22e Pentecôte (10/11 - Rendez à César)

Homélie du 22e dimanche après la Pentecôte (10 novembre 2019)

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Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu

Méditons l’Évangile du jour (Mt 22, 15-21).

  1. Une coalition contre-nature pour perdre le Dieu véritable
    1. Pharisiens et Hérodiens

Pharisiens et Hérodiens n’avaient à l’origine rien pour se rapprocher et se coaliser. Les Pharisiens, dont Paul faisait partie (disciple de Gamaliel), sont à l’origine du judaïsme rabbinique qui seul a subsisté de nos jours. Ils étaient proches du peuple mais avaient une interprétation de la Loi mosaïque trop étroite. Ils s’opposaient aux Sadducéens, grands prêtres qui étaient soumis aux Romains. Paul sut profiter de cette opposition théologique et politique lorsqu’il passa en jugement à Jérusalem devant le Grand Conseil ou Sanhédrin (Ac 23, 5-10). Lui qui, originaire de Cilicie, n’en jouissait pas moins du privilège d’être citoyen romain (Ac 22, 27 à la manière d’Ulpien dans le fameux « Civis romanus sum »), il profita de la possibilité laissée à tout citoyen romain pour paraître devant César qui, en qualité de tribun de la plèbe, pouvait connaître tous les appels contre les magistrats de l’Empire. Raison pour laquelle il fut conduit de Césarée Maritime dans la Ville éternelle où il connut son martyre sous Néron.

Les Hérodiens étaient partisans du roi de Galilée, Hérode Antipas qui fit décapiter saint Jean-Baptiste et régna de 4 à 39 sur la Galilée et la Pérée. Cette dynastie hérodienne était alliée des Romains desquels ils étaient clients et auxquels ils payaient donc le tribut. Ils s’empressèrent d’édifier des villes placées sous le patronage de leur maîtres : Césarée de Philippe et Césarée Maritime ou Tibériade. En effet, Jésus évangélisa et mourut sous Tibère (Lc 3, 1 et 23, 7) qui régnait de 14 à 37.

Par ailleurs, les occupants romains recouraient aux publicains comme Lévi devenu Matthieu (Mt 9, 9) ou comme Zachée qui en était l’un des chefs (Lc 19, 1-9: « chef des collecteurs d'impôts »). Les Romains affermaient ces contributions : des sociétés étaient érigées par des sortes de fermiers généraux qui avançaient l’argent au fisc et se remboursaient ensuite sur le peuple avec profit. Leur impopularité était générale, non seulement parce que leur fonction même est toujours universellement réprouvée du public, mais également parce qu'ils étaient perçus comme des agents des occupants païens. Ils étaient donc assimilés à des pécheurs (Mt 9, 11). Pourtant Jésus ne rechigna jamais à se mêler à eux, allant prendre ses repas (chez Zachée comme chez Matthieu). Il opposa dans une parabole un publicain justifié contre un pharisien hypocrite (Lc 18, 9-14) à tel point qu’il affirma que « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu » (Mt 21, 31).

Ils étaient par excellence les anti-zélotes qui eux, cherchaient un messie humain pour les débarrasser du joug romain, y compris par la violence, tel Barrabas meurtrier et séditieux contre l’empereur (Mc 15, 7 et Ac 3, 14). Mais le Christ voulut s’entourer de personnes si différentes pour en faire ses apôtres (Simon le Zélote).

  1. Le conseil

Ces différentes factions s’allièrent contre le Christ (Mc 3, 6 et Mt 22, 15), bien qu’ils fussent par ailleurs ennemis. Cela se reproduisit entre Hérode et Pilate : « Ce jour même, Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant » (Lc 23, 12). Cette vaste conspiration des méchants contre le Christ accomplit les Écritures : « les grands se liguent entre eux contre le Seigneur et son Messie » (Ps. 2, 2).

