1er Dimanche Avent (27 novembre 2016)

Homélie du 1er dimanche de l’Avent (27 novembre 2016)

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Les fins dernières d’après l’évangile (Mt 24, 1-35) (1)

Le dernier dimanche de l’année liturgique et le premier dimanche de l’Avent sont très similaires. Le premier reprend un texte de Mt 24, 1-35 et le second de Lc 21, 25-33 mais ces synoptiques sont très proches car parallèles : ils parlent des signes annonçant la fin des temps. Sujet difficile que l’eschatologie. Elle comporte plusieurs branches : les fins dernières en tant que la vie après la mort (enfer, Purgatoire, Paradis) et aussi la fin du monde, liée au retour glorieux du Christ. Tâchons de mieux pénétrer ces réalités complexes prophétisées par Notre Seigneur Jésus Christ à la lumière de St. Thomas[1].

  1. La fin de Jérusalem
    1. Une prophétie et un avertissement (v. 15-20)

On peut assimiler l’abomination de la désolation à l’armée romaine qui a ravagé la terre ou bien les idoles. Pilate a introduit dans le temple une aigle impériale, emblème des Romains. Voyant une idole placée dans le lieu saint, on peut y voir que la prophétie de Daniel au sujet de la destruction de Jérusalem s’était accomplie (Da 9, 27 ; 11, 31 ; 12, 11).

Jérusalem a été détruite deux fois. Premièrement, par Titus et Vespasien en 70 ap JC : le temple fut incendié et des objets cultuels (menorah, table des pains de proposition emmenés à Rome comme on le voit sur l’arc de triomphe de Titus sur le forum républicain, cf. Lc 13, 34-35, Mt 23, 37-38). Hadrien fonda en 130 une ville romaine portant le nom de sa famille et dédiée à Jupiter du Capitole, Colonia Ælia Capitolina. Ce qui suscita la 2nde révolte juive de Bar Kochba (132-135) et une terrible répression (Lc 19, 42-44). Aucun Juif ne put désormais y habiter. Cette déchéance fut annoncée par les Lamentations de Jérémie 2.

Il faut aussi comprendre que cela n’intervient qu’après la mort et résurrection du Sauveur, conformément à Dn 9, 26 qui avait prédit la destruction du temple alors que les disciples l’admiraient et cherchaient peut-être à obtenir Sa miséricorde pour le lieu saint : « Jésus était sorti du Temple et s’en allait, lorsque Ses disciples s’approchèrent pour Lui faire remarquer les constructions du Temple. Alors, prenant la parole, Il leur dit : ‘Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Amen, je vous le dis : il ne restera pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit’ » (Mt 24, 1-2).

Suit l’avertissement. St. Thomas pense que les montagnes désigneraient le royaume contrôlé par Agrippa II (le frère de la fameuse Bérénice), soit le Nord-Est du lac de Gennesareth (plateau du Golan = Gaulanitide, Idurée, Batanée, Trachonitide, Hauranitide). Les croyants de la Judée romaine (qui comprenait en 70 la Samarie, Galilée, Pérée) pouvaient donc y fuir. Mais des empêchements à la fuite peuvent intervenir. Le souci des affaires du monde est tout à fait évitable. Qu’on soit aux champs ou chez soi, il faut fuir immédiatement, sans se retourner pour prendre des affaires (comme on dirait des consignes de sécurité aujourd’hui pour évacuer un avion). Titus avait assiégé Jérusalem alors que de nombreux Juifs s’y étaient regroupés pour la grande fête de pèlerinage de la Pâque.

D’autres empêchements sont malheureusement inévitables, au moins humainement, comme la grossesse (v. 19) tandis que Dieu peut aider, d’où la nécessité de la prière (v. 20). Une mère ne veut pas abandonner ses enfants : ni avorter si elle est enceinte pour fuir ni pratiquer l’infanticide s’ils sont déjà nés. C’est pour elles que s’applique la prophétie lors du chemin de croix sur les pieuses femmes qui pleuraient les souffrances du Sauveur portant l’instrument de Son supplice : « Il se retourna et leur dit : ‘Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Voici venir des jours où l’on dira : “Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !’ » (Lc 23, 28-29). L’hiver est un autre empêchement de la nature et le sabbat un empêchement de la Loi où un Juif ne peut pas parcourir plus d’un mille (un peu moins de 3 km).

St. Hilaire fait une lecture plus spirituelle de ces expressions décrivant la fin du monde. Pour lui, l’abomination se rapporte à l’Antéchrist, le Séducteur (1 Th 2, 2). La montagne pour la fuite serait la possibilité pour les Juifs de se rapprocher de Dieu en se convertissant au Christianisme. Ceux qui sont sur le toit désigneraient ceux ayant atteint une plus grande perfection chrétienne. Ils ne devraient pas se laisser détourner de leur but, atteint par la contemplation, en redescendant vers les réalités matérielles. Pour St. Augustin, les femmes enceintes seraient une allégorie de ceux qui conçoivent en leur esprit de mauvaises actions et ceux qui les commettent en acte, celles qui ont de petits enfants. L’hiver serait la tristesse et le sabbat la joie qui peuvent, l’une comme l’autre si elles sont excessives, aveugler l’esprit dans sa contemplation des choses de Dieu. Ou bien le refroidissement de la charité par rapport à la joie d’une bonne action.

