23e Pentecôte (17/11 - 2 miracles sang)

Homélie du 23e dimanche après la Pentecôte (17 novembre 2019)

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Jésus donne Sa vie et sauve de la mort due pour nos péchés

L’évangile (Mt 9, 18-26) lie aujourd’hui deux miracles. St. Matthieu est le plus juif des évangélistes car il s’adresse surtout à ses coreligionnaires. Conformément à la rhétorique biblique, il double souvent les choses. Par exemple, juste après notre passage, chez lui, non pas un seul comme dans les parallèles synoptiques, mais deux aveugles furent guéris à Jéricho. Pour Roland Meynet, sj, l’usage juif répète les choses pour leur donner plus de poids (ex. Ps. 58, 2-3 : « Délivre-moi de mes ennemis, mon Dieu ; de mes agresseurs, protège-moi. Délivre-moi des hommes criminels ; des meurtriers, sauve-moi »). L’hébreu ne connaît pas le superlatif (bien>mieux>le meilleur) et le remplace justement par une répétition : « saint des saints » au lieu de « le plus saint » ou bien encore « cantique des cantiques », « os de mes os ». D’ailleurs, la loi juive ne condamne-t-elle pas que sur la déposition de 2 témoins (cf. Susanne et les 2 vieillards en Dn 13 et de nombreuses occurrences : Dt 19, 15 ou Mt 18, 16 ; Jn 8, 17). Donc ce qui est dit deux fois a plus de poids.

  1. Le miracle de la fille de Jaïre
    1. L’invitation

Jésus était alors à Capharnaüm. Il venait d’y guérir le paralytique passé à travers le toit. Après la vocation de Lévi-Matthieu, l’auteur inspiré de cet évangile, Jésus prit un repas où il fut beaucoup dérangé. Il fut rejoint par des publicains collègues de l’évangéliste, puis par des disciples de St. Jean-Baptiste, enfin par cet homme. Beaucoup de questions tournent donc autour du respect de la loi juive comme le refus de se mélanger avec des pécheurs pour les pharisiens, l’incompréhension des disciples du Baptiste sur le jeûne. D’après les synoptiques (Lc 8, 41 ; Mc 5, 22), l’homme s’appelait Jaïre, soit l’illuminé ou l’illuminateur en hébreu. Il était chef de la synagogue.

L’invitation fut présentée avec beaucoup de révérence puisqu’un personnage important comme Jaïre se déplaça lui-même puis adora Jésus en l’appelant « Seigneur », reconnaissant implicitement qu’il était Dieu. Il faut dire que sa fille est morte. Les synoptiques disent au contraire qu’elle était à la dernière extrémité. St. Augustin essaya de concilier les points de vue en pensant qu’elle était tellement mal quand Jaïre était parti qu’il s’imaginait qu’elle serait morte à son retour et donc qu’il faudrait la ressusciter plutôt que de la guérir. St. Jean Chrysostome évoque l’exagération qu’on emploie parfois pour faire absolument venir quelqu’un qu’on implore.

En quelque sorte est symbolisée la synagogue car la fille du chef revient à dire la fille de Moïse. Elle est morte par infidélité à la loi de Dieu. Ne pas croire que Jésus pût ressusciter à distance était un manque de foi. Tandis que le centurion croit à cette possibilité d’un miracle à distance (Mt 8, 8-9 : « Le centurion reprit : ‘Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri » au point d’être repris à chaque messe (Domine, non sum dignus), Naaman était demeuré incrédule (2 Rois 5, 11 : « Naaman se mit en colère et s’éloigna en disant : ‘Je m’étais dit : Sûrement il va sortir, et se tenir debout pour invoquer le nom du Seigneur son Dieu ; puis il agitera sa main au-dessus de l’endroit malade et guérira ma lèpre’ »). Cependant toute foi n’était pas entièrement morte comme la fille puisque s’exprimait l’espoir d’une résurrection.

Jésus accepta immédiatement l’invitation et se leva pour se rendre au domicile de Jaïre, alors qu’il était à un festin. Il montrait ainsi un exemple de sollicitude pastorale et de disponibilité immédiate (cf. Is 30, 19 : « À l’appel de ton cri, le Seigneur te fera grâce. Dès qu’il t’aura entendu, il te répondra »).

  1. Le miracle

La foule entourait suivant l’usage la famille du défunt puisqu’on ne mourrait pas seul comme aujourd’hui. Des pleureuses étaient présentes (Jér 9, 17), des flûtistes jouaient des airs lugubres incitant à se lamenter. Mais symboliquement, ils n’en étaient pas moins de faux prophètes induisant à ne pas croire en Jésus qu’ils moquèrent.

St. Thomas compara les 3 lieux des résurrections et en déduisit une typologie du péché :

  • ceux qui consentent au péché sans le manifester à l’extérieur de leur cœur en passant à l’acte par des œuvres mauvaises (à la maison ici).
  • ceux qui passent à l’acte (passer la porte de la ville pour le fils de la veuve de Naïn en Lc 7, 11-17)).
  • ceux qui se sont habitués au péché et se sont enfermés dans un sépulcre (Lazare à Béthanie en Jn 11, 1-44).

