Dernier Pentecôte (25/11/18 vraie paix en Dieu)

Homélie du dernier dimanche après la Pentecôte (25 novembre 2018)

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La prière nous pacifie

« Mes pensées sont des pensées de paix et non d’afflictions » (Jr 29, 11). Dirions-nous que nos vies connaissent la paix ? Ou ne conviendrait-il pas plutôt de leur appliquer la célèbre réplique de Bernard Blier dans les Tontons flingueurs, à savoir que notre vie fait de nous un être « éparpillé par petits bouts façon puzzle » ? Ne sommes-nous pas des personnalités éclatées, déchirées par nos activités et, in fine, nos désirs contradictoires ?

  1. La fuite de Dieu
    1. Paix entre les hommes, paix dans l’homme

La constitution apostolique Gaudium et Spes sur l’Église dans le monde de ce temps constate au n°10 : « En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental qui prend racine dans le cœur même de l’homme[1]. C’est en l’homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait [cf. Rm 7, 14 ss]. En somme, c’est en lui-même qu’il souffre division, et c’est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes ».

  1. La misère de l’homme qui se fuit lui-même

Pascal fait le même constat de la misère humaine et y trouve l’explication de ce qu’il a appelé la distraction ou le divertissement. L’homme cherche à se fuir lui-même car sa propre vision l’insupporte. « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre (…). Mais quand j’y ai regardé de plus près, j’ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, vient d’une cause bien effective, c’est-à-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche d’y penser, et que nous ne voyons que nous. Je ne parle que de ceux qui se regardent sans aucune vue de Religion. Car il est vrai que c’est une des merveilles de la Religion Chrétienne, de réconcilier l’homme avec soi-même, en le réconciliant avec Dieu ; de lui rendre la vue de soi-même supportable »[2].

« L’âme (…) n’a que le peu de temps que dure la vie pour s’y préparer [la vie éternelle]. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui reste que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l’incommode si fort, et l’embarrasse si étrangement, qu’elle ne songe qu’à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d’être obligée de vivre avec soi, et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s’oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s’occupant de choses qui l’empêchent d’y penser »[3].

Cela a bien sûr des répercussions sur le peu de priants qui sachent rester tranquilles avec Dieu qui habite en eux par l’Esprit-Saint ! Daniel est effectivement surnommé par l’archange « vir desideriorum »[4]. Mais ce surnom est intercalé entre « Noli timere » et « pax tibi ! » = « Ne crains pas, la paix soit avec toi ! ». St. Thomas explique : « quiconque a un désir, désire par le fait même la paix, en tant qu'il désire obtenir tranquillement et sans empêchement l'objet qu'il convoite ; c'est en cela que consiste justement la paix, que S. Augustin définit : ‘la tranquillité de l'ordre’ » (II-II, 29, 2).

  1. La paix de Dieu
    1. La concorde

La paix est définie par S. Augustin comme tranquillitas ordinis[5]. Chaque chose y est à sa place. La créature en-dessous du Créateur. L’âme qui implore et Dieu qui donne. Le pécheur qui est pardonné. La créature essayant de rendre amour pour amour à Jésus mort pour elle.

