24e Pentecôte/4e Épiphanie (barque)

Homélie du 24e dimanche après la Pentecôte (4e après l’Épiphanie – 4 novembre 2018)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

La barque de l’Église (Mt 8, 23-27)

Souvent, les enfants de chœur se battraient presque pour s’occuper de l’encensoir. Nos garçons ont toujours aimé jouer avec le feu. Avec le thuriféraire va de pair le naviculaire qui tient la navette servant à recharger l’encens. Quel étrange nom : celui d’un petit bateau qui donne d’ailleurs souvent sa forme à l’objet ! Mais ne cherchent-ils pas là l’essentiel ? On pourrait symboliquement y voir le désir de s’agripper à la barque de l’Église, le seul esquif, aussi frêle soit-il qui puisse nous sauver.

  1. Jésus s’embarque sur la navette de nos vies bousculées par les flots
    1. La tempête de nos vies

L’évangile présente le Christ qui monte dans une barque (navicula) pour traverser la mer de Galilée. Cette barque est une métaphore de la vie. Nous passons d’un rivage à l’autre, nous entrons dans ce monde en naissant et passons à l’autre monde en mourant. La traversée dure plus ou moins longtemps : « Le nombre de nos années ? soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! » (Ps 89, 10). La barque est dès lors notre vie elle-même entre ces deux rivages. Mais une vie marquée au coin de la souffrance et d’un sentiment de fragilité : « Leur plus grand nombre n’est que peine et misère ; elles s’enfuient, nous nous envolons » (id.).

Voilà que notre vie est chamboulée. La bourrasque est grande : « et voici que la mer devint tellement agitée que la barque était recouverte par les vagues » (v. 24). Les marins sont des gens qui ressentent avec acuité, face à l’immensité océanique, la fragilité de la vie. Si, à terre on peut se faire l’illusion de pouvoir les domestiquer ; en mer, les éléments sont là à l’état brut et l’homme leur est livré sans défense. Les marins ont donc spontanément une plus grande ouverture à Dieu comme le rappelle l’oraison : « O Dieu, qui savez qu’en raison de la fragilité humaine, nous ne pourrions subsister au milieu de tant de périls, donnez-nous la santé de l’âme et du corps, afin que grâce à votre secours, nous puissions surmonter ce que nous souffrons pour nos péchés ». Mais la collecte insiste sur le fait que le plus grand des dangers n’est jamais la mort physique, qui peut arriver au meilleur des marins expérimentés comme Éric Tabarly, mais la mort de l’âme, si elle reste sous l’emprise du péché.

  1. Jésus, capitaine de la navette

Nous avons donc besoin de Dieu dans nos vies. Et Dieu ne nous abandonne pas. Avec Jésus Christ, le Fils de Dieu a pris une nature humaine et est entré dans la barque de l’humanité par l’Incarnation. Il y a même pris l’initiative en montant le premier alors que ses disciples se sont contentés de le suivre (v. 23). D’une certaine manière, il ne reste donc pas extérieur à la tempête mais la traverse avec nous. Pourtant, Dieu dort ! Nous sommes parfois tentés de croire qu’il n’y a plus de capitaine à bord, que personne ne tient le gouvernail de nos vies chahutées, que nous allons nous enfoncer et périr en mer. Sans doute, la pédagogie de Notre Seigneur Jésus Christ était-elle de nous laisser l’invoquer, le « réveiller » afin de nous rappeler cette vérité essentielle : « en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Cela ne fait jamais de mal de rabaisser l’orgueil humain. La marque de l’orgueil est l’illusion de l’autosuffisance : « je me débrouillerai bien tout seul », comme cet enfant qui arrache sa main de la poigne délicate mais ferme de son père car il veut faire à sa façon et va aller à l’échec en refusant d’apprendre ce qu’est vraiment la vie, tel le fils prodigue dans son désir d’indépendance par rapport à son père. Au contraire de Nelson Mandela qui se référait au poème Invictus de William Ernest Henley « je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme », le Chrétien sait que Dieu seul tient la barre en main.

Job avait raison en affirmant qu’il n’était pas coupable contrairement à ses amis qui voulaient le contraindre à reconnaître sa prétendue culpabilité. Mais Dieu n’en a pas moins rabaisser son orgueil : « Où étais-tu quand j’ai fondé la terre ? Indique-le, si tu possèdes la science ! » (Job 38, 4). Car l’homme intente sans cesse un procès à Dieu : pourquoi y a-t-il la souffrance ou la mort de l’innocent ? pourquoi y a-t-il des gens qui vont en enfer ? Dieu est sans cesse accusé et sommé de se justifier aujourd’hui comme hier ! Rappelons-nous la leçon vertement infligée à Job par Dieu créateur de toutes choses, précisément en filant la métaphore maritime : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial (…) ; quand je lui imposai ma limite, et que je disposai verrou et portes ? Et je dis : ‘Tu viendras jusqu’ici ! tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots !’ » (Job 38, 8-11). Lorsqu’il commande aux flots, Jésus révèle donc à ses disciples qu’il est Dieu, en vertu de la référence implicite à Job. Pourtant, ils s’étonnent et admirent (ad mirum : face au miracle !).

La peur humaine (timiditas < timor) est souvent quelque chose qui nous relie à Dieu, comme le petit se tourne vers son père lorsqu’il a peur pour être rassuré. Pourvu toutefois que cette peur ne nous referme pas sur nos mêmes comme les phobies spirituelles qui empêchent la véritable confiance en Dieu. Cependant, l’Écriture même nous enseigne à transposer le « Expergiscere o homo »[1], en « Expergiscere, o Deus ! », Réveillez-vous, Dieu ! « Dans ta colère, Seigneur, lève-toi, domine mes adversaires en furie, réveille-toi pour me défendre et prononcer ta sentence » (Ps 7, 7) ou « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? Lève-toi ! Ne nous rejette pas pour toujours » (Ps 43, 24). Nous avons donc le droit de crier vers le Seigneur.

  1. Jésus dirige vraiment et toujours l’Église
    1. Une barque qui prend l’eau de toute part

« Souvent, Seigneur, ton Église nous semble une barque prête à couler, une barque qui prend l’eau de toute part » (cardinal Ratzinger, chemin de croix au Colisée, 25 mars 2005, neuvième station : Jésus tombe pour la troisième fois). Tout comme la barque de nos vies est bien agitée par les flots, de même, la barque de l’Église l’est tout autant, sinon plus. En ce moment, nous avons même l’impression non seulement que le Titanic coule mais encore qu’on nous fait écouter l’orchestre pendant que nous nous enfonçons. Nos seigneurs les évêques ne prennent pas les mesures adéquates pour relancer l’Église sur ses bases doctrinales et sa liturgie traditionnelles qui ont prouvé leur capacité de résister à tout vent de fausses docrines[2]. Et le pape lui-même tend à jeter la confusion doctrinale et morale par une sorte d’appétit réformiste à tout va et brouillon, au lieu d’affermir ses frères dans la foi, comme c’est sa mission de droit divin. Certes nous savons que Satan a réclamé sa part même chez les papes, comme pour éprouver Job : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 31).

Est-ce à dire que la prophétie de S. Jean Bosco sur les trois blancheurs serait inadéquate ? Pas nécessairement. D’abord le pape n’est pas dans cette vision l’une des deux colonnes auxquelles sont arrimées les navires de Dieu agités par la tempête mais bien le Très-Saint-Sacrement et la Très-Sainte-Vierge Marie. Ensuite, notre attachement au ministère pétrinien doit aller au-delà de la personne de tel ou tel pape. Si tel pape devait errer, ce serait le devoir de tout chrétien d’utiliser le magistère pétrinien antérieur pour confondre l’erreur, ce que fait aussi la fraternité sacerdotale saint Pie X de Mgr Lefebvre.

Risquons une analogie. Un couple « divorcé-remarié » (sic) reproche à l’Église de ne pas vouloir (en fait pouvoir) bénir la seconde « union » (sic). Mais le prêtre n’est que le témoin privilégié de l’échange libre des consentements qui fait des époux le ministre du sacrement. Il ne fait alors jamais qu’office de mémoire vivante, rappelant que, par le passé, ils se sont déjà jurés fidélité jusqu’à la mort, mais avec quelqu’un d’autre ! Il en est de même face à des tentations hétérodoxes quand on se contente de faire mémoire de ce que l’Église a toujours et partout enseigné. Certes le nœud du problème est la conception moderniste d’un dévoilement progressif de la vérité, adapté aux différents temps mais cela revient à nier le principe de non-contradiction et la permanence du Christ car la vérité est la personne même du Fils de Dieu : « Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité » (He 13, 8).

