Toussaint (1er nov - Béatitudes)

Homélie de la Toussaint (1er novembre 2018)

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Les béatitudes (Mt 5, 3-12) (1)

Le sermon sur la montagne est la charte de la vie chrétienne et doit être médité à la lumière de S. Thomas dans son commentaire de l’évangile selon S. Matthieu.

  1. « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux »

« Heureux les pauvres en esprit » évoque l’humilité de ceux qui se jugent pauvres extérieurement et intérieurement car il faut être conscient de ce que nous sommes réellement : « Tu dis : ‘Je suis riche, je me suis enrichi, je ne manque de rien’, et tu ne sais pas que tu es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! » (Ap 3, 17). L’humilité nous ramène à la terre (humus), pour ne pas dire la boue ou la poussière d’où nous fûmes tirés (Gn 2, 7). « En esprit » (in spiritu) se réfère à l’orgueil humain de ceux qui « se laissent vainement gonfler d’orgueil par des idées purement humaines » (Col 2, 18). En effet, l’orgueil fait enfler tel le souffle dans une baudruche. Mais Dieu les rejette : (« le regard hautain, le coeur ambitieux, je ne peux les tolérer » Ps 101, 5[1]).

Cela peut encore évoquer le désir, la volonté d’être humble car la béatitude ne concerne pas directement ceux qui sont humbles par nécessité. Ils font ainsi place à l’Esprit-Saint qui peut alors agir en eux. « Celui que je regarde, c’est le pauvre, celui qui a l’esprit abattu et tremble à ma parole » (Is 66, 2). Suivant la logique du « qui s’abaissera sera élevé » (Mt 23, 12), le royaume comme excellence suprême est donné à ceux qui sont les plus petits car « l’esprit humble obtiendra la gloire » (Pr 29, 23). Cela est lié au don de crainte de Dieu.

Pour S. Jérôme, cette béatitude s’adresse à ceux qui choisissent la pauvreté volontaire (pas les pauvres par nécessité). Certains ont des richesses qui ne les dominent toutefois pas : « si vous amassez des richesses, n’y mettez pas votre cœur » (Ps 61, 11). Mais plus proprement il s’agit de ceux qui n’en n’ont pas et ne les recherchent pas pour éviter toute sorte de convoitise. L’évolution est nette avec l’ancienne alliance où Dieu pour attirer Moïse avait commencé par promettre des richesses et grandeurs (Dt 28, 1).

  1. « Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage »[2]

La pauvreté ne suffit pas pour le bonheur. Au contraire, la douceur qui maîtrise les colères est requise, fruit de la tempérance. Par la vertu cardinale et donc l’effort humain, on ne se met pas en colère sans une juste cause. Mais par le don surnaturel de la grâce, même si on a une juste cause, on ne se met pas en colère ou du moins on la maîtrise. « Le sage maîtrise ses mouvements de colère, et il n’y a pas moins de vertu à se mettre en colère d’une façon maîtrisée, qu’à ne se mettre en colère en aucun cas ; et je trouve la deuxième attitude beaucoup plus facile, et la première plus forte » (S. Ambroise). La colère réagissant contre une injustice, peut être liée à l’orgueil qui ne se satisfait pas du plan divin, ni n’y voit l’œuvre de la Providence, étonnante souvent sur le coup mais salutaire sur le long terme. Ce qu’accepte le don de piété.

Les conflits naissent souvent par la recherche de biens extérieurs comme dans les héritages. A contrario, les doux sont aussi pauvres en esprit du coup, liant les deux premières béatitudes. Nous avons ici une promesse terrestre, au contraire des célestes habituelles car beaucoup font des procès pour acquérir des possessions, mais souvent ils perdent la vie et tous leurs biens alors que « les doux posséderont la terre et jouiront d’une abondante paix » (Ps 36, 11). D’autres y voient une manière de décrire leur propre corps glorifié ou celui du Christ auquel leur corps sera rendu conforme par la clarté (Ph 3, 21). S. Augustin l’explique métaphoriquement pour exprimer la fermeté des saints dans la connaissance de la vérité première (« Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants », Ps 26, 13).

  1. « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés »

Les deux premières béatitudes nous arrachent au mal de la cupidité et de la méchanceté tandis que la troisième nous arrachent au plaisir coupable. Dans l’Ancien Testament, Dieu promettait la jouissance de biens terrestres : « Ils affluent vers les biens du Seigneur, le froment, le vin nouveau et l’huile fraîche, les génisses et les brebis du troupeau » (Jr 31, 12). Au lieu des réjouissances : « La jeune fille se réjouit, elle danse ; jeunes gens, vieilles gens, tous ensemble ! » (v. 13), Jésus semble louer le deuil. On ne porte le deuil que pour un mort qu’on aime.

Nous devons pleurer sur nos propres péchés comme S. Marie-Madeleine à la Sainte-Baume mais aussi sur ceux des autres car si nous pleurons les morts charnellement, nous devons pleurer davantage les morts spirituellement (Jr 8, 23). On ne peut dire qu’il suffirait de ne pas faire le mal, ce qui était vrai au commencement. Mais après le péché commis, ce n’est pas assez si on ne satisfait pas. On peut aussi pleurer sur l’exil de la patrie céleste dans notre présente misère, comme la vallée de larmes du Salve Regina. On pourrait ainsi s’écrier : « Hélas pour moi ! Car mon exil a été prolongé » (Ps 119, 5 Vulg) lorsque Dieu ne nous rappelle pas au ciel et prolonge notre vieillesse loin de lui. Et la sequela Christi impose aussi quelques renoncements aux joies du monde qui sont toujours douloureuses (S. Augustin) comme un crucifiement : « Le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde » (Ga 6, 14).

Vient alors une triple consolation : la rémission des péchés (« Rends-moi la joie d’être sauvé », Ps 50, 14) ; la consolation de la vie éternelle (« Je change leur deuil en joie, les réjouis, les console après la peine », Jr 31, 13) ; l’amour divin qui console de la perte d’un objet aimé car on acquiert une chose davantage aimée, ici recevoir l’Esprit-Saint Paraclet (« Vous allez pleurer et vous lamenter, tandis que le monde se réjouira ; vous serez dans la peine, mais votre peine se changera en joie », Jn 16, 20).

Cette béatitude marche avec le don de science, car pleurent ceux qui savent les misères des autres : « alors que leur vie est pleine de conflits dus à l’ignorance, ils donnent le nom de ‘paix’ à ces fléaux si grands » (Sg 14, 22) et « Beaucoup de sagesse, c’est beaucoup de chagrin. Qui augmente son savoir augmente sa douleur » (Qo 1, 18). Mais en parallèle vient un crescendo dans la récompense : avoir, posséder, être consolé.

  1. « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés »

Après les béatitudes sur l’éloignement du mal, suit la béatitude de l’action faisant le bien : faire la justice et la miséricorde. Lorsqu’on est malade, on n’a pas envie de manger : on se met à avoir de l’appétit quand on commence déjà à guérir. Il en est de même dans la vie spirituelle : quand on est dans le péché (qu’on pleure dessus), on ne ressent pas la faim spirituelle ; mais quand on quitte le péché, on la ressent. La justice peut s’entendre au sens générique de vertu : obéir à la loi ou faire la justice légale revient à accomplir les vertus. Au sens spécifique, cette vertu s’oppose à la cupidité ou à l’injustice.

Avoir faim compris en général rappelle que pour S. Jérôme, il ne suffit pas de réaliser une œuvre de justice, encore faut-il la réaliser avec désir, une faim, comme Jésus en croix (« Sitio » = j’ai soif, Jn 19, 28) : « j’enverrai la famine sur la terre ; ce ne sera pas une faim de pain ni une soif d’eau, mais la faim et la soif d’entendre les paroles du Seigneur » (Am 8, 11). Par ailleurs, on a seulement faim et soif de justice car on ne peut pas arriver, ici-bas, à un état de justice parfait comme cela sera au Ciel (« Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous », 1 Jn 1, 8).

Si la justice est entendue spécifiquement comme rendre à chacun son dû, et que les avides (ceux qui ont faim et soif) ne sont jamais rassasiés ici-bas, convoitant injustement les biens d’autrui, par analogie le juste doit sans cesse combattre pour plus de justice, sachant que cette soif ne sera comblée qu’au ciel par la vision de l’essence divine. « Par ta justice, je verrai ta face : au réveil, je me rassasierai de ton visage » (Ps 16, 15) car il n’y aura plus rien à désirer. Mais dès à présent tout de même, on trouve sa joie dans les biens spirituels qui nous en donne un avant-goût (« Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre », Jn 4, 34) et savoir se contenter avec modération des réalités terrestres dont le juste use sans en abuser ni se laisser posséder par elles (« Le juste mange à satiété, l’estomac des méchants reste vide », Pr 13, 25). Cela se ramène à la force aussi pour S. Augustin dans le combat intrépide pour la justice, pourtant si souvent bafouée au sein même de l’Église alors qu’elle est pourtant le degré zéro de la charité !

  1. «  Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde »

La justice sans miséricorde est cruauté, et la miséricorde sans justice engendre la ruine. Il faut que les deux aillent ensemble : « Amour (= miséricorde) et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 84, 11).

Être miséricordieux, c’est avoir un cœur qui souffre du malheur d’autrui, comme si c’était le nôtre. Nous nous appliquons donc à le chasser chez autrui. Le malheur du prochain concerne soit les choses temporelles (« Celui qui a de quoi vivre en ce monde, s’il voit son frère dans le besoin sans faire preuve de compassion, comment l’amour de Dieu pourrait-il demeurer en lui ? », 1 Jn 3, 17). Ensuite, on est malheureux spirituellement par le péché (« Le péché rend les peuples misérables », Pr 13, 34, Vulg), ce qui éveillait la compassion de Jésus (Mt 9, 36).

Les dons de Dieu dépassent nos mérites et sa récompense aussi (« Car le Seigneur est celui qui paye de retour ; il te rendra sept fois plus que tu n’as donné », Si 35, 13). Si nous essayons de faire miséricorde au prochain, il dépensera pour nous beaucoup plus que nous pour autrui. Il a acquitté la dette due pour le péché (« Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie » Ps 102, 3). Il laisse leur chance même aux méchants qui jouissent d’autant de biens temporels, « car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). Mais il est certain que la vraie récompense ne sera qu’au ciel « Seigneur, dans le ciel est ta miséricorde » (Ps 35, 6 Vulg).

Cela se rapporte au don de conseil car il faut suivre la voie de la miséricorde au milieu des dangers de ce monde.

 


[1] « superbum oculo et inflatum corde, hunc non sustinebo », soit littéralement : le superbe par l’œil et l’enflé par le cœur, celui-là, je ne peux le supporter.

[2] Pour une raison que je ne m’explique pas, l’ordre des béatitudes a été chamboulé. La Vulgate sur laquelle S. Thomas se fonde place les doux dans la seconde béatitude alors que la nouvelle traduction liturgique les met en troisième place derrière ceux qui pleurent.