24e Pentecôte (24/11/29 - Paradis)

Homélie du 24e dimanche après la Pentecôte (24/11/2019)

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Le Paradis

Alors que s’achève ce dimanche l’année liturgique et qu’avec l’Avent débutera la prochaine, les évangiles de ces semaines nous orientent vers l’eschatologie. Au-delà de l’aspect parfois effrayant de la fin des temps, j’aimerais surtout orienter nos regards vers le but qui nous est fixé. Toute existence humaine qui assume pleinement la foi catholique et donc la vision surnaturelle qui lui est intrinsèquement liée, se languit après le Paradis. Pour savoir avancer droitement et rapidement vers un but, mieux vaut savoir vers où aller. Je m’inspire, pour décrire le Paradis, de la dogmatique de Ludwig Ott (Précis de théologie dogmatique, Salvator, Mulhouse, 2 éd. 1957, p. 654-658).

  1. Évolution de l’image de l’au-delà dans la Bible

La Bible a connu une évolution pour parler des fins dernières. L’Ancien Testament parle beaucoup dans les écrits les plus anciens du shéol. Les âmes y mènent sans distinction de mérite une existence triste et morne, comme un royaume des ombres assez similaire à l’Hadès ou Tartare des Grecs [1]. Mais progressivement se développa l’idée d’une distinction entre les bons et les méchants. Tob 4, 6-10 soutient que les bonnes œuvres, telle l'aumône faite pour Dieu, « délivre de la mort et empêche d’aller dans les ténèbres » (v. 10). Les martyrs juifs victimes de la persécution d'Antiochos IV Épiphane, à partir de 168 av. J.-C., moururent avec la certitude d'une « vie éternelle » à travers l'expérience d'une résurrection, alors que ceux « qui font la guerre à Dieu » (v. 19) seront punis (2 Martyrs 7, 29-36). Daniel 12, 2-3 annonce que « beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles ». Enfin, Sg 2, 22-23 affirme : « Ils ne connaissent pas les secrets de Dieu, ils n’espèrent pas que la sainteté puisse être récompensée, ils n’estiment pas qu’une âme irréprochable puisse être glorifiée. Or, Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité » et « les âmes des justes sont dans la main de Dieu ; aucun tourment n’a de prise sur eux » (3, 1).

Dans le Nouveau Testament, Jésus présenta le Paradis comme un banquet nuptial (Mt 25, 10 ; cf. Mt 22, 1ss ; Lc 14, 15 ss). Le chemin pour y accéder est simple et exclusif : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jn 17, 3) pourvu que cette connaissance soit lié à une mise en pratique active, finalement une pureté de cœur : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8).

  1. Le bonheur du Ciel
    1. Le bonheur essentiel du Paradis

Ne vont au Ciel que les âmes des justes exemptes de tout péché et de toute peine due pour ces péchés. Généralement, le lot commun des mortels consiste à être purifié de ces péchés demeurés irréparés en expiant au Purgatoire avant de pouvoir paraître au Ciel. Seuls un petit nombre pourra atteindre le Paradis directement, sans passer par la case Purgatoire. En effet, le Ciel consiste à vivre en communion d’amour parfaite avec Dieu et Dieu et le péché ne sauraient coexister. Tout attachement de l’âme au péché laisse des traces en elle (la macula ou tâche contractée par ce contact) qui doivent donc d’abord être effacées.

Le Ciel est un lieu et un état de bonheur surnaturel parfait qui consiste dans la vue immédiate de Dieu liée au parfait amour envers lui. Autrement dit on verra Dieu dans son essence immédiatement et face à face comme la définit dogmatiquement la constitution de Benoît XII Benedictus Deus (1336). « Ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2). Cette absence de voile ou de filtre comme pour la foi[2] nous rendra parfaitement heureux et nous apportera le repos éternel, la paix dans le sens où tous nos appétits seront satisfaits au-delà de toute imagination[3]. En effet, la volonté recherche le bien et là elle possèdera le souverain Bien qu’est Dieu. Finalement, Dieu partage cette possession aimante de lui-même avec les créatures qui l’auront aimé jusqu’au bout.

S. Paul parle de gloire que Dieu partage avec les élus. « Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 18). Cette gloire prend aussi l’aspect du lumen gloriæ ou lumière de gloire (Ps 35, 10 : « par ta lumière nous voyons la lumière »[4]), à savoir une faculté surnaturelle habituelle de l’intelligence qui la rend capable de l’acte de la vision de Dieu (ST 1, 12, 4-5). Les actes constituant le bonheur du Ciel sont la connaissance (visio), l’amour (amor, caritas), la jouissance (gaudium, fruitio). L’acte fondamental pour l’école thomiste est la connaissance de Dieu (dans l’intelligence). Les scotistes penchent eux pour l’amour (dans la volonté). Si la connaissance aura pour objet primaire Dieu qui sera connu dans sa très sainte Trinité (ipse Deu trinus et unus sicuti est), comme objet secondaire, les choses extradivines seront vues en Dieu comme cause première de toutes choses mais elles varieront suivant le degré de sainteté de chacun et donc selon les mérites personnels. Mais quoi qu’il en soit, le saint voit en Dieu ce qui est d’importance pour lui (nulli intellectui beato deest, quin cognoscat in Verbo omnia quæ ad ipsum spectant, ST III, 10, 2).

  1. Le bonheur accidentel du Paradis

S’ajoute au bonheur de voir Dieu Trinité un bonheur secondaire procédant de la connaissance naturelle et de l