4e Carême (14/03 - lect. thom.)

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La multiplication des pains (Jn 6, 1-15)

    1. Les circonstances du miracle
      1. La multitude

Jésus revint en Galilée après l’épisode de la piscine de Bethesda où s’ensuivit une confrontation brutale avec les Juifs. Il traversa la mer de Galilée pour se soustraire à la fureur des Juifs qui ne méritaient pas qu’on insistât puisqu’ils ne voulaient pas comprendre. « Ne tiens pas tête à l’effronté » (Eccl. 8, 14, Vulg) nous enseigne-t-il : un javelot ne blesse que si on lui oppose résistance, frappant quelque chose de dur. S’il ne rencontre aucun obstacle, il retombe lamentablement de lui-même.

Symboliquement, la mer représente le monde et son agitation (Ps 103, 25 : « Voici l'immensité de la mer, son grouillement innombrable d'animaux grands et petits »). C’est cette mer que le Seigneur a passée (la Pâque est le passage en hébreu) lorsqu’il affronta, en naissant dans notre nature humaine, la mer de notre mortalité et de notre souffrance. Il la foula aux pieds en mourant ; puis, la passant en se relevant, il parvint à la gloire de la Résurrection. Le Christ s’incarna pour drainer à lui les foules (Is 60, 5 (Vulg) : « Ton cœur sera dans l’admiration et se dilatera quand se sera tournée vers toi la multitude de la mer et que la force des nations sera venue à toi »).

La foule suivait Jésus car il accomplissait des miracles. On peut le suivre pour plusieurs raisons : son enseignement ou les signes qu’il fit. Les signes sont si nombreux qu’ils ne sont pas tous cités par Jean qui se concentre sur son enseignement : « Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait » (Jn 21, 25). Ces gens étaient moins avancés dans la foi si on établit un parallèle car : « parler en langues est un signe non pour les croyants, mais pour ceux qui ne croient pas, alors que la prophétie est un signe non pour ceux qui ne croient pas, mais pour les croyants » (1 Co 14, 22). Certains ont cette dévotion ou soumission aimante pleine de reconnaissance car ils ont été guéris au-delà de leur corps en leur âme par Jésus et ils ne le quittent plus (Mt 9, 2 ; Jn 5, 14).

      1. Le lieu et le temps

Jésus était sur une montagne, symbolisant la perfection de la justice (Ps 35, 7 : « Ta justice, une haute montagne »). Les nourritures terrestres ne rassasient pas (Jn 4, 13), au contraire des nourritures spirituelles qui mènent à la justice parfaite. Le temps était celui de la Pâque juive, la seconde rapportée par Jean. Contrairement à la première et au précepte de la Loi (Dt 16, 16 et 1 R 8, 10-13), Jésus ne se rendit pas à Jérusalem cette année-là car en tant qu’il est Dieu, il s’affranchit parfois de la Loi pour montrer qu’elle va disparaître progressivement. Pâque doit être un passage de la mort (vices) à la vie (vertu) : « notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité » (1 Co 5, 7-8).

    1. La réalisation du miracle
      1. La nécessité

Le Seigneur Jésus enseignait ses disciples. Il semblerait si concentré ou si donné à son auditoire restreint qu’il n’aurait pas remarqué les foules qui le suivait (« il leva les yeux »). Il était à la fois recueilli (ne laissant pas errer son regard) et absorbé. Cependant, il aurait fallu qu’il fût tête baissée pour ne pas voir une foule sur les pentes. En réalité, cette expression, reprise à la consécration levatis oculis in cælum, indique une relation d’intimité avec le Père (Jn 11, 41 ; 17, 1), en lien avec la mission reçue de lui pour les hommes : le salut par la Croix. Mystiquement, ses yeux indiquent sa miséricorde descendant du Père sur les hommes.

La nourriture n’est pas qu’à prendre au sens matériel mais aussi spirituel : « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Or, un docteur doit enseigner et paître ceux qui viennent à lui. Mais il n’a pas de quoi, en son propre fonds, les rassasier. Il doit l’acquérir auprès d’un autre par le labeur de l’étude et l’assiduité à la prière (cf. Is 55, 1-2).