Notre société, si elle emploie souvent le mot paix, ne se donne pas les moyens de l’atteindre car elle rejette Dieu sans qui rien ne peut être à sa juste place. Nos contemporains pensent plus à une fausse concorde entendue comme une rencontre des opinions contradictoires[6]. Une vraie concorde s’inscrirait dans la dynamique de l’amour. Or, l’amour d’amitié se fonde sur une certaine ressemblance voulant « partager une même forme »[7] : l’aimé imprime sa forme à l’appétit de l’aimant. Si j’aime Dieu, la volonté de Dieu devient la règle de mon action et me transforme en lui progressivement[8]. Comme par l’amour la volonté de Dieu est devenue la mienne, cela vient de l’intérieur même de moi-même, cela ne me coûte pas et même m’est agréable car cela ne m’est pas imposé de l’extérieur. Je conforme (cum forma : partager une même forme) ma volonté à celle de Dieu plutôt que je ne m’y unis car l’unité suggère un point intermédiaire, alors que conformation implique au contraire que l’aimant cherche à rejoindre le point fixe de l’aimé qu’est Dieu. L’amour fait sortir de soi-même, est extatique. Si la société recherchait vraiment la vérité qui est Dieu, alors elle pourrait atteindre la vraie paix au-delà des légitimes dissensions d’opinions sur des détails. Mais au moins, on saurait que sur l’essentiel qu’est Dieu, nous poursuivons le même but. On pourrait en dire pareil de l’Église qui ne devrait être unie que par un seul but « comme lorsqu’on veut quelque chose pour la même raison que Dieu »[9].

  1. La paix intérieure

La paix, si elle inclut la concorde, est plus large qu’elle. La concorde implique au moins deux personnes qui ne sont qu’un seul cœur (cum + cor, cordis) et une seule âme (Ac 4, 32). Alors que la paix peut intervenir dans une seule personne, dans l’homme avec soi-même. La longanimité et la patience requises par S. Paul dans l’épître (Col 1, 11) peuvent aussi bien s’adresser à soi-même. Car l’on peut ne plus se supporter dans le sens que notre désir de perfection n’est pas atteint. S. Thomas distingue : « La longanimité paraît différer de la patience, parce que ceux qui pèchent par faiblesse plutôt que par mauvaise volonté, c’est par longanimité qu’on les supporte ; mais pour ceux qui, avec obstination, se complaisent dans leurs voluptés, il faut dire qu’on les supporte avec patience »[10]. Se retrouve ici la transposition de la distinction importante déjà opérée entre l’intempérant et l’incontinent. La longanimité supporte l’incontinence (la faiblesse de la chair) et la patience l’intempérance (le vice assumé et revendiqué). Mais ce peut-être sa propre faiblesse !

L’homme est divisé en lui-même comme on l’a vu, soit parce que « la chair convoite contre l’esprit » (Ga 5, 17, Vulg[11]), soit parce que l’homme veut trop de choses à la fois et ne peut les embrasser toutes simultanément[12]. « La paix suppose (…) l’union des appétits dans la même personne ». La paix est donc aussi plus intérieure que la concorde car elle unifie toutes les facultés (la sensibilité avec la volonté et elle évite l’éparpillement de l’appétit sensible aussi[13] « selon que nous aimons Dieu de tout notre cœur au point de lui rapporter tout ; et ainsi tous nos appétits sont unifiés »[14].

Après tout, l’homme n’est-il pas fait pour désirer le plus grand bien ? Et comme ce bien suprême est Dieu et ne peut se posséder qu’au Ciel parfaitement, il sera toujours insatisfait ici-bas. Seulement une fois auprès de Dieu, nous aurons la certitude que rien ne s’opposera plus jamais à la jouissance de sa vision face à face alors qu’on subit toujours ici-bas des assauts de l’adversité [repugnantia], tant du dedans que du dehors, qui viennent troubler notre paix[15]. Si la paix restera toujours imparfaite ici-bas, on peut toutefois y atteindre par la prière qui n’est rien d’autre qu’une anticipation du Ciel, rendue d’ailleurs parfois manifeste chez les plus avancés que sont les saints par les extases ou autres fruits de l’union transformante. Elle est commerce d’amitié, ou d’amour, comme on voudra, union de charité avec Dieu.

