21e Pentecôte (3/11 - 2 débiteurs)

Homélie du 21e dimanche après la Pentecôte (3 novembre 2019)

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Les deux serviteurs débiteurs

Méditons sur l’Évangile de ce dimanche (Mt 18, 23-35) à la lumière du commentaire de St. Thomas[1].

  1. L’attitude divine face à la dette humaine
    1. Les débiteurs et l’ampleur de la dette

Le Royaume des Cieux n’est rien d’autre que Dieu Lui-même, auquel nous avons accès par la seconde Personne de la Trinité, Jésus, ce qui en fait notre Sauveur. Il est le roi de la parabole, le maître. Le Royaume est bien sûr la Patrie céleste mais ici-bas, sa figure et anticipation est l’Église de Dieu, l’Église catholique. Au sens strict, les serviteurs du maître sont les prélats de l’Église, auxquels est confiée la charge d’âmes. Au sens large, on entend par serviteurs tout homme à qui la garde de son âme est confiée, afin qu’il œuvre à son propre salut.

Tout le monde devra donc rendre des comptes[2]. Cela se fera de manière éminente au jour du jugement particulier, à la mort de chacun. Mais aussi lorsque quelqu’un entre en tribulation, cela vérifie notre fidélité car nous pouvons déjà être purifiés ici-bas de nos péchés[3]. Chacun doit donc faire régulièrement son examen de conscience pour ne pas la laisser trop chargée : « Examinons nos chemins, scrutons-les et revenons au Seigneur » (Lam 3, 40).

10.000 talents, soit 60.000.000 de drachmes est une somme énorme, à prendre au sens symbolique pour une multitude de péchés (10 pour les 10 commandements et mille pour la puissance trois) comme dans la prière de Manassé 1, 11 : « parce que j’ai péché plus que le nombre des grains de sable de la mer, mes iniquités se sont multipliées ».

  1. Toujours prêt ?

L’homme doit toujours être prêt à rendre des comptes, à toute heure de sa vie car il en ignore le terme fixé par la Providence Divine. Avant que la mort ne devînt le gros tabou, on disait que la vie n’était qu’une longue préparation à la mort. On cherchait à être toujours prêt à mourir, en ne remettant jamais trop loin une confession, réglant ses affaires terrestres par un testament. Les prédicateurs représentaient l’enfer pour inciter les gens à se mettre en règle avec Dieu sans repousser la pénitence, de peur que ce temps de résipiscence ne leur échappât à l’improviste. Les Ars moriendi décrivaient la bonne mort chrétienne, dont le saint patron est St. Joseph. Aujourd’hui les gens rêvent de mourir d’une « bonne » crise cardiaque dans leur sommeil, pour ne pas souffrir. Auparavant, cela aurait fait frémir. Le culte de St. Christophe n’avait d’autre but que de protéger contre la mort subite. Si on le priait en regardant chaque jour sa représentation, on en était préservé. Raison pour laquelle, surtout dans les pays d’Europe Centrale, il est souvent représenté en très grand, parfois sur un mur extérieur à l’église, pour qu’on puisse le voir de loin, sans même rentrer dans l’édifice !

La mort était acceptée socialement : on mourrait entouré de ses parents, amis et voisins, muni des derniers sacrements : la dernière confession et absolution, l’extrême-onction pour recevoir la force de lutter contre les ultimes tentations diaboliques durant l’agonie[4] et la dernière communion ou viatique, nourriture spirituelle pour le voyage vers l’au-delà. Une personne repoussant trop ces sacrements exposerait son âme à un grand péril, surtout si elle a commis des péchés mortels non confessés.

L’Impératrice Zita dans son recueil Allerlei und Anderes (De choses et d’autres) donne 2 récits édifiants de ce genre. En Inde, un officier anglais catholique avait sans cesse repoussé le moment de se confesser, malgré l’insistance de la missionnaire qui le soignait pour lui amener un prêtre. Après il fut trop tard : son dernier regard semble clairement indiquer qu’il a vu qu’il irait ainsi en enfer[5].

L’autre récit concerne un capitaine de navire français à Smyrne (Izmir, Turquie) qui, malgré un prêtre ami l’objurguant à quitter son chemin de perdition pour éviter l’enfer, refusait de se confesser. Alors qu’il sentit sa mort approcher, il envoya chercher le prêtre pour se confesser mais il était absent car en tournée de mission[6]. L’Impératrice conclut sur la présomption ou outrecuidance du capitaine : « L’heure de la grâce, c’était maintenant, qui pouvait savoir s’il trouverait, à l’heure de sa mort, la main de Dieu qu’il avait si souvent repoussée ? ».