Alors que le conseil devrait être un don de l’Esprit Saint (Is 11, 2) « par lequel, dans les doutes et les incertitudes de la vie humaine, nous connaissons ce qui contribue le plus à la gloire de Dieu, à notre salut et à celui du prochain » (catéchisme de S. Pie X n°951), il fut dévoyé par les ennemis du Christ pour le perdre. Au lieu de perfectionner la vertu de prudence pour se diriger droitement aux milieux des circonstances de la vie en s’adaptant à la volonté de Dieu, ils cherchèrent à s’emparer de Dieu qu’ils ne reconnaissaient pas en la personne du Christ. Ils prétendent servir la Loi mais ne voulaient pas voir que le Christ est le Verbe. Comment prendre le Verbe au piège (παγιδεύω) de sa propre Parole ? (v. 15 : « Τότε πορευθέντες οἱ Φαρισαῖοι συμβούλιον ἔλαβον ὅπως αὐτὸν παγιδεύσωσιν ἐν λόγῳ »).

Ces coalisés contre Dieu formaient comme une contre-Église avec ses disciples et apôtres (v. 16 : « καὶ ἀποστέλλουσιν αὐτῷ τοὺς μαθητὰς αὐτῶν μετὰ τῶν Ἡρῳδιανῶν »). Ils mentent dans leur désir de captatio benevolentiæ qui n’est que flagornerie pour endormir leur ennemi (v. 17 : « Διδάσκαλε, οἴδαμεν ὅτι ἀληθὴς εἶ καὶ τὴν ὁδὸν τοῦ Θεοῦ ἐν ἀληθείᾳ ») En effet, ils ne sauraient reconnaître Jésus comme un maître (rabbi) véritable conduisant à Dieu. Ils pensent au contraire que le Christ serait dans l’erreur. Ils se condamnaient ainsi eux-mêmes : s’ils croyaient vraiment que le Christ était véridique, alors pourquoi ne le suivirent-ils pas ? Ils agissent comme s’ils se moquaient de la phrase du Christ : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6 : « Ἐγώ εἰμι ἡ ὁδὸς καὶ ἡ ἀλήθεια καὶ ἡ ζωή ») dont ils retourneraient contre lui deux des trois éléments. Ils se font ainsi vraiment fils du diable, meurtrier dès le commencement et père du mensonge (Jn 8, 44).

  1. L’image de Dieu
    1. Le cens

« ἔξεστι δοῦναι κῆνσον Καίσαρι ἢ οὔ (…) ἐπιδείξατέ μοι τὸ νόμισμα τοῦ κήνσου ». Le mot « κῆνσον » ou census n’apparaît que dans deux épisodes du Nouveau Testament. Lorsqu’on demanda à Jésus de payer à Capharnaüm la redevance pour le temple des deux drachmes (Mt 17, 24-25). Il apparaît alors qu’il est synonyme de condition inférieure à celle qu’a l’unique et vrai Fils de Dieu : « Jésus prit la parole le premier : ‘Simon, quel est ton avis ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou l’impôt ? De leurs fils, ou des autres personnes ?’. Pierre lui répondit : ‘Des autres’. Et Jésus reprit : ‘Donc, les fils sont libres’ » (v. 25-26).

L’imposition du cens, qu’elle soit à différentes époques : antique, médiévale ou moderne, implique une hiérarchisation et partant, une subordination. Le chef cens ou chevage était du temps du servage un impôt personnel marquant la condition servile. Le cens pris stricto sensu désignait un impôt foncier reconnaissant que le vilain exploitait une terre qui ne lui appartenait pas, mais bien à son seigneur. Dans l’Antiquité, le cens consistait à recenser, c’est–à-dire à compter. Lorsqu’on compte, c’est soi pour imposer les gens soit pour les soumettre à des devoirs militaires. À l’époque moderne, le suffrage censitaire servait à exclure les plus pauvres des droits électoraux.

  1. La supériorité du royaume des Cieux

La question est donc celle d’une soumission aux pouvoirs de la terre qui révèle que les Juifs ne maîtrisent pas la dimension spirituelle de l’Évangile si bien résumée par la Vierge Marie à S. Bernadette : « je ne vous promets de vous rendre heureuse en ce monde mais dans l’autre » (3e parole le 18 février 1858).

Les Juifs espérèrent un temps en Jésus et après la multiplication des pains, ils crurent en lui : « À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : ‘C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde’. Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul » (Jn 6, 14-15). Finalement les Juifs attendaient juste un messie guerrier, nourrisseur. Leur espérance n’est pas théologale mais humaine, terrestre, à la manière de la secte des Ébionites à l’origine de l’Islam. Le Christ précisa pourtant clairement devant Ponce Pilate : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jn 18, 36) et il s’empressa d’ajouter qu’il aurait été facile à son Père de lui adjoindre douze légions d’anges (Mt 26, 53). D’ailleurs, les anges étaient déjà intervenus pour le servir après les 40 jours au désert (Mt 4, 11 et Mc 1, 13) ou à Gethsémani (Lc 22, 43).

Toujours les Juifs voulaient, dans une sorte de manichéisme très binaire, enfermer le Christ dans des pièges où il est censé être nécessairement perdant (la femme adultère, la femme au sept maris, le permis de répudier). Le Christ est souvent dans une forme de dépassement : après la thèse et l’antithèse, il apporte une synthèse (cf. Eph 2, 14 : C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine »). En théologie, cela s’appelle la via positiva, via negativa et la via eminentiæ. Par exemple : Dieu est père mais il n’est pas père comme les hommes le sont, il est Père par excellence au point d’être leur véritable modèle : « C’est pourquoi je tombe à genoux devant le Père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tient son nom ».

  1. L’image de Dieu

« Cette effigie et cette inscription (ἡ εἰκὼν αὕτη καὶ ἡ ἐπιγραφή), de qui sont-elles ? ». Le Christ pose la question de l’image ou icône. Celui qui est la véritable image de Dieu, c’est lui (Col 1, 15 : « ὅς ἐστιν εἰκὼν τοῦ Θεοῦ τοῦ ἀοράτου, πρωτότοκος πάσης κτίσεως » : « Il est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute la création »). Il servit d’ailleurs de modèle au Père pour nous créer à l’image du Fils (Gn 1, 27 : « καὶ ἐποίησεν ὁ Θεὸς τὸν ἄνθρωπον, κατ᾿ εἰκόνα Θεοῦ ἐποίησεν αὐτόν » : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa »). Lui, le Christ mourut pour s’être proclamé Fils de Dieu, et il fut crucifié aussi avec une inscription sur son effigie, à savoir au-dessus de sa tête, l’épigraphe – épitaphe INRI.

Mais puisque l’argent appartient comme sa propriété à la puissance qui émet la monnaie, et que nous ne pouvons avoir deux maîtres à la fois (Dieu ou Mamon), souvenons-nous que nous sommes aussi marqués d’un sceau sur notre tête, celui du baptême, le sceau du salut, qui ne saurait être enlevé ni par le péché ni par l’apostasie publique de ceux qui prétendent se faire « débaptiser » quand bien même ils iront pour cela en enfer. Car, puisqu’il n’existe pas d’alternative, ceux qui refusent la croix portent la marque, le nom ou le nombre de la bête (Ap 13, 17 : « ἔχων τὸ χάραγμα, τὸ ὄνομα τοῦ θηρίου ἢ τὸν ἀριθμὸν τοῦ ὀνόματος αὐτοῦ »). Au lieu du kérygme (Jésus-Christ, Fils de Dieu, a pris chair humaine, est mort et ressuscité pour sauver les hommes de la mort éternelle), le karigme ou marque du démon.

La marque sur le front qui sauvera ceux qui veulent rester fidèles aux promesses de leur baptême est la Croix (Ap 7, 3 : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu »). Déjà chez le prophète Ézéchiel (9, 4) annonçait : « Passe à travers la ville, à travers Jérusalem, et marque d’une croix au front ceux qui gémissent et qui se lamentent sur toutes les abominations qu’on y commet ». Ce signe de la croix est en réalité la lettre hébreu tav qui était dans la graphie archaïque très ressemblant ou le tau grec repris par les Franciscains qui de fait, ressemble étrangement à la croix salvifique.