Toussaint

Homélie de la fête de la Toussaint (mardi 1er novembre 2016)

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La royauté sociale du Christ (2)

Poursuivons notre méditation sur la doctrine du Christ-Roi en résumant les réflexions fort intéressantes de Jacques Maritain[1] sur le texte de l’encyclique Quas Primas présentée dimanche dernier, fête du Christ-Roi.

  1. La royauté spirituelle
    1. Une royauté universelle par la grâce capitale

La royauté dérive de l’union hypostatique (que le Fils de Dieu se fût adjoint une nature humaine). Le Christ, dans Sa nature humaine, n’est pas seulement le plus beau des enfants des hommes (Ps 44 (45), 3) qui, concentrant toutes les perfections de l’espèce, doive à ce titre être le chef de toute l’humanité. Il a aussi, par l’union hypostatique, la plénitude de la grâce sanctifiante, ce qui, à un titre incomparablement plus élevé, le constitue à jamais tête de toute l’humanité : bons et méchants, fidèles et infidèles (III, 8, 3, ad 1) sont Ses membres en puissance (potentiellement) mais si ce n’est pas toujours en acte (réellement).

L’universelle royauté qui découle de la grâce capitale du Christ (en tant qu’il est tête = caput, capitis, de l’Église et partant de toute l’humanité) est double, spirituelle et temporelle à la fois. Elle est surtout spirituelle. Le Christ est le principe intérieur de notre vie surnaturelle en tant qu’Il est le grand-prêtre (ressortit à son sacerdoce) nous communiquant sans cesse la grâce méritée par Sa passion que Dieu nous infuse par « l’instrument conjoint » de Son humanité, de tous les mouvements de Sa pensée et de Son cœur. Mais, en tant que roi, Il a un pouvoir suprême de gouvernement sur les individus et les sociétés de tout l’ordre spirituel, par lequel Il conduit les âmes à la vie éternelle, porte des lois, juge, pourvoit à l’exécution de Ses ordres, établit Son royaume en triomphant du péché et de la mort.

  1. Reconnaître humblement la supériorité de la fin spirituelle

Le pouvoir civil est tenu de reconnaître ce droit royal du Christ sur les sociétés. La cité terrestre est en effet ordonnée à un bien commun temporel (le totum bene vivere) avec une fin matérielle et surtout morale puisqu’il faut vivre selon la vertu[2]. Or, comme la droite vie humaine ici-bas (la vie naturelle) suppose l’ordination de l’homme à sa fin dernière surnaturelle qui ne peut être obtenue que par le Christ, porte du Paradis, le bien de la cité doit être ordonné à cette fin dernière surnaturelle de chaque homme en particulier. La société civile doit poursuivre le bien commun temporel selon qu’il aide les hommes à obtenir la vie éternelle : la cité n’est pas vraiment servie si Dieu n’est pas premier servi.

Jésus est la tête invisible du Corps de l’Église. « La tête, exerce une double influence sur les membres : une influence intérieure, car la tête transmet aux autres membres la puissance de se mouvoir et de sentir ; et une influence de gouvernement extérieur, car par la vue et par les autres sens dont elle est le siège, la tête dirige l’homme dans ses actes extérieurs » (III, 8, 6). À ces deux influences, se rattachent[3] le double pouvoir d’ordre et de juridiction transmis à l’Église ; le premier, qui intéresse l’économie sacramentelle (munus sanctificandi), étant surtout une participation au sacerdoce du Christ, le second, qui intéresse la direction du corps mystique par l’enseignement de la doctrine et par des lois (munus docendi et munus regendi), étant une communication de sa royauté spirituelle. Vicaire du Christ, tête visible de l’Église, le Pape a reçu de Jésus, avec la souveraineté spirituelle universelle, le plus haut degré possible ici-bas de cette royauté (d’où la triple couronne sur la tiare). C’est pourquoi Boniface VIII a défini, dans la bulle Unam Sanctam, que toute créature humaine est soumise au Pontife romain.

Nier la royauté spirituelle de l’Église, c’est donc nier la royauté spirituelle du Christ. Le laïcisme, « peste qui infecte la société humaine » est l’héritier d’une longue revendication d’aséité (être « a se stante », c’est à dire ne dépendre de personne) que la créature humaine poursuit depuis plus de trois siècles depuis Rousseau et par Kant : on ne veut plus obéir qu’à soi-même. Mais s’affranchir du Christ, c’est devenir esclave du diable, chef de l’église du mal (III, 8, 7). Cherchée hors du Christ, l’unité de l’homme, d’abord utopique et idéaliste dans sa phase de préparation et de désir, devient à la fin, dans sa phase de réalisation positive, l’effet d’une violence absolue imposée à l’homme et d’un despotisme antihumain. L’impérialisme bolchevique hier ou islamique aujourd’hui annoncent l’affrontement entre l’universalisme de l’Antéchrist et l’universalisme du Christ.

  1. La royauté temporelle
    1. Un pouvoir direct de l’Église sur le temporel ?

La royauté du Christ n’est pas seulement spirituelle, elle est aussi temporelle. Placé par l’union hypostatique au sommet de tous les êtres, possédant une science infuse parfaite et totale qui rend Son intelligence souverainement achevée et Lui permet de régir universellement le monde, le Christ-Homme a reçu de Dieu « l’empire sur les œuvres de ses mains », « tout a été mis sous ses pieds » (He 2, 8).