  1. L’exigence de la justice puis la remise de la dette

Le maître veut obtenir réparation. Une personne est punie lorsqu’elle n’a pas de quoi satisfaire par elle-même, c’est à dire que tout ce qu’elle a ne suffirait pas (« Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser », Mt 18, 25). « Qu’offrirai-je de digne au Seigneur ? » (Mi 6, 6 Vulg[7]). Nous avons finalement toujours les mains vides. Tout bien que nous fassions est une grâce divine. La seule chose en propre que nous ayons est notre péché. Il convient donc de l’offrir par notre contrition.

Être vendu pour le serviteur se rapporte à la justice divine. Lorsqu’on est vendu, un prix est fixé et ce prix du péché est donc la peine. « C’est à cause de vos fautes que vous avez été vendus » (Is 50, 1). Les fils sont les œuvres, la femme la concupiscence, racine du péché. Tous ses biens sont les dons de Dieu mal utilisés.

La miséricorde divine est provoquée par la prière comme le recommandait Sir 21, 1 : « Mon fils, tu as péché ? Ne recommence plus, mais demande pardon pour le passé ». Trois qualités le recommandent au maître. Sa position (« tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné », Mt 18, 26) indique l’humilité, or le Seigneur est Celui qui regarde la prière des humbles (Ps 101, 18 Vulg[8]). Le débiteur mauvais implore aussi avec discrétion ou discernement. Il ne réclame pas que lui soit remise toute la dette mais seulement un délai pour satisfaire, payer son dû. Enfin, « je te rembourserai tout » indique le désir de justice, le but à atteindre étant de plaire vraiment à Dieu comme dans la finale du fameux psaume où David exprime le mieux son repentir : « alors on offrira des taureaux sur ton autel » (Ps 50, 21).

Moins la douleur du pénitent que la miséricorde du maître cause la rémission de la dette car l’action de l’homme est bien peu par rapport à ce que Dieu fait : « Il ne s’agit donc pas du vouloir ni de l’effort humain, mais de Dieu qui fait miséricorde »[9]. La preuve en est que le maître donne plus que l’homme n’osait demander : « Dieu tout-puissant et éternel, qui dépassez par l’abondance de votre bonté les mérites et les vœux de ceux qui vous prient »[10]. Une grande contrition peut donc effacer tous les péchés.

  1. L’attitude de l’homme face à un débiteur
    1. L’ingratitude humaine

L’ingratitude du débiteur est aggravée par 5 facteurs :

  • Il agit exactement au contraire de son maître le jour même, ne pouvant prétexter l’oubli des bienfaits du maître. Il est comparable à un pénitent qui retournerait pécher immédiatement au sortir du confessionnal. Jc 1, 13-24 : « si quelqu’un écoute la Parole sans la mettre en pratique, il est comparable à un homme qui observe dans un miroir son visage tel qu’il est, et qui, aussitôt après, s’en va en oubliant comment il était ».
  • Il connaît l’autre serviteur (« un de ses compagnons », son égal).
  • La somme due (100 deniers) est très modeste en quantité (au lieu de 10.000) et en unités (au lieu des talents) : 450.000 fois moins, des peccadilles ! Les péchés contre Dieu sont plus graves et nombreux que ceux contre les hommes, plus légers, dus à la faiblesse.
  • Il est cruel pour obtenir gain de cause, maltraitant son compagnon : « Il se jeta sur lui pour l’étrangler » (Mt 18, 28).
  • Il est dur en rejetant la supplique de celui qui se jette à ses pieds comme lui-même l’avait fait auprès du maître (‘rogabat’ remplace ‘orabat’ car il s’agit d’un homme et plus Dieu le maître). « Le méchant n’a que cruauté à la place du cœur ! » (Prov 12, 10).
  1. La peine pour l’ingratitude
  • Les autres compagnons réprouvent ce péché par une solidarité naturelle, dévoyée chez le mauvais serviteur : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Co 12, 26). « Pleurez avec ceux qui pleurent » (Rm 12, 15).
  • Ils implorent la justice divine car « un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses » (Ps 33 (34), 7). Le maître convoqua (« celui-ci le fit appeler », Mt 18, 32) par la mort qui est le rappel à Dieu où nous sommes jugés. Dieu l’objurgua contre le péché, reprochant sa malice, les bienfaits reçus, rappellant ce qu’il devait faire. L’opprobre ne porte pas sur sa colossale dette antérieure non soldée mais sur l’injustice de sa conduite. Il n’est pas étonnant que l’homme pèche, c’est humain. Mais persévérer dans le péché est diabolique. Toi qui a reçu de si grands bienfaits, ne devais-tu pas te consacrer à faire de simples et petites bonnes actions, à ta portée ?
  • La peine est celle de la damnation, séparation d’auprès de Dieu. Au verset 25 pour le vendre, le maître n’était pas en colère, au contraire du verset 34. Les avertissements étaient faits par miséricorde mais là vient la colère de Dieu comme justice répressive. Après la peine principale de l’enfer (« son maître le livra ») vient la peine des sens (« aux bourreaux »), les deux éternelles (« jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait ») car qui meurt en-dehors de la charité ne peut satisfaire pour ses péchés (St. Thomas : « qui decedit sine caritate, non poterit satisfacere »).
  • L’application de la parabole. Le Père est Dieu. Il ne remettra pas les péchés si nous ne les remettons pas. Ce que nous disons d’ailleurs dans le Notre Père : « Remettez-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs » (Mt 6, 12).

