Rameaux (28/03 - royauté abaissée)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

Une royauté abaissée (Ph 2, 5-11)

L’épître du jour correspond très bien avec l’événement des Rameaux. Si nous ne sommes pas à la fête du Christ-Roi, le Christ entre pourtant bien dans Jérusalem acclamé par la foule comme un roi. Comme les sondages, la foule est versatile : celle qui l’acclame le crucifiera dans quatre jours. Mais plus que l’attitude de la foule, c’est celle de Jésus qui nous intéresse. Il est vraiment roi mais non pas à la manière des hommes. Autant le dernier dimanche d’octobre exalte sa royauté sociale, autant l’entrée dans la Semaine Sainte indique la difficulté de le suivre sur ce chemin d’abaissement car il est total.

      1. L’humilité de Dieu
  1. Un modèle à imiter

Jésus a toujours été considéré comme un modèle d’humilité. Pourtant, s’il en est un qui devrait recevoir l’honneur, la puissance et la gloire (Ap 4, 11), ce serait bien lui. Lorsque l’homme cherche à se hausser du col, à s’élever lui-même, il risque bien de ne pas rencontrer Dieu qui, lui, choisit de s’abaisser jusque très bas. Voilà toute la dramatique humaine : comme deux ascenseurs qui se croiseraient. Mais l’un descend très bas (jusqu’aux enfers) et monte aussi très haut (jusqu’au Paradis pour y faire entrer ses disciples), l’autre a une amplitude nettement plus réduite : vers le bas, par l’orgueil, et vers le haut, par la faiblesse humaine qui nous rattrape toujours, ne serait-ce que par la créaturalité et la mort.

S. Paul donne l’exemple de l’humilité du Christ (Ph 2, 5). Élevons-nous à ces sentiments par cinq dispositions, correspondant au cinq sens :

  • Contemplons son éclat afin que, reflétant sa lumière, nous lui ressemblions : « ses yeux contempleront le roi dans l’éclat de sa beauté » (Is 33, 17, Vulg, cf. 2 Co 3, 18).
  • Écoutons sa sagesse pour obtenir la béatitude : « Heureux tes gens, heureux tes serviteurs que voici, qui se tiennent continuellement devant toi et entendent ta sagesse ! » (1 R 10, 8).
  • Inhalons la grâce de sa mansuétude, afin de courir à lui : « Entraînez-moi après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums » (Cant 1,3, Vulg).
  • Goûtons la douceur de sa tendresse, pour que nous soyons toujours en Dieu ses bien-aimés : « Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! » (Ps 33, 9).
  • Approchons sa grandeur, touchons-le par l’amour et les bonnes œuvres afin d’obtenir le salut : « Si je parviens seulement à toucher son vêtement, je serai sauvée » (Mt 9, 21).

  1. Une majesté abaissée

Le rappel de sa majesté fait mieux ressortir son humilité. Si personne ne descendit aussi bas, c’est surtout par le contraste entre l’adoration qui lui serait due et l’abjection avec laquelle il fut traité.

Sa nature est vraiment divine, ce qui lui confère la plus éminente dignité. « La condition divine » traduit assez mal morphè (« ὃς ἐν μορφῇ Θεοῦ ὑπάρχων ») qui est vraiment la forme au sens métaphysique. Tout être se constitue, quant au genre et à l’espèce, par la forme qui lui appartient. La forme exprime la nature de tout être simple (non-composé comme nous) car les deux sont identiques. Avoir la forme de Dieu, c'est avoir la nature de Dieu. Jésus est vrai Dieu, consubstantiel au Père : « Afin que nous connaissions le vrai Dieu, et que nous soyons en son vrai Fils » (1 Jn 5, 20).

S. Paul préfère « forme » à « nature » car cela convient particulièrement à Jésus :

  • En tant que Fils, il est engendré. La fin de la génération est la forme. « Dans la forme » montre qu’il est le Fils parfait du Père, partageant parfaitement la forme du Père.
  • Jésus est le Verbe de Dieu. Or, un mot n’est parfait que s’il conduit à la connaissance de la nature de la chose. Jésus est dans la forme du Père parce qu’il possède, dans son intégrité, toute la nature du Père, disant la vérité sur son être, l’amour.
  • Jésus est l’image de Dieu. L’image est parfaite si elle reproduit la forme de l’objet : « Rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être, le Fils » (He 1, 3).