  1. La grande tribulation (v. 21-22)

Lire Flavius Josèphe La guerre juive montre toute l’horreur de cette guerre. J’ai déjà pu en évoquer quelques aspects (9e dimanche après la Pentecôte de cette année, sur la déploration de Jérusalem) : il y eut les affamés, les victimes de Juifs entre eux, soit des soulèvements internes aux factions, soit des voleurs. La tribulation de la fin des temps sera évidemment différente en ampleur car universelle et non limitée aux seuls Juifs mais l’absurdité venait ici aussi du caractère fratricide.

Dieu Lui même a abrégé (v. 22) non la durée des jours (comme au temps de Josué 10, 12-14 où la journée dura plus de 24h car la course du soleil fut bloquée pour la bataille), mais leur nombre afin que quelques uns soient sauvés. Le monde antique appartenant à Rome, les Juifs auraient pu tous être tués, dans tous les confins de l’Empire si la colère de Titus n’avait été abrégée. Les élus sont le petit reste d’Israël qui a cru à la Bonne Nouvelle et constitue donc la semence (Rm 9, 29 : « comme Isaïe l’a dit par avance : Si le Seigneur de l’univers ne nous avait pas laissé une descendance, nous serions devenus comme Sodome, nous serions semblables à Gomorrhe » se référant à Is 1, 9). Mt et Lc qui ont écrit avant l’événement rapportent ces faits comme des prophéties, au contraire de Jean qui les a vécus. Peu de Juifs convertis portèrent donc la Bonne Nouvelle aux extrémités de la Terre.

Pour Origène, de même que le Christ a eu ses apôtres pour diffuser la Bonne Nouvelle, de même l’Antéchrist aura ses propres disciples pour les singer et diffuser une fausse doctrine, malsaine (les médias !).

  1. Le second avènement du Christ
    1. Les signes avant-coureurs (v. 23)

Les signes seront de deux types : concernant les hommes ou la nature (v. 29).

Concernant les hommes, il avertit que de faux prophètes surgiront. Le temps est imprécis (« alors ») et il y a à distinguer entre la chute de Jérusalem et l’eschatologie pour la fin des temps (ce que les gens appelleraient l’Apocalypse alors que cela signifie en réalité plutôt la révélation). Les faux prophètes jetteront le trouble en faisant croire que le Messie serait déjà arrivé. St. Paul ne disait rien d’autre : « Frères, (…) à propos de la venue de notre Seigneur Jésus Christ : (…) si l'on nous attribue (…)que le jour du Seigneur est arrivé, n'allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer. Ne laissez personne vous égarer d’aucune manière. Car il faut que vienne d’abord l’apostasie, et que se révèle l’Homme de l’impiété, le fils de perdition (…) qui va jusqu’à siéger dans le temple de Dieu en se faisant passer lui-même pour Dieu » (2 Th 2, 1-4).

Certains ont déjà prétendus, au temps de la destruction de Jérusalem, être des christs : « Mes enfants, c’est la dernière heure et, comme vous l’avez appris, un anti-Christ, un adversaire du Christ, doit venir ; or, il y a dès maintenant beaucoup d’anti-Christs ; nous savons ainsi que c’est la dernière heure ». Tant et si bien que Jean en concluait que la fin des temps était arrivée. En effet, les premiers Chrétiens eurent du mal à intégrer que Jésus eût tant « tardé » à revenir les délivrer de tant de malheurs. Ces faux christs ont aussi leurs faux prophètes. Jean encore nous invite à pratiquer un juste discernement des esprits car « beaucoup de faux prophètes se sont répandus dans le monde » (1 Jn 4, 1). Ils seront capables, pour tromper de faire des signes et prodiges : « La venue de l’Impie, elle, se fera par la force de Satan avec une grande puissance, des signes et des prodiges trompeurs » (2 Th 2, 9).

Cela rappelle les mages égyptiens qui imitaient certains des miracles accomplis par l’entremise de Moïse pour les 3 premières plaies d’Égypte après le miracle de la verge (Ex 7, 22 avec l’eau changée en sang ; 8, 3 et 14 pour les grenouilles et les moustiques). Les magiciens convoqués pour concurrencer Moïse sont à leur tour confondus (« Pharaon, à son tour, convoqua les sages et les enchanteurs. Les magiciens d’Égypte en firent autant avec leurs sortilèges. Chacun jeta son bâton qui devint un serpent, mais le bâton d’Aaron engloutit leurs bâtons » (Ex 7, 11-12)) mais ils reconnurent dès la 3e plaie l’action de Dieu : « Les magiciens dirent alors à Pharaon : « C’est le doigt de Dieu ! » Mais Pharaon s’obstina » (Ex 8, 15).