Conclusion :

« Tout homme, sans doute, a son frère pour débiteur ; car quel est l’homme qui n’ait jamais été offensé par personne ? Mais quel est l’homme aussi qui ne soit le débiteur de Dieu, puisque tous ont péché ? L’homme est donc à la fois débiteur de Dieu, créancier de son frère. C’est pourquoi le Dieu juste t’a posé cette règle d’en agir avec ton débiteur comme il le fait avec le sien »[11].

Tous les hommes sont pécheurs puisque le juste pèche cette fois par jour ![12] Nous contractons une dette bien plus grande que celle d’argent. Nous devons prendre l’habitude de ne pas nous coucher sans demander pardon à Dieu par un examen de conscience comme le prescrit d’ailleurs l’Église aux clercs tenus à la récitation de l’Office divin (bréviaire), pour les complies. Ce qui prépare la prochaine confession sacramentelle. Nous ne savons pas si nous vivrons jusqu’à demain ! Oublions donc les rancunes, pardonnons les injustices. Tu appelles Dieu ton Père, et tu gardes mémoire d’une injure ! Ce n’est pas là le fait d’un fils de Dieu ! Nous aurons la même mesure que celle que nous employons[13].

 

[1] Super Ioannem, capitulum 4, lectiones 6-7. Ce passage se divise en trois parties : d’abord la miséricorde divine (v. 23-27), ensuite l’ingratitude humaine (v. 28-31), enfin la peine pour cette ingratitude (v. 31-35).

[2] Mt 12, 36 : « Je vous le dis : toute parole creuse (de verbo otioso) que prononceront les hommes, ils devront en rendre compte au jour du Jugement ».

[3] 1 P 4, 17-19 : « Car voici le temps du jugement : il commence par la famille de Dieu. Or, s’il vient d’abord sur nous, quelle sera la fin de ceux qui refusent d’obéir à l’Évangile de Dieu ? Et, si le juste est sauvé à grand-peine, l’impie, le pécheur, où va-t-il se montrer ? Ainsi, ceux qui souffrent en faisant la volonté de Dieu, qu’ils confient leurs âmes au Créateur fidèle, en faisant le bien ».

[4] Aujourd’hui, la pastorale tend à anticiper l’extrême-onction appelée désormais « onction des malades ».

[5] Récit 3.6.6 : « La mort vint et dans la dernière seconde se peignit soudain sur ses traits une terrible épouvante. Les yeux grand-ouverts, il regardait horrifié dans une direction et essayait de faire avec ses mains des mouvements pour se protéger, il retomba le visage décomposé et mourut. La pauvre femme geignit fortement et s’agrippant à la sœur demanda : ‘Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il vu, ma sœur ?’ »/

[6] Récit 3.6.6 : « Celui-ci faisait toujours appel à sa conscience. Il lui disait qu’il ne pouvait pas prétexter l’ignorance car il savait trop précisément que s’il mourait dans cet état, il irait en enfer : il devrait enfin se mettre en règle (…). La fin arriva : au dernier moment, il se redressa alors qu’il était profondément prostré : avec une expression d’épouvante, il cria : ‘C’est trop tard. C’est l’enfer !’ et il mourut ».

[7] « quid dignum offeram domino ? » et non pas « Comment dois-je me présenter devant le Seigneur ? ».

[8] « respexit in orationem humilium et non sprevit precem eorum » appauvri par « Il se tournera vers la prière du spolié, il n'aura pas méprisé sa prière ».

[9] Célèbre phrase de Rm 9, 16 : « non est currentis, sed miserentis Dei » reprise durant la querelle janséniste.

[10] Collecte du 11e dimanche après la Pentecôte : « Omnípotens sempitérne Deus, qui, abundántia pietátis tuæ, et merita súpplicum excédis et vota : effúnde super nos misericórdiam tuam ; ut dimíttas quæ consciéntia metuit, et adícias quod orátio non præsúmit. Per Dóminum ».

[11] St. Augustin, Sermon 83, 2.

[12] « Car le juste tombe sept fois mais se relève, alors que les méchants s’effondrent dans le malheur » (Prov 24, 16).

[13] « de la manière dont vous jugez, vous serez jugés ; de la mesure dont vous mesurez, on vous mesurera » (Mt 7, 2).