Conclusion :

S. Thomas montre, à propos de la dernière affirmation du Credo : « et (je crois) en la vie éternelle, Amen » : « (la vie éternelle) consiste dans le parfait rassasiement du désir, car chaque bienheureux y possédera plus qu’il ne désirait et n’espérait. La raison en est que personne ne peut en cette vie combler son désir, et que jamais rien de créé ne rassasie le désir de l’homme. Dieu seul rassasie, et au-delà : à l’infini. C’est pourquoi on ne se repose qu’en Dieu, comme le dit S. Augustin : ‘Tu nos fecisti ad te, et cor nostrum inquietum est, donec requiescat in te’ » même si le français perd la parenté entre les deux termes autour du « quies, quietis » : « Tu nous a fait pour Toi et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en Toi »[16].

 

[1] Cf. Jc 4, 1 : « D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-même ? ».

[2] Pensées 195-196.

[3] Chapitre XXVI, Pensée 192-193 (numérotation de l’édition de Port Royal, 1671) qui se poursuit : « C’est l’origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu’on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n’a en effet pour but que d’y laisser passer le temps, sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soi même, et d’éviter, en perdant cette partie de la vie, l’amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l’attention que l’on ferait sur soi-même durant ce temps-là. L’âme ne trouve rien en elle qui la contente. Elle n’y voit rien qui ne l’afflige, quand elle y pense. C’est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l’application aux choses extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffit pour la rendre misérable, de l’obliger de se voir, et d’être avec soi ». Cf. Pensée 208-210 : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser : c’est tout ce qu’ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c’est une consolation bien misérable, puisqu’elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu’en le cachant elle fait qu’on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi par un étrange renversement de la nature de l’homme, il se trouve que l’ennui qui est son mal le plus sensible est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu’il peut contribuer plus que toute chose à lui faire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement qu’il regarde comme son plus grand bien est en effet son plus grand mal, parce qu’il l’éloigne plus que toute chose de chercher le remède à ses maux. Et l’un et l’autre est une preuve admirable de la misère, et de la corruption de l’homme, et en même temps de sa grandeur ; puisque l’homme ne s’ennuie de tout, et ne cherche cette multitude d’occupations que parce qu’il a l’idée du bonheur qu’il a perdu ; lequel ne trouvant pas en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans se pouvoir jamais contenter, parce qu’il n’est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul ». Cf. La Bruyère, Les Caractères, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1951, p.323 (XII, 99) : « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l’ignorance, la médisance, l’envie, l’oubli de soi-même et de Dieu ».

[4] Dn 10, 11 et 19. Comme toujours l’AELF a lâché cette traduction traditionnelle pour « homme aimé de Dieu ! ».

[5] De Civitate Dei, l. 19.

[6] D. Schwartz Porzecanski, « Aquinas on Concord : Concord Is a Union of Wills, Not of Opinions », in The Review of Metaphysics 57, 2003, p. 25-42.

[7] I-II, 27, 3.

[8] III Sent., d. 27, q. 1, a. 1, dont ad 4.

[9] II-II, 29, 3, ad 2 et De Veritate, q. 23, a. 7 : ut cum aliquis propter hoc vult aliquid propter quod Deus.

[10] II-II, 136, 5, SC.

[11] AELF : « Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair ».

[12] II-II, 29, 1 : « Il arrive que chez le même homme le cœur ait des tendances diverses, et cela de deux façons : soit selon les diverses puissances appétitives ainsi l’appétit sensitif va-t-il le plus souvent en sens contraire de l’appétit rationnel, selon St. Paul (Ga 5, 17) : ‘La chair convoite contre l’esprit’. Ou bien la même puissance appétitive tend vers des objets différents qu’elle ne peut atteindre à la fois. Il est alors inévitable que ces mouvements de l’appétit se contrarient. Or, l’union de ces mouvements est de l’essence de la paix ; car le cœur de l’homme n’a pas la paix, même si certains de ses désirs sont satisfaits, du moment qu’il désire autre chose qu’il ne peut avoir en même temps ».

[13] II-II, 29, 2, ad 1.

[14] II-II, 29, 3.

[15] II-II, 29, 2, ad 4.

[16] St. Augustin, Confessiones, l. I, c. 1, 1.