4e Carême (27/03/2022 - Loi et liberté)

4e dimanche de Carême (27 mars 2022)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

Loi et liberté

L’épître (Ga 4, 22-31) reprend le thème cher à St. Paul de la contraposition entre l’Ancienne et Nouvelle Alliance, entre la loi et la grâce, la chair et l’esprit. Cette thématique eut une longue postérité avec le rapport entre loi et liberté dans la perspective évangélique.

      1. Les deux alliances
  1. Ismaël et Isaac

L’épître établit un parallèle soulignant la différence entre les deux fils d’Abraham : Ismaël et Isaac (Gn 16-17).

l’un né de la servante (Agar) :

et l’autre de la femme libre (Sarah) :

l’aîné, qui compte aux yeux des hommes

le cadet, qui compte aux yeux de Dieu

engendré selon la chair

la promesse de Dieu opère le miracle d’une conception par une femme de grand âge

le fils engendré selon la chair

le fils engendré selon l’Esprit

La 1ère Alliance (Sinaï) engendre des esclaves

La nouvelle Alliance

la Jérusalem actuelle (d’en-bas), est esclave

la Jérusalem d’en haut, notre mère, est libre.

  1. Le pélagianisme

Le musulman, descendant d’Ismaël mais qui falsifie les Écritures (en remplaçant Isaac au sacrifice), croit être sauvé en accomplissant les préceptes de l’Islam, auxquels il doit se soumettre aveuglément sans poser de questions. Il coche dans sa check-list à partir des cinq piliers de l’Islam (profession de foi musulmane (chahada), prière cinq fois par jour vers la Kaaba (qibla), pseudo-jeûne du Ramadan qui reporte simplement les repas à la nuit où l’on mange plus que durant le reste de l’année), l’aumône réservée aux seuls musulmans (zakat), pèlerinage à la Mecque (hajj) une fois dans sa vie) : ai-je fait ceci, cela ? Une fois bien remplie, quelles que soient ses dispositions intérieures, c’est bon, il croit qu’il sera sauvé. Vision très simpliste et illusoire que l’effort humain suffirait.

Le christianisme a connu une hérésie assez similaire, le pélagianisme au IVe s. qui fait croire que l’effort humain, le volontarisme, suffisait pour être sauvé, négligeant la grâce. Or, une conception de la loi peut être mauvaise qui considèrerait qu’en l’appliquant à la lettre. Certes, hors de tout quiétisme, hérésie opposée, il faut y mettre du sien. « Agis comme si tout dépendait de toi, en sachant qu’en réalité tout dépend de Dieu » (cf. Pedro de Ribadeneira, La vie de saint Ignace de Loyola). Car si notre bonne volonté est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante : elle doit s’accomplir dans l’Esprit de Dieu. Une observance, aussi rigoriste soit-elle à l’extérieur comme dans le pharisianisme n’accomplirait pas la volonté de Dieu qui dans la loi nouvelle de l’Évangile, l’inscrit intérieurement par l’Esprit-Saint : « vous êtes cette lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (2 Co 3, 3, cf. Jr 31, 33 ; Ez 36, 26 ; He 8, 10).

  1. La loi peut-elle sauver ?

La charité est une vertu théologale. En tant que telle, elle vient de Dieu et est orientée vers lui. Si on peut pécher par manque de charité, on ne le peut par excès comme pour une vertu cardinale qui est dans le juste milieu (in medio stat virtus). A contrario, la religion, annexée à la vertu cardinale de justice, connaît un excès. On peut donc en faire trop avec la religion, qui cesse alors d’être vertueuse. Par exemple en multipliant les actes de dévotion au point de se détourner de son devoir d’état comme de prendre soin de son conjoint, de ses enfants.

Le pélagien pense qu’il suffirait de s’y mettre de bon cœur et que cela ira. Ce ne sont pas les œuvres de la Loi (‘ἐξ ἔργων νόμου’) qui sauvent en elles-mêmes : « ce n’est pas en pratiquant la loi de Moïse que l’homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ » (Ga 2, 16). Mais si les œuvres mettent en pratique la foi (Jc 2, 18) elles contribuent de manière essentielle au salut. Mais comprenons que l’application de la loi nous est impossible par nous-mêmes : « Hors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5).