      1. La tentation

« Tenter » ou « mettre à l’épreuve » n’est pas sans rappeler la dispute autour du « ne nous soumettez pas à la tentation » du Notre Père. On peut tenter comme le diable, telle un prédateur à l’affût : « votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5, 8). L’homme tente, quant à lui, pour apprendre par l’expérience. Dieu, lui, n’en a pas besoin, car il sonde les reins et les cœurs (Ps 7, 10 ; Jérémie 11, 20 ; Ap 2, 23). Il n’agit évidemment pas comme le démon. « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : ‘Ma tentation vient de Dieu’. Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit » (Jc 1, 13-14). Si Dieu tente, c’est pour donner aux autres une connaissance d’expérience sur celui qui est tenté : à Abraham (Gn 22, 1-12), Dieu faire connaître qu’il craignait le Seigneur, étant prêt à sacrifier Isaac.

Philippe semble parfois plus lent, parmi les apôtres, à comprendre (Jn 14, 8 : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit »). Avec sa réponse sur l’argent, il est plus terre à terre, qu’André, mieux disposé au miracle. Peut-être se souvient-il du miracle d’Élisée qui, avec 20 pains d’orge, nourrit 100 hommes[1]. Mais sûrement André estimait-il que le nombre moindre de pains à multiplier n’aiderait pas à rassasier une foule bien plus nombreuse.

Mystiquement parlant, refaire ses forces spirituelles consiste à s’abreuver à la sagesse, qui avait 2 formes : humaine (les philosophes grecs) et divine (la loi juive). Philippe et son argent évoquait la première. La sagesse humaine et la vérité s’acquièrent par expérience ou raisonnement mais l’intelligence humaine ne suffit à épuiser la faim de sagesse. André représentait la loi juive avec les 5 pains évoquant les 5 livres de la Torah. Mais les Juifs étaient sous l’emprise d’une interprétation trop matérielle et sensible (les 5 sens). L’orge est moins noble que le froment et a une balle très dure qui cache son grain comme la loi pour accéder à Dieu[2]. Les 2 poissons pourraient évoquer les psaumes et les prophètes qui accompagnaient la Torah et la rendait moins amère ou les deux autorités qui veillaient à son application (le roi et le prêtre que Jésus est tout à la fois). Mais ce triple enseignement n’a servi de rien car Dieu était toujours inconnu en-dehors d’Israël.

      1. La foule rassasiée

Le Seigneur ordonna aux disciples de faire asseoir ou plutôt s’allonger les gens, suivant la mode antique. Mystiquement, cela signifie qu’il faille du repos pour accéder à la perfection de la sagesse[3] donnée par les disciples, peut-être même la mort (position allongée) à soi-même pour ressusciter à la vie divine, spirituelle puisque nous sommes à la Pâque. L’herbe évoque un certain confort de la chair (Is 40, 6) : alors que l’homme cherchait autrefois son repos et sa sagesse dans la chair ((Is 1, 19), il convient désormais, pour parvenir à la vraie nourriture qu’est Dieu lui-même, de fouler aux pieds les choses de la chair, refusant de se conformer à ce monde[4].

Jésus était humble en accomplissant ce miracle. Lui qui créa le monde à partir de rien (ex nihilo) ne voulait pas le sauver sans la contribution de l’homme (cf. St. Augustin : « Dieu t’a créé sans toi, il ne te sauvera pas sans toi »). Il accepte donc d’opérer à partir d’une matière fournie par l’homme : les 5 pains, comme à la messe avec l’hostie, fruit de la terre et du travail de l’homme, à l’offertoire. L’œuvre de Dieu compénètre ce monde sensible, qui, même s’il est au pouvoir de Satan, ne lui appartient pas totalement comme le prétendaient les Manichéens car il a été créé bon : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n’est à rejeter si on le prend dans l’action de grâce » (1 Tim 4, 4). Jésus signifiait qu’il accomplissait l’Ancienne Alliance où déjà des pains avaient été multipliés par Élisée.

L’âme du Christ est mue par l’action de grâces. Il tient du Père tout ce qu’il est et agit suivant sa volonté « Les pauvres mangeront : ils seront rassasiés ; ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent » (Ps 21, 27). C’est bien une annonce de la messe ou Eucharistie (action de grâces).

