les seins t’ont nourri !’ » (v. 27). De même que les Juifs, par leurs blasphèmes contre les œuvres de l’Esprit-Saint, niaient que le Sauveur fût le vrai Fils de Dieu, les hérétiques, en niant qu’avec l’Esprit saint, Marie, toujours vierge, eût conçu la chair du Fils de Dieu, refusèrent de reconnaître que le Fils de l’homme est le Fils véritable du Père, de même substance que lui.

 

« Alors Jésus lui déclara : ‘Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent !’ » (v. 28) car ce bonheur n’est pas le partage exclusif de celle qui a mérité d’enfanter corporellement le Verbe de Dieu, mais encore de tous ceux qui s’appliquent à concevoir spirituellement par la foi ce même Verbe, à l’enfanter et à le nourrir dans leur coeur, et dans celui du prochain, par la pratique des bonnes œuvres. Il n’eût servi de rien à Marie de l’avoir mis au monde, si elle n’eût d’ailleurs été le modèle de toutes les vertus. La Mère de Dieu est bienheureuse pour avoir été dans le temps l’instrument de l’Incarnation du Verbe, mais elle est bien plus bienheureuse pour avoir gardé inviolablement et éternellement son saint amour. Ces paroles sont une condamnation des sages d’entre les Juifs qui, au lieu d’écouter la parole de Dieu et de la mettre en pratique, en faisaient un objet de négations et de blasphèmes.

Date de dernière mise à jour : 15/03/2021