C’est de ce droit suprême que les rois et les chefs d’État, et tout pouvoir temporel, tiennent leur autorité. Pourtant, durant Sa vie terrestre, Il S’est complètement abstenu d’exercer cette autorité ; ayant dédaigné autrefois la possession et le soin des choses humaines, il les abandonna alors et les abandonne aujourd’hui à leurs possesseurs. Certains théologiens du « pouvoir direct » ont cru que cette suzeraineté temporelle a été, comme la souveraineté spirituelle, transmise par le Christ à l’Église et à Pierre[4]. Mais on peut avoir un droit et ne pas l’exercer. Conviendrait-il que l’Église usât effectivement, même de la façon la plus discrète et la plus élevée, d’un pouvoir que son Maître a refusé d’exercer, je veux dire d’un pouvoir direct sur le temporel, lui donnant un souverain domaine universel sur les choses terrestres dans la ligne même du bien temporel des hommes à procurer ? Jamais, en fait, elle n’a usé d’un tel pouvoir. C’est que pour elle comme pour le Seigneur Jésus, la mission rédemptrice prime tout. Il est venu pour souffrir et racheter, non pour dominer.

  1. La théorie des deux glaives

St. Bernard et St. Thomas d’Aquin ont développé la doctrine des deux glaives. L’Église a le glaive temporel en ce sens seulement qu’on est dit avoir ce dont on peut diriger l’emploi[5]. Elle n’use pas elle-même du glaive temporel, à ce point de vue elle le garde au fourreau. Mais il convient qu’elle dirige, en vue de la fin dernière surnaturelle à laquelle la fin temporelle de la cité est subordonnée, ceux qui ont ce glaive entre les mains. « Un glaive est sous l’autre » (Unam Sanctam) : le glaive spirituel peut et doit commander au glaive temporel ratione peccati, non pas en raison du bien temporel lui-même à procurer, mais en raison du péché à dénoncer ou à éviter, en raison du bien des âmes, de la liberté de l’Église, et des intérêts supérieurs, d’ordre spirituel, dont celle-ci a la charge. C’est le glaive spirituel atteignant les choses du siècle (du monde) en raison des intérêts éternels qui y sont investis. Et ce glaive-là n’est pas au fourreau.

Dans le Christ, ce pouvoir d’intervention sur le temporel, en raison, non du temporel lui-même, mais du spirituel, « ne fait qu’un avec la royauté spirituelle, car il est à son service et pour ainsi dire son instrument »[6]. On parle ainsi de pouvoir non direct mais instrumental[7]. Dans 1’Eglise du Christ, ce pouvoir est une participation à la royauté spirituelle du Christ. Pierre ne le possède que parce que le Christ le lui a transmis comme à Son ministre ici-bas, avec les clefs du royaume des cieux.

Même s’il convient depuis le pape Gélase (Ve siècle) et Léon XIII de distinguer les deux pouvoirs, ce pouvoir indirect de l’Église sur le temporel montre la subordination de l’un à l’autre. Le pouvoir spirituel a le droit d’intervenir, par des conseils voire des ordres, auprès du pouvoir temporel, non pas dans le domaine purement temporel (lorsqu’aucun intérêt spirituel spécialement grave n’est engagé) mais dans le domaine « mixte » (chaque fois qu’une disposition temporelle quelconque engage d’une façon assez grave les intérêts du spirituel). Ce pouvoir, à la lumière du mystère surnaturel de l’Église, et de sa maternité universelle, peut aller jusqu’à déposer des rois qui deviendraient un péril pour la foi de leurs sujets, ou à casser et annuler des lois injustes portées par le pouvoir civil.

Non seulement il a été exercé de fait par l’Église, mais à plusieurs reprises, en particulier dans le Syllabus (1864) condamnant les erreurs du libéralisme, elle a enseigné clairement qu’il fait partie de ses droits imprescriptibles. Quelle continuité depuis St. Grégoire VII humiliant Henri IV à Canossa (1077) !

Conclusion

L’Eglise aujourd’hui, insiste sur son indifférence à l’égard des diverses formes de gou­vernement légitime, et prend une attitude de plus en plus suprapolitique. Jadis elle aidait nations et États, pour leur bien, à conduire leur œuvre temporelle conformément aux exigences de la fin surnaturelle. Mais l’apostasie des nations la délivre de plus en plus de ce soin. On pourra toutefois se demander s’il faut véritablement renoncer au désir d’un régime de Chrétienté qui, à mes yeux, est le plus à même d’aider les plus faibles à être sauvés.

 


[1] « Pie XI et le Christ Roi. Réflexions sur l’encyclique Quas Primas », in La Revue des Jeunes, mars 1927.

[2] St. Thomas d’Aquin, De Regimine principum, lib. I, c. 14.

[3] Ch.-V. Héris, « La Royauté du Christ », in Revue des sciences philosophiques et théologiques, juillet 1926.

[4] Pour Maritain, Léon XIII, dans Sapientiae christianae et Immortale Dei, leur aurait donner tort.

[5] « Habet spiritualem [gladium] tantum, quantum ad executionem ; sed habet etiam temporalem quantum ad ejus jussionem », St. Thomas d’Aquin, in IV. Sent., dist. 37. Cf. Jean Rivière, Le Problème de l’Église et de l’État au temps de Philippe le Bel, Louvain-Paris, 1926, Introduction.

[6] « Ubi est unum propter alterum, ibi tantum unum esse videtur » disait déjà Aristote.

[7] Cf. Héris citant Bannez : « Christus secundum quod homo, habuit instrumentalem potestatem dominii universalis circa omnia temporalia ». NB : Ce pouvoir instrumental ressortissant à la royauté spirituelle est tout autre chose que la royauté temporelle elle-même.