Jésus ramena l’espoir : « elle dort » comme il le fit avec Lazare (Jn 11, 11). Il sous-entend qu’il lui est aussi facile de la ressusciter que de réveiller quelqu’un de son sommeil. Il n’a cure d’être moqué car en la voyant vivante, ses détracteurs seront les premiers confesseurs de son pouvoir de résurrection. Mais la foule n’était pas digne d’assister au moment crucial et seuls 3 apôtres, Pierre, Jacques et Jean, en furent les témoins privilégiés comme à au Thabor pour la Transfiguration ou à Gethsémani pour l’agonie.

Jésus ressuscita par un contact de la main car sa droite est puissante (Ps. 117, 16, Vulg : « dextera domini fecit virtutem »). De même qu’avec l’hémorroïsse, il fallait comme pour les sacrements un contact physique pour la sauver de la mort et nous du péché.

  1. Le second miracle : la femme hémorroïsse
    1. L’infirmité et les mérites de l’hémorroïsse

Cette femme avait des flux de sang. Aussi était-elle impure pour la loi juive, comme les femmes en menstruation ayant leurs règles ou ayant accouché (Lév. 12 et la purification de la Vierge Marie). Elle ne pouvait donc aborder Jésus que dans la rue. Son mal durait depuis 12 ans, l’âge de la fille de Jaïre.

Elle ne fit que toucher la frange de son vêtement, par l’arrière, craignant d’être repoussée à cause de son impureté qu’elle transmettrait. Son humilité était aussi grande que sa foi. Suivant la loi mosaïque, les hommes devaient portent des franges (fimbria) : « Tu mettras des franges aux quatre coins du vêtement dont tu te couvriras » (Dt. 22, 12). Ces tsitsit (ציצת) sont formées de 8 fils avec 5 nœuds (8+5 = 13) qui, ajoutés à 600 suivant la gématrie de la Mishna pour chaque lettre en hébreu donne les 613 commandements. « Afin que vous vous rappeliez tous les commandements de Dieu, et les réalisiez, et que vous ne suiviez pas les désirs de vos cœurs et de vos yeux pour vous laisser entraîner à l’infidélité » (Nb 15, 38-41).

St. Thomas, la femme symbolise la gentilité qui ne peut suivre la loi juive mais veut adhérer à Dieu par la foi, par derrière, c’est-à-dire Jésus étant déjà mort et ressuscité. Pour St. Hilaire, la force miraculeuse du Christ se communique de son âme à son corps et de son corps à son vêtement et tout ce qui s’y rattache, même de plus loin comme les franges. Chez les Chrétiens en effet, c’est la sainteté qui est « contagieuse » et non pas l’impureté comme dans toutes les fausses religions. L’Église vénère ainsi les vêtements du Christ ou linges l’ayant touché : la tunique sans couture de Trèves et Argenteuil, le St. Suaire à Turin, le voile de Ste. Véronique à Manopello. Chez les saints aussi on ne vénère pas que les reliques de 1ère classe (ex ossibus, ex carne, ex corpore sive ex capillis : de leurs os, chair, corps ou cheveux) mais, dès avant la béatification, peuvent se distribuer des reliques de seconde classe ex indumentis, soit des vêtements portés par le saint de son vivant. On peut même fabriquer des reliques de troisième classe en faisant toucher la tombe ou le corps du saint défunt avec un tissu moderne. Le terme brandeum désignait originellement un linceul de saint (donc la 2nde classe) mais ensuite aussi les linges appliqués sur le tombeau du saint (3e classe).

  1. Bénignité de Jésus

Jésus le Sauveur se retourna vers l’hémorroïsse (Cf. Zach. 1, 3, Vulg : « convertimini ad me, et ego convertar ad vos »), comme s’il répondait à la conversion de cette femme. Il lui parla gentiment à elle qui craignait, en l’appelant « ma fille » (cf. Jn 1, 12 : « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom »). Elle devait avoir confiance (= la foi) et l’espérance : elle était sauvée du moment où elle l’avait touché comme nous qui touchons le cœur de Jésus par la foi.

« 12 ans » est répété deux fois : pour la fille de Jaïre, soit l’âge auquel une jeune fille devient femme par les règles, ce flux de sang similaire à l’affection dont souffrait la femme hémorroïsse. Deux femmes se passèrent ainsi symboliquement le relai. Celle qui n’a plus de sang qui coule (la femme hémorroïsse est comme ménopausée) et celle qui va en avoir (par les règles qui vont pouvoir arriver puisqu’elle est ressuscitée). La vie est transmise. Mais la vie par l’esprit. La fécondation est donnée par le Christ qui touche/est touché par ces deux femmes. Il donne la vie. Par l’Incarnation, il épousa l’humanité souffrante pour la guérir. Il assuma la souffrance et la mort que les autres avaient. C’est désormais lui qui va saigner lors de sa Passion et Crucifixion, c’est lui qui va mourir à la place des autres. Mais pour nous ressusciter, nous. Amen !