  1. Rester sur le bateau pour être sauvé

« Reste donc dans ce vaisseau, et prie Dieu »[3] disait S. Augustin faisant sans doute allusion à la phrase de S. Paul lors de son dernier naufrage : « Si ces gens-là ne restent pas sur le bateau, vous ne pouvez pas être sauvés » (Ac 27, 31). En aucun cas, nous ne devons être tentés de quitter le navire comme des rats car nous ne pouvons être sauvés que sur ce bateau fait du bois de la croix du Christ. « Extra ecclesiam nulla salus » : en-dehors de l’Église, point de salut. Certes, l’Église admet traditionnellement dans des cas rarissimes qu’on puisse être sauvé en-dehors de ses frontières visibles quand il n’y a pas de faute à ne pas avoir connu le Christ (pays en-dehors du champ missionnaire) et que les païens ont vécu la loi naturelle. Toutefois, quand on voit que ce n’est déjà pas si évident d’être sauvé sur le bateau le plus sûr, qui ne paraît qu’un frêle esquif si cruellement agité par les flots, alors imaginez dehors ! Comment espérer arriver facilement à bon port sans le baptême ?

Quant à nous, nous pouvons jouer le rôle de la vigie qui annonce le danger avant qu’il ne soit trop tard pour l’éviter. Cela revient au charisme de prophétie dont tout baptisé est revêtu en même temps qu’il est prêtre et roi (sacerdoce royal ou baptismal et pas ministériel !). Mais nous pouvons encore agir autrement. Il faut d’abord prier sans cesse pour la conversion de ceux qui nous dirigent et la nôtre aussi. Nous pouvons offrir comme S. Catherine de Sienne qui était très frappée de cette fresque du Giotto représentant la navicella de notre évangile. Dans le temps très troublé du grand schisme d’Occident (1378-1417) où s’affrontaient deux voire trois papes, S. Catherine dut porter tout le poids des misères de l’Église de son temps. C’était le 29 janvier 1380, au soir d’une vie passée à vivre pour le doux Christ sur la Terre, qu’elle ramena d’Avignon à Rome. Si Rome n’est plus dans Rome (Corneille, Sertorius, acte III, scène 1), il faut des âmes courageuses qui l’y ramène spirituellement ou l’y maintienne. L’Église sera toujours maintenue hors de l’eau pour exercer son ministère de salut car des âmes d’exception se sont offertes à Dieu, parfois dans l’intimité de l’oraison, pour expier et réparer, pour porter le poids du mal interne à l’Église. Critiquer est parfois un devoir, prier et se sacrifier l’est toujours. Qui sommes-nous, me direz-vous ? Et qui était S. Catherine vous répondrai-je ! Une tertiaire dominicaine qui osa avec son bâton de pèlerin tancer le pape pour lui dire que le Christ voulait qu’il revînt de son exil avignonnais dans la Ville éternelle qu’il n’aurait jamais dû quitter. Dieu aime les petits qui s’abandonnent totalement à lui, qui sont donc plus malléables que ceux qui ont quelque chose à y perdre.

Conclusion :

Nous devons espérer contre toute espérance (Rm 4, 18), car l’espérance sera notre ancre (He 6, 19). L’ancre stabilise le bateau au milieu des flots agités. Cette ancre nous relie non vers le fond des abysses mais vers le Ciel, ayant été jetée « au-delà du rideau, dans le Sanctuaire » : à savoir que la mort ne triomphera pas. Parfois, Dieu fait couler des navires et ses élus sont jetés en-dehors du bateau et sont submergés comme Jonas et S. Paul (Ap 27, 10-44 et les trois naufrages de l’apôtre des gentils en 2 Co 11, 25). Mais c’est pour les faire revivre car si notre propre péché défigure aussi l’Église : « je le reconnais, c’est à cause de moi que cette grande tempête vous assaille » (Jo 1, 12), l’offrande souvent invisible de nous-mêmes contribuera à la faire renaître. Renouvelons notre confiance dans la Providence paternelle de Dieu.

 


[1] S. Augustin, Discours 185.

[2] Homélie de la messe d’entrée en conclave, Missa pro eligendo romano pontifice du 18 avril 2005 par le cardinal Ratzinger : « Combien de vents de la doctrine avons-nous connus au cours des dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de la pensée... La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens a été souvent ballottée par ces vagues - jetée d’un extrême à l’autre : du marxisme au libéralisme, jusqu’au libertinisme ; du collectivisme à l’individualisme radical ; de l’athéisme à un vague mysticisme religieux ; de l’agnosticisme au syncrétisme et ainsi de suite. Chaque jour naissent de nouvelles sectes et se réalise ce que dit saint Paul à propos de l’imposture des hommes, de l’astuce qui tend à les induire en erreur (cf. Ep 4, 14). Posséder une foi claire, selon le Credo de l’Eglise, est souvent défini comme du fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser entraîner ‘à tout vent de la doctrine’, apparaît comme l’unique attitude à la hauteur de l’époque actuelle ».

[3] St. Augustin, Sermon LXXV sur Mt. 14, 337-340.