1er Carême 2022 (6/3/2022 - prière)

La prière : doctrine catholique

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Si la prière est un acte de l’intelligence, elle s’enracine dans un mouvement de la volonté portée vers Dieu appelé dévotion (II-II, 82) : la charité cherche à unir à Dieu (II-II, 83, 1, ad 2). Par la dévotion, l’homme créature entend se vouer ou consacrer à Dieu, son Créateur. Il lui rend justice par cet acte de religion.

      1. Un acte de la vertu de religion laissant à Dieu toute sa place
  1. La prière, acte d’intelligence demandant à Dieu d’agir

La prière (oratio) dériverait de la raison par la bouche (oris ratio) ou raison parlée puisqu’on parle dans cette activité. Il ne s’agit pas de la raison spéculative, mais pratique. Plus qu’une simple appréhension du réel, celle-ci ajoute un pouvoir de causalité, mais imparfaite. L’orant, en priant, ne fait que se disposer à l’action car l’effet n’est pas totalement soumis à sa puissance. Nous ne nous situons pas dans le domaine d’une action contraignante comme quand la raison commande aux membres du corps ou bien un officier sur ses troupes avec l’exemple du centurion (Mt 8, 5-13). En s’adressant à Jésus, il sait qu’il n’a pas de pouvoir sur le Fils de Dieu. Il se déplace pour le supplier de guérir son serviteur. Jésus n’est pas un inférieur qui devrait obéir comme le doivent le soldat subordonné ou l’esclave. En priant, la raison demande l’accomplissement de quelque chose à qui ne lui est pas soumis car égal ou ici supérieur : Dieu. « (La prière) est la demande à Dieu de ce qui convient » (II-II, 83, 1).

La prière est une « ascension de l’intelligence (ou raison) vers Dieu ». Comme le corps se meut par les pieds pour se rapprocher d’un but, l’âme se meut par la prière pour approcher Dieu (II-II, 83, 5, ad 3), voire s’unir à lui. Le but de toute prière est toujours l’union mystique qui intervient après l’illumination et la purification, par l’inhabitation de l’Esprit-Saint en nous.

  1. L’utilité de la prière

Certains nient l’utilité de la prière parce qu’ils conçoivent le cours des affaires du monde comme soumis à la nécessité des astres ou d’une autre causalité matérielle ou parce que la Divine Providence serait immuable.

Si la prière est utile, on ne saurait imposer une quelconque nécessité à Dieu. La Providence divine ne se borne pas à établir que tel ou tel effet sera produit ; elle détermine aussi en vertu de quelles causes et dans quel ordre il le sera. Or l’activité humaine est efficace et se range parmi les causes. Il faut que l’homme agisse non pour changer le plan divin, mais pour réaliser certains effets suivant l’ordre établi par Dieu. Nous ne prions pas pour changer la volonté et le plan de Dieu, mais pour obtenir ce que Dieu a décidé d’accomplir par le moyen de la prières des saints : « par leurs demandes, les hommes méritent de recevoir ce que le Dieu tout-puissant, dès avant les siècles, a résolu de leur donner » (II-II, 83, 2).

  1. Un acte de la vertu de religion

On ne prie pas pour faire connaître à Dieu nos besoins ou nos désirs qu’il ne saurait ignorer mais pour que nous envisagions nous-mêmes qu’en pareil cas on doive recourir au secours divin. Si, dans sa libéralité, il nous accorde bien des choses sans même que nous les lui demandions, il exige dans d’autres cas notre prière car cela nous est utile, ne serait-ce que pour le reconnaître plus manifestement dispensateur de tout bien (II-II, 83, 2, ad 3). En cela, c’est un acte de religion, qui rend à Dieu honneur et respect. Prier Dieu revient à le révérer puisqu’on se soumet à lui et qu’on professe avoir besoin de lui. Raison pour laquelle on doit prier (II-II, 83, 3, ad 2).

      1. Dans le concret de la prière
  1. Qui prier ?

On peut présenter sa demande à quelqu’un soit pour qu’il l’exauce lui-même, soit pour qu’il s’entremette pour nous l’obtenir. Respectivement, cela concerne soit Dieu seul auquel nos prières rendent gloire (culte de latrie), soit des saints, anges ou hommes (culte de doulie). Nous ne faisons pas connaître à Dieu nos demandes qu’il n’ignore pas mais le prions de les faire aboutir par leur intercession et mérites (II-II, 83, 4). Les saints ne connaissent pas nos prières, surtout formulées dans l’intimité de notre cœur et non labialisées, à moins que Dieu ne les leur découvre (II-II, 83, 4, ad 2). Les âmes du Purgatoire ne peuvent intercéder tant qu’elles n’ont pas achevé leur purification et rejoint la vision divine au Paradis. Bien que supérieurs à nous par leur impeccabilité, ils sont en état d’infériorité au vu des peines qu’ils souffrent ou de leur impossibilité de réparer volontairement leurs péchés. Ils ne sont pas en état de prier pour nous, mais plutôt que l’on prie pour eux (II-II, 83, 4, ad 3 et 11, ad 3).

  1. Que demander ?

« Nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26). Socrate estimait que les dieux savent ce qui est utile à chacun, tandis que la plupart du temps nous sollicitons ce qu’il vaudrait mieux ne pas obtenir. Certes, demander richesses et honneurs peut perdre des hommes car ces biens-là peuvent être bien ou mal utilisés. Mais il y a des biens dont on ne peut user mal et qui ne peuvent avoir d’issue fâcheuse comme ceux qui font notre béatitude ou qui nous permettent de la mériter. De façon absolue, nous devons chercher Dieu : « Montre ta face et nous serons sauvés » (Ps 79, 4, Vulg) et faire sa volonté : « Conduis-moi dans le chemin de tes commandements » (Ps 118, 35 Vulg) (II-II, 83, 5). L’Esprit-Saint, en nous inspirant de saints désirs, rectifie notre requête (II-II, 83, 5, ad 1). En effet, nous ne devons pas tendre à ce que Dieu veuille ce que nous voulons, mais plutôt à vouloir nous-mêmes ce qu’il veut (II-II, 83, 5, obj 2).