Le parallèle en Mc 6, 41 précise que Jésus fit distribuer la nourriture par les apôtres, alors qu’il agit ici directement. Cela souligne que c’est Jésus qui agit toujours parmi ses envoyés (prêtres, évêques) au travers des sacrements puisque les serviteurs les administrent alors in persona Christi. Ils tirent donc leur propre efficacité du Christ et non de leur état de grâce personnel (ex opere operato).

Si les autres font des miracles, Jésus est seul capable de rassasier l’âme (« Il comble de biens les affamés » (Lc 1, 53). À tel point qu’il y eut du surcroît, des restes, pour plusieurs jours. Le nombre est précis : douze comme les apôtres. Le couffin de chaque apôtre était plein, eux qui allaient prêcher la foi en la sainte Trinité aux quatre parties du monde.

Conclusion

L’effet de ce miracle est la confession de la foi par ces foules. Alors que miracles et prophètes se raréfiaient pour laisser la place au seul Sauveur (« Nos signes, nul ne les voit ; il n'y a plus de prophètes ! Et pour combien de temps ? Nul d'entre nous ne le sait ! », Ps 73, 9). Mais leur foi est imparfaite puisqu’ils ne le prennent que pour un prophète, lui reconnaissant toutefois une excellence particulière. Si le Christ fut bien prophète/voyant, il ne se comparaissait pas aux autres. Les prophètes anciens connaissaient par le sensible (ayant des visions d’événements futurs ou cachés) mais le Christ avait une connaissance intellectuelle plus pénétrante que toute créature, le rendant supérieur même aux anges. Il possédait encore la connaissance divine, source de l’inspiration des prophètes et des anges, puisque toute connaissance a pour cause une participation au Verbe divin (ST III, 11, 4).

La plupart du temps, les hommes veulent comme maître quelqu’un capable de leur assurer les biens temporels. C’est pourquoi, le Christ les ayant nourris, ils voulaient le faire roi. Jésus fuit car il aurait dérogé à son rang s’il avait reçu sa royauté des hommes alors que les rois ne le sont que par participation à sa royauté divine : « par moi règnent les rois » (Prov 8, 15). Il aurait porté préjudice à son enseignement s’il avait reçu gloire et soutien des hommes, se rapportant en tout à la puissance divine et non à la faveur humaine : « La gloire, je ne la reçois pas des hommes » (Jn 5, 41). Enfin, il nous enseigne à mépriser l’estime du monde et à assumer la croix.

Lorsque les foules auront reçu la nourriture corroborative de la vraie foi, le Christ pourra remonter auprès du Père par l’Ascension.

 

[1] 2 R 4, 42-44 : « Un homme vint de Baal-Shalisha et, prenant sur la récolte nouvelle, il apporta à Élisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac. Élisée dit alors : ‘Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent’. Son serviteur répondit : ‘Comment donner cela à cent personnes ?’. Élisée reprit : ‘Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : On mangera, et il en restera’. Alors, il le leur donna, ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur ».

[2] Joug impossible à porter (Ac 15, 10 où Paul déclare : « Maintenant, pourquoi donc mettez-vous Dieu à l’épreuve en plaçant sur la nuque des disciples un joug que nos pères et nous-mêmes n’avons pas eu la force de porter ? » et lecture déformée de la volonté de Dieu : « aujourd’hui encore, quand les fils d’Israël lisent les livres de Moïse, un voile couvre leur cœur » (2 Co 3, 15).

[3] « Celui qui donne peu à l’action acquerra la sagesse » (Sir 38, 25, Vulg.).

[4] Ro 12, 2 : « ‘Ne vous conformez pas à ce siècle’, c’est-à-dire aux choses qui passent avec le temps. En effet, le siècle présent est une certaine mesure des choses qui s’écoulent dans le temps. Et l’homme se rend conforme aux réalités temporelles par son affection, du fait qu’il s’y plonge en les aimant : ‘Ils sont abominables, semblables à ce qu’ils ont aimés’ (Os 9, 10). La religion pure et immaculée auprès de Dieu le Père, c’est de se garder immaculé de ce siècle (Jc 1, 27). Il se conforme aussi à ce siècle, celui qui imite les mœurs du monde : ‘Je témoigne dans le Seigneur que déjà vous ne marchez plus comme les païens marchent’ (Eph 4, 17) ».

Date de dernière mise à jour : 15/03/2021