« Il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2, 6) vaut pour la nature divine. Autant les Juifs lui reprochaient de s’être fait l’égal de Dieu (Jn 5, 18), autant Jésus n’usurpait rien (et donc ne blasphémait pas) comme pour le démon : « J’escaladerai les hauteurs des nuages, je serai semblable au Très-Haut ! » (Is 14, 14). Il trompa les hommes : « Vous serez comme des Dieux » (Gn 3, 5). Jésus-Christ est venu satisfaire pour cette usurpation : « Moi qui n'ai rien volé, que devrai-je rendre ? » (Ps 68, 5).

      1. La double kénose

L’abaissement de Jésus connaît deux étapes : l’Incarnation puis la Passion.

  1. La kénose de l’Incarnation

Par l’Incarnation, le Christ n’a pas renoncé à la plénitude de sa divinité. Comment aurait-il pu renoncer à sa nature divine, étant l’une des trois personnes de la Trinité ? Il ne pouvait se dépouiller de cette divinité. Il est demeuré ce qu’il était mais prit sur lui ce qu’il n’était pas (une nature humaine). De même il descendit du Ciel sans avoir cessé d’y être parce qu’il commença d’être sur Terre dans un mode nouveau. Il s’anéantit non en déposant la nature divine mais en s’unissant la nature humaine. S. Paul dit « anéanti » car le vide est opposé à la plénitude que possède la nature divine, renfermant toute la perfection de la bonté. Nature humaine et âme humaine ne possèdent pas la plénitude. Elles n’ont que la capacité d’y parvenir car cette âme est comme une table rase : la nature humaine n’a donc que le vide.

La manière d’assumer la nature humaine est indiquée : « en prenant la forme et la nature de serviteur » (v. 7) : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur » (Ps. 42, 1). S’il avait dit « serviteur » au lieu de « forme et nature de serviteur », on aurait pu croire que le Christ serait devenu une personne humaine (hypostase). Or, sa personne demeure divine mais assume juste la nature humaine. Ce qui est uni est distingué de celui qui s’unit. Jésus a uni la nature humaine à sa propre personne, afin que le même fût dans son unique personne et Fils de Dieu et fils de l’homme en se conformant à la nature humaine (« en se rendant semblable aux hommes ») : « il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères » (He 2, 17).

L’apôtre détermine les conditions de la nature humaine : « Reconnu homme à son aspect » (v. 8 : « et habitu inventus ut homo ») car Jésus assuma, sauf le péché, toutes les imperfections des propriétés constituant l’espèce. Il fut reconnu homme aussi en ayant faim, en ressentant la fatigue et toutes les autres faiblesses de ce genre. « En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » (He 4, 15). S. Thomas compare cette certaine extériorité à un habit, ramené étymologiquement à l’habitus en morale. Il distingue quatre cas :

  • Le premier type d’habitus change celui en qui il se trouve, sans être modifié en lui-même comme l’insensé change par la sagesse qui, elle, demeure immuable.
  • Le second type d’habitus imprime et subit le changement : tel est l’aliment.
  • Le troisième ne subit ni ne fait subir de changement comme l’anneau passé au doigt.
  • Le quatrième reçoit le changement sans l’imprimer comme l’habit.

C’est de cette dernière manière que la nature humaine est appelée, dans le Christ, habitus car la nature divine l’a reçue sans en être modifiée en aucune façon. Toutefois la nature humaine a été changée en mieux, puisqu’elle a été remplie de grâce et de vérité (Jn 1, 14). Mais cette extériorité a engendré bien des erreurs à écarter[1].

  1. La kénose de la Passion : l’obéissance du Fils de Dieu

Non seulement le Fils de Dieu s’est humilié en assumant une nature humaine, mais souffrit encore plus qu’aucun autre car « plus tu es grand, plus il faut t’abaisser » (Sir 3, 18). Le mode de l’humiliation est l'obéissance car les superbes suivent leur propre volonté. L’orgueilleux cherche à s’élever car qui est très n'est plus régi par un autre mais commande lui-même. Si Jésus avait souffert autrement que par obéissance, il n’eût pas été également digne d’être montré.

Le Christ s’est rendu obéissant non dans sa volonté divine qui est à elle-même sa règle, mais dans sa volonté humaine, qui se régla en tout sur la volonté de son Père : « Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » (Mt 26, 39). Il fallait rétablir ce qui avait été perdu : « de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste » (Rm 5, 19). Son obéissance fut grande car, spontanément, le mouvement de la volonté humaine la porte à la vie et à l'honneur. Or, le Christ n’a refusé ni la mort, ni la mise à mort la plus dégradante, celle réservée aux esclaves, comme les compagnons de Spartacus crucifiés en -71 : « Le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair » (1 P 3, 18) ; « Condamnons-le à une mort infâme » (Sag 2, 20).