      1. De la loi ancienne à la loi nouvelle
  1. La pédagogie de la Loi qui dénonce le péché de l’homme

La loi démontre avant tout que l’homme ne peut rien de soi-même. Au-delà des 10 commandements, la loi mosaïque avec ses 613 préceptes (mitzvot) fait qu’il est impossible de les suivre tous : « Maudit soit celui qui ne s’attache pas à mettre en pratique tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi » (Ga 3, 10). Prenant conscience de ses limites et de l’extraordinaire élévation à laquelle il est appelé par vocation divine, l’homme doit donc recourir à Dieu lui-même pour l’aider à devenir fils dans le Fils, but humainement impossible : « si l’héritage s’obtient par la Loi, ce n’est plus par une promesse. Or c’est par une promesse que Dieu accorda sa faveur à Abraham » (Ga 3, 18).

« Alors pourquoi la Loi ? Elle a été ajoutée, pour que les transgressions soient rendues manifestes, jusqu’à la venue de la descendance [Jésus] à qui ont été faites les promesses » (Ga 3, 19). La loi montre que l’homme ne peut être divinisé s’il n’imite le Fils de Dieu qui a pris chair humaine : « par ce mystère de l’eau et du vin, puissions-nous partager la divinité de celui qui a daigné participer à notre humanité » (missel romain). Autrement, il croira pouvoir réussir par soi-même. La loi doit porter à l’humilité, non à l’orgueil. « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain. Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne’. Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’. Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé » (Lc 18, 10-14).

Les préceptes de la Loi de Moïse sont provisoires. La Loi s’efface devant celui qu’elle introduisait : « la Loi, comme un guide, nous a menés jusqu’au Christ pour que nous obtenions de la foi la justification » (Ga 3, 24). Elle est en réalité pédagogue (‘ὥστε ὁ νόμος παιδαγωγὸς ἡμῶν γέγονεν εἰς Χριστόν’) comme était appelé l’esclave au service des enfants (païs/païdion) les menant (agô) à l’école puis le répétiteur des leçons. Or, l’enfant devient un adulte (Ga 4, 1) et prend possession de son héritage. L’homme doit d’abord se reconnaitre  pécheur pour devenir fils de Dieu : « la Loi fait seulement connaître le péché » (Rm 3, 20).

  1. La nouvelle loi évangélique est inscrite en nos cœurs

La loi nouvelle évangélique est inscrite en nos cœurs. Dépassant la peur du gendarme, elle est intériorisée par l’Esprit-Saint, qui fait confiance dans la capacité de discernement de chacun, quitte à dispenser parfois d’une règle bonne mais à suivre la plupart du temps (ut in pluribus) et pas systématiquement (semper et pro semper). Jésus aussi distinguait l’essentiel de l’accessoire comme avec le sabbat.

Il était pourtant tout le contraire d’un laxiste, élevant même le degré d’exigence ! avec la loi évangélique, plus que l’agir extérieur, c’est la disposition intérieure du cœur qui compte désormais : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5, 27-28, cf. v. 17-20).

L’extériorité est remplacée par l’intériorité. Les Juifs sacrifiaient des animaux jusqu’à la destruction du Temple et l’exil à Babylone (début du VIe s av. JC) : « Il n’est plus, en ce temps, ni prince ni chef ni prophète, plus d’holocauste ni de sacrifice, plus d’oblation ni d’offrande d’encens, plus de lieu où t’offrir nos prémices pour obtenir ta miséricorde. Mais, avec nos cœurs brisés, nos esprits humiliés, reçois-nous, comme un holocauste de béliers, de taureaux, d’agneaux gras par milliers. Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi, car il n’est pas de honte pour qui espère en toi » (Dn 3, 38-40 ; cf. Ps 50, 18-19 : « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé »). Il faut donc imiter notre Sauveur et s’offrir soi-même en sacrifice, spirituellement en mortifiant notre orgueil :‘ten logiken latreían’ ou ‘rationabile obsequium’ du Canon Romain (Rm 12, 1), ce qui plaît à Dieu.

Date de dernière mise à jour : 27/03/2022