Mais ces ennemis de Dieu ne feront pas de miracles au sens strict du terme car le miracle n’est pas à proprement parler ce qui est fait en dehors de l’ordre d’une cause particulière, mais hors de l’ordre de toute créature, et cela arrive par la seule puissance divine. En effet, une créature supérieure, ici un démon, n’est pas limitée par l’ordre d’une créature inférieure (ici un homme). Ils recourent toujours à la nature, qui est détournée. Mais ils ne sont pas capables de ressusciter par exemple. Ainsi Simon le Magicien pratiquait des tours et sa magie « frappait de stupéfaction la population de Samarie, prétendant être un grand personnage. Et tous, du plus petit jusqu’au plus grand, s’attachaient à lui en disant : ‘Cet homme est la Puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande’ » (Ac 8, 9-10). Lorsqu’arriva Philippe, tous se convertirent. Même Simon était impressionné (« Simon lui-même devint croyant et, après avoir reçu le baptême, il ne quittait plus Philippe ; voyant les signes et les actes de grande puissance qui se produisaient, il était stupéfait », v. 13). Enfin, il voulut acheter à Pierre et Jean le pouvoir de transmettre l’Esprit-Saint car jusqu’ici, ils n’avaient été baptisés que dans l’eau et là, il fut vertement repoussé (Ac 8, 17-24).

Que les élus soient même menacés inquiète Origène : soit il s’agit de signifier que seule la prédestination divine leur fera réchapper de tomber finalement dans cette séduction ou bien, ils n’étaient pas vraiment élus (1 Tm 1, 19 : « pour avoir abandonné cette droiture [de la foi et de la bonne conscience], certains ont connu le naufrage de leur foi »).

Vient ensuite l’avertissement plus spécifique : il ne faudra pas se retirer au désert pour trouver le Messie car l’enseignement vrai se donne en public (Mt 10, 27 : « ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits ») tandis que l’hérésie se cache dans les recoins et lieux isolés. Les fils de la lumière n’ont rien à cacher, raison pour laquelle Jésus répliquait à son procès qu’il avait toujours prêché en public (Jn 18, 20 : « Jésus lui répondit : ‘Moi, j’ai parlé au monde ouvertement. J’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple, là où tous les Juifs se réunissent, et je n’ai jamais parlé en cachette’ »). Le désert évoque aussi la séparation du corps vivant de l’Église. Relié au corps du Christ maintenu unifié, même dans les tribulations par l’Esprit Saint, le fidèle qui se laisse aller à s’en écarter, détourner vers le désert, est plus fragile. Les lieux retirés évoquent le fait que les faux prophètes voient aussi souvent des sens cachés partout (écrits apocryphes donc non canoniques, révélations privées non reconnues) et glissent ainsi vers l’ésotérisme : seuls quelques gens éclairés ou initiés comprendraient mieux (de la gnose à la franc-maçonnerie).

En effet, la manifestation du Christ sera publique : « comme l’éclair part de l’Orient et brille jusqu’à l’Occident, ainsi sera la venue du Fils de l’homme » (v. 27) qui fait écho au Ps 49, 3 (Vulg) : « Deus noster veniet et non silebit » (Dieu viendra et ne se taira pas). Il sera visible d’une extrémité de la Terre à l’autre. La Vérité est en effet éclatante. Mais l’Orient peut évoquer symboliquement le début et l’Occident, la fin. La vérité d’un enseignement concorde donc toujours du début à la fin : il est conséquent avec lui-même, recevant dans son intégralité l’Écriture. La vraie doctrine est professée depuis le début de l’Église naissante et sera confirmée jusqu’à la fin des temps (« Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde », Mt 28, 20).

L’expression : « Là où se trouve le cadavre, là se rassembleront les aigles » (v. 28) peut évoquer le fait que Jésus rassemblera Ses fidèles en montrant le signe de Sa Passion : c’est la seule chose qui fût demeurée de Son cadavre et passée dans Son corps glorieux. Les aigles[2] évoquent les saints[3] : St. Jérôme affirme ainsi que partout, où est fait mémoire de la Passion du Christ (là où est célébrée le Saint Sacrifice de la messe), les hommes saints sont rassemblés autour du Christ.

 


[1] Lectura super Matthæum, chap. 24, leçon 2 (versets 15-22) et 3 (versets 23 à 41), tirée du site www.docteurangelique.free.fr

[2] Et non pas les vautours : mal traduit car interprété mais le grec lit bien : « συναχθήσονται οἱ ἀετοί » et « aetos » se traduit normalement par « aigle » comme dans Ap 4, 7 ou 12, 14. C’est le fait que l’aigle ne soit normalement pas charognard qui a fait traduire par vautour.

[3] Is 40, 31 : « mais ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur trouvent des forces nouvelles ; ils déploient comme des ailes d’aigles, ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer ».