26e Pentecôte (dire et faire)

Homélie du 26e dimanche de Pentecôte (6e de l’Épiphanie)

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Dire et faire – le catholique doit être conséquent

La collecte « Faites que (…) nous soyons fidèles à suivre votre bon plaisir, en nos actes comme en nos paroles » donne le fil rouge de ce dimanche consacré au lien qui unit le dire et le faire.

  1. Simplicité de Dieu – duplicité de l’homme
    1. Le dire et le faire chez Dieu et chez nous

L’épitre dit que « notre Évangile ne fut pas chez vous seulement en parole mais en puissance » (par des miracles, 1 Th 1, 5), ce qui semble faire écho à « faire mémoire de l’œuvre de la foi » (memores operis fidei vestræ, cf. v. 3). Le rapport sera donc entre la parole et l’action. L’évangélisation a toujours été accompagnée de miracles. Les seuls vrais catholiques sont les saints dont on attend toujours des miracles. La parole est parfois même inutile quand les œuvres sont suffisamment éloquentes (« mais la foi que vous avez en Dieu est parvenue en tout lieu de sorte que nous n’avons nullement besoin d’en rien dire », v. 8).

À Jésus qui est défini par les pèlerins d’Emmaüs comme « un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple » (Lc 24, 19), on pourrait opposer le reproche de Jésus à ses ennemis « tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23, 3).

La parole de Dieu est donc performatrice. Elle agit, comme lors de la Création. « Dieu dit : ‘Que la lumière soit’. Et la lumière fut » (Gn 1, 3) ou « Dieu dit : ‘Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce, bestiaux, bestioles et bêtes sauvages selon leur espèce’. Et ce fut ainsi » (Gn 1, 24). Au contraire, l’homme parle beaucoup mais agit peu, quand il ne fait pas carrément le contraire de ce qu’il croit et dit (parlons d’hypocrites par faiblesse plus que de menteurs conscients, manipulateurs).

  1. Le catholique inconséquent fait blasphémer le nom de Dieu parmi les païens

Lorsque nous, Chrétiens catholiques, parlons mais n’agissons pas en conséquence, nous contribuons à ce que soit blasphémé le nom de Dieu parmi les nations. « Le Seigneur a dit en effet : ‘Sans cesse mon nom est blasphémé parmi toutes les nations’. Et encore : ‘Malheur à celui qui fait blasphémer mon nom !’ En quoi consiste ce blasphème ? Parce que nous ne faisons pas ce que nous disons (quia non faciamus quæ dicimus)[1]. En effet, lorsque les païens entendent de notre bouche les paroles de Dieu, ils admirent leur beauté et leur noblesse. Mais ensuite, lorsqu'ils découvrent que notre conduite n'est pas en accord avec les paroles que nous disons, ils passent au blasphème en disant qu'il n'y a là que fable et folie ».

Par certains côtés, la parole relève de l’esprit tandis que les actes dépendent de la chair. « Nul ne peut, après avoir gâché l'image, participer au modèle. Voilà ce que cela signifie, mes frères : gardez la chair, pour participer à l'esprit. Or, si nous disons que la chair, c’est l'Église, et que l'Esprit, c'est le Christ, il s'ensuit donc qu'outrager la chair, c'est outrager l'Église. Celui qui agit ainsi, ne participera pas à l'Esprit, c'est-à-dire au Christ. C'est à une telle vie, à une telle immortalité, que la chair peut participer si elle est unie au Saint-Esprit ».

Les abus sexuels commis par des prêtres sont objet de scandale. Certes, ils arrivent plus souvent dans les familles, à l’école ou dans les centres sportifs, chez les desservants d’autres confessions ou religions que chez les prêtres catholiques. Mais il n’est pas anormal que l’opinion soit encore plus dure envers les prêtres car malgré toutes les critiques de la société laïque, elle reconnaît en lui un modèle, le rôle de tenir la place de Dieu parmi les hommes. En cela, on pourra redire que c’est l’hommage du vice à la vertu rendu par l’hypocrisie de la société la plus libertaire qui soit[2].

  1. Dieu dit et fait dans les sacrements
    1. Efficacité des sacrements

La parole éternellement proférée par le Père s’appelle Jésus Christ, le Logos, la parole, le Verbe de Dieu. Le Fils de Dieu est éternellement présent au Père mais fut une fois proféré dans le temps, c’est-à-dire fait chair. L’Incarnation du Fils éternel devient une action divine. Même le divin bébé muet ou simplement vagissant est pourtant agissant dans le sens qu’il opère le salut du monde.

Le prêtre est un homme choisi par Dieu pour le servir. Il peut donc, pour la part qui lui est propre, dire et ne pas faire et donc pécher. Pourtant, la théologie enseigne aujourd’hui qu’à son ordination, est intervenu un changement ontologique[3]. Ce qui signifie que son être même a été modifié. Si sa nature humaine demeure pécheresse comme on ne le sait que trop bien, il a pourtant reçu le pouvoir d’agir in persona Christi capitis, dans la personne du Christ tête[4]. Autrement dit, dans le strict domaine des sacrements, ce n’est pas lui qui agit mais le Christ qui agit en lui. Lorsqu’il récite à la messe les paroles consécratoires, il reprend d’abord le récit de l’institution à la troisième personne puis passe en ouvrant les guillemets à la première personne, faisant sienne les paroles du Fils de Dieu[5] : « Jésus Christ, qui, la veille de sa passion, prit du pain dans ses mains saintes et vénérables et, levant les yeux au Ciel, vers vous, ô Dieu son Père tout puissant, vous rendant grâce, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples en disant ‘Prenez et mangez-en tous car ceci est mon corps’ ». Et là, la parole de Jésus prononcée par les lèvres que le prêtre met à son service devient efficace, tout comme dans tout sacrement qui est toujours une parole accompagnant une action et l’accomplissant efficacement. Le prêtre devient donc l’instrument de Dieu[6] à ces moments-là qui lui sont propres en particulier (consécration, absolution), ce qui donne la certitude de l’efficacité quel que soit son propre état de grâce, sa communion canonique ou sa foi personnelle, pourvu que l’intention soit de faire ce que l’Église veut accomplir dans ce sacrement (ex opere operato).

Bien qu’il ne soit qu’un vase d’argile, il contient un trésor (2 Co 4, 7) au point que Dieu-même lui obéit comme l’affirmait le saint curé d’Ars : « Oh ! que le prêtre est quelque chose de grand ! S’il se comprenait, il mourrait… Dieu lui obéit : il dit deux mots et Notre Seigneur descend du ciel à sa voix et se renferme dans une petite hostie… ».

  1. Grandeur du prêtre dans les sacrements

Ce pouvoir lui donne une place vraiment éminente, totalement perdue de vue avec la théologie moderne qui, influencée par l’hérésie luthérienne du sacerdoce universel, cherche à rabaisser le prêtre pour exalter le laïc. Rappelons ce qu’enseignait S. Jean-Marie Vianney : « Allez vous confesser à la Sainte Vierge ou à un ange. Vous absoudront-ils ? Vous donneront-ils le corps et le sang de notre Seigneur ? Non, la Sainte Vierge ne peut pas faire descendre son divin Fils dans l’hostie. Vous auriez deux cents anges là qu’ils ne pourraient vous absoudre. Un prêtre, tant simple qu’il soit, le peut. Il peut vous dire : ‘Allez en paix, je vous pardonne’ »[7]. « Si nous n’avions pas le sacrement de l’Ordre, nous n’aurions pas Notre-Seigneur. Qui est-ce qui l’a mis là, dans le tabernacle ? Le prêtre. Qui est-ce qui a reçu notre âme à son entrée dans la vie ? Le prêtre. Qui la nourrit pour lui donner la force de faire son pèlerinage ? Le prêtre. Qui la préparera à paraître devant Dieu, en lavant cette âme pour la dernière fois dans le sang de Jésus-Christ ? Le prêtre, toujours le prêtre. Et si cette âme vient à mourir [à cause du péché], qui la ressuscitera, qui lui rendra le calme et la paix ? Encore le prêtre… Après Dieu, le prêtre c’est tout… Le prêtre ne se comprendra bien que dans le ciel ».

Conclusion :

Nous avons dit que, parfois, les œuvres parlent d’elles-mêmes. Mais d’autres fois aussi, elles peuvent être perverties et prendre la place de la parole qu’elles sont censées convoyer. Aujourd’hui, l’Église a trop tendance à se complaire, par compromission avec le monde, dans le social et l’humanitaire, dans les droits de l’homme plutôt que de défendre les droits de Dieu qui est le seul garant de l’intégrité de la personne humaine. Il faut parfois que sortent du sein de l’Église des voix prophétiques qui refusent de se taire. S. Catherine de Sienne s’écriait :  « Je vous conjure de faire tous vos efforts pour ne pas entendre cette dure parole de la Vérité suprême qui vous jugera : ‘Soyez maudit, parce que vous avez gardé le silence’ (Is 6, 5). Ah, assez de silence ! criez avec cent mille langues. Je vois qu'à force de silence, le monde est pourri. L'Épouse du Christ est blême, son teint est pâle depuis qu'on lui suce le sang du Christ »[8].

 


[1] L’AELF déçoit par son « En ce que vous ne faites pas ma volonté ». Homélie du second siècle attribuée à S. Clément de Rome, cap. 13, 2 – 14, 5 in Patres apostolici 1, S. Funk 1901, 159-163, repris dans Office des lectures du jeudi de la 32e semaine).

[2] La Rochefoucauld, n° CCXVIII, 5e édition des Maximes et réflexions morales (1678) : « C'est une chose très commode pour les vicieux, disait-il, que toutes les maximes qu'on nous débite depuis longtemps sur le scandale. Si on les vouloit suivre à la rigueur, il faudroit se laisser piller, trahir, tuer impunément, et ne jamais punir personne : car c'est un objet très scandaleux qu'un scélérat sur la roue. Mais l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui, comme les assassins de César, qui se prosternoient à ses pieds pour l'égorger plus sûrement. Cette pensée a beau être brillante, elle a beau être autorisée du nom célèbre de son auteur, elle n'en est pas plus juste. Dira-t-on jamais d'un filou qui prend la livrée d'une maison pour faire son coup commodément, qu'il rend hommage au maître de la maison qu'il vole ? ».

[3] Même si l’expression n’est pas trouvée dans les textes, on peut y voir une référence dans Lumen Gentium 10 : « licet essentia et non gradu tantum differant » soit « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, qui ont entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre ». Mais le glissement est grand par rapport à l’allocution de Pie XII Magnificate, in AAS 46 (1954), p. 669 corrigeant de mauvaises interprétations de Mediator Dei où il dérivait le sacerdoce (mis entre guillemets) des fidèles de manière métaphorique du « sacerdotium vere et proprie dicto » qui est le sacerdoce ordonné.

[4] « Le prêtre, lorsqu’il est ordonné, reçoit le pouvoir de consacrer ce sacrement en tenant la place du Christ [in persona Christi] » (ST III, 82, 1). Cf. 2 Co 2, 10 (Vulg) pour « in persona Christi » « ἐν προσώπῳ Χριστοῦ ». Là encore, il est frappant de voir que la nouvelle traduction officielle de l’AELF affaiblit en traduisant par un faible : « sous le regard du Christ ». Cf. André de Halleux, « Ministère et sacerdoce (suite) », in Revue Théologique de Louvain, 1987, 18-4, p. 429.

[5] Cf. Joseph, cardinal Ratzinger, Entretiens sur la foi, Fayard, 1985 dit dans l’édition italienne, p. 57 : « Le ‘je’ qui dit ‘je t’absous’ n’est pas celui d’une créature mais directement le ‘je’ du Seigneur ».

[6] « Instrumentum coniunctum et liberum » assimilable à un outil, donc distinct de la main pour sauvegarder l’unicité de l’union hypostatique, à savoir l’unique personne du Fils de Dieu ayant une nature divine et une nature humaine qu’il a assumée. Cf. Halleux, p. 432.

[7] N’en déplaise à Halleux, p. 436.

[8] Lettre LXXXIV (38) à un haut prélat : « Avete taciuto abbastanza. E’ ora di finirla di stare zitti! Gridate con centomila lingue. Io vedo che a forza di silenzio il mondo è marcito ».