      1. L’exaltation

La récompense de Jésus est l’exaltation et la gloire : « quiconque s’élève sera abaissé ; et qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 11 ; 18, 14). Elle est triple.

  1. La résurrection et l’Ascension pour siéger à la droite du Père

« C’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 9) fait penser à élever, relever, ressusciter. La mort n’a plus d’emprise sur lui : « ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui » (Rm 6, 9).

Mais après la Résurrection, il monta au Ciel et siège à la droite du Père : « quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux, il l’a établi au-dessus de tout être céleste : principauté, souveraineté, puissance et domination, au-dessus de tout nom que l’on puisse nommer, non seulement dans le monde présent mais aussi dans le monde à venir. Il a tout mis sous ses pieds et, le plaçant plus haut que tout » (Ep 1, 20-22).

  1. La manifestation de sa divinité

Le nom signifie la chose. Plus la chose désignée élevée, plus grand est aussi son nom : « Ô Seigneur, notre Dieu, qu'il est grand votre nom par toute la terre ! Jusqu'aux cieux, votre splendeur est chantée » (Ps 8, 2). Le Père lui donne le nom divin d’une double manière : comme Dieu par la génération éternelle du Fils (Jn 5, 26) et comme homme, par la grâce d’union qui lui donne les deux natures divine et humaine : « selon l’Esprit de sainteté, (son Fils) a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts, lui, Jésus Christ, notre Seigneur » (Rm 1, 4).

Certains objectent que la récompense ne saurait précéder le mérite. La génération éternelle ne serait pas la récompense de la Passion de Jésus Christ, puisqu’elle la précède. Mais dans la Sainte Écriture, une chose est dite se faire quand elle est manifestée. Dieu Lui a donné un nom, a fait connaître au monde que ce nom lui appartenait. Mais cela ne fut manifesté que dans sa résurrection, car avant la divinité de Jésus n’était pas vraiment connue.

  1. L’hommage de toute créature

« Afin que tout genou fléchisse » (v. 10, cf. Is 45, 24) ne saurait légitimer l’hérésie d’Origène sur l’apocatastase qui prétend que toutes les créatures raisonnables (anges, hommes, ou démons) seraient soumises un jour au Christ par la charité. Il y a deux soumissions. Saints anges et justes bienheureux se soumettent volontairement (Ps 85, 9) mais démons et réprouvés sont contraints : « Les démons croient, et ils tremblent » (Jc 2, 19).

Alors tout le monde confessera que Jésus est Dieu, qu’il est dans la Gloire qu’il avait avant tous les siècles (Jn 17, 5). Les damnés ne confesseront pas par la louange, mais seront forcés par la justice divine : « Ils proclament votre nom, grand et redoutable, car il est saint ! » (Ps 98, 3).

 

[1] Voici la liste des hérésies :

  • La nature humaine n’aurait été unie au Christ que comme un accident. Or la personnalité de la nature divine est devenue la personnalité de la nature humaine. Celle-ci est attribuée à la personne divine substantiellement.
  • Photin, évêque de Sirmium : le Christ serait simplement un homme et pas né de la Vierge. Or, Ph 2 prouve que Jésus a assumé la forme de serviteur, ce par quoi il put mériter.
  • Arius : Jésus Christ serait inférieur à son Père. Or étant Dieu, Il partage la même substance que le Père.
  • Nestorius : l’Incarnation du Verbe ne serait qu’une union d’habitation : Dieu habitant seulement dans l’homme, de sorte qu’autre serait le Fils de Dieu, autre le Fils de l’homme. Mais le Fils de Dieu s’est anéanti lui-même ; l’union s’est accomplie dans sa personne. Le Père et le Fils, demeurant pourtant unis au Christ, ne se sont pas anéantis.
  • Eutychès : des deux natures il ne résulterait plus qu’une seule. Le Fils n’aurait pas pris la forme de serviteur.
  • Valentin : le Christ aurait apporté son corps depuis le Ciel.
  • Apollinaire : Jésus n’aurait pas d'âme, mais alors, en quoi serait-il semblable aux hommes ?

Date de dernière mise à jour : 28/03/2021