Il n’est toutefois pas exclu de prier pour des biens temporels, non comme une fin, mais comme des secours aidant notre vie corporelle à tendre vers la béatitude, en tant notre activité vertueuse les emploie à titre d’instruments[1] (II-II, 83, 6). On peut s’en soucier pourvu que ce ne soit pas de manière superflue et désordonnée (ad 2). L’âme qui met en perspective ces biens matériels, au lieu de s’abaisser, les élève en les ordonnant à Dieu (ad 3), le priant de ne les accorder que dans la mesure où ils sont utiles au salut (ad 4).

  1. Prier pour autrui ?

Nous prions en fonction de nos désirs qui doivent être corrigés pour être ceux de Dieu. Or, nous devons désirer non seulement notre bien personnel mais aussi vouloir du bien aux autres, ce qui est la charité. « La nécessité nous contraint de prier pour nous-mêmes ; pour autrui, c’est la charité fraternelle qui nous y engage. La prière est plus douce devant Dieu, lorsqu’elle n’est pas expédiée par la nécessité, mais recommandée par la charité fraternelle ». « Priez les uns pour les autres afin d’être sauvés » (Jc 5, 16, Vulg) (II-II, 83, 7 + SC). En effet, le Pater parle toujours au pluriel : « Si nous ne disons pas ‘mon père’, mais ‘notre Père’, ni ‘donne-moi’, mais ‘donne-nous’, c’est que le Maître de l’unité n’a pas voulu que la prière fût affaire privée, et que chacun priât pour soi seulement. Il a voulu que chacun priât pour tous, comme il nous a tous portés dans son unité » (ad 1).

Parfois, notre prière pour autrui n’est pas exaucée, même si elle est pieuse, persévérante et ordonnée au salut, par suite d’un obstacle tenant à celui pour qui l’on prie. Néanmoins la prière sera méritoire pour celui qui prie, s’il le fait par charité (ad 2). Nous devons prier pour les justes et les pécheurs (ad 3). Pour que les premiers persévèrent et progressent parce que les prières d’un grand nombre sont plus facilement exaucées (Glose sur Rm 15, 30 : « Aidez-moi de vos prières » : « L’Apôtre a bien raison de demander à des gens modestes de prier pour lui, car beaucoup de petits n’ayant qu’un seul coeur, deviennent grands »). De nombreuses personnes rendent ainsi grâce à Dieu pour les bienfaits accordés aux justes qui profitent à beaucoup après. Les meilleurs évitent l’orgueil lorsqu’ils considèrent qu’ils ont besoin des secours de fidèles moins parfaits qu’eux.

Quant aux pécheurs, il faut prier qu’ils se convertissent même si l’on n’est pas toujours exaucé pour ceux qui vont en enfer dans la prescience divine. « Nul ne peut corriger celui que Dieu a délaissé » (Eccl 7, 14 Vulg.). « Quelqu’un voit-il son frère commettre un péché ne conduisant pas à la mort, qu’il prie, et Dieu donnera la vie à son frère » (1 Jn 5, 16). Mais comme on ne doit priver personne ici-bas du bienfait de la correction fraternelle, il ne faut refuser à quiconque le secours de nos prières puisque nous ne pouvons discerner les prédestinés des réprouvés.

De ce fait, prions pour nos ennemis que nous sommes tenus d’aimer. « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44). On doit aimer non leurs fautes mais ce qui vient en eux de notre nature, qu’ils sont des hommes pour lesquels le Fils de Dieu a accepté de mourir. Le précepte d’aimer ses ennemis est d’un amour général pas de les aimer en particulier, spécialement, à moins d’y être disposé dans l’esprit divin. Il suffit d’être prêt même à le faire en cas de nécessité ou s’il demandait pardon. Accorder à ses ennemis, sans condition, une dilection spéciale et leur venir en aide, relève de la perfection des saints.

La S. Écriture ne manque pas d’imprécations qui peuvent s’interpréter (ad 1) comme « une façon pour les prophètes d’annoncer l’avenir ». Ou Dieu envoie quelquefois aux pécheurs des maux temporels pour les corriger. Il est permis de combattre ses ennemis pour qu’ils cessent de pécher et même de demander que des maux temporels servent à les corriger (ad 3). On peut l’entendre de demandes dirigées non contre les hommes eux-mêmes, mais contre le règne du péché, pour que le châtiment des hommes en assure la destruction. Enfin, ces imprécations peuvent se conformer à la justice divine, damnant ceux qui persévèrent dans le péché : « le juste se réjouira quand il verra la vengeance » (Ps 57, 11 ; cf. Ap 6, 10) (ad 2).

 

[1] S. Augustin, ad Probam, Epistola 130, cap. 6, in PL 33, 498 : « Il est très normal de vouloir les moyens suffisants de vivre, quand on veut cela et rien de plus. On ne les recherche pas pour eux-mêmes mais pour le salut du corps, pour se comporter convenablement suivant son rang et ne pas gêner ceux avec qui l’on doit vivre. Lorsqu’on les a, il faut prier pour les conserver, et lorsqu’on ne les a pas, il faut prier pour les avoir ».

Date de dernière mise à jour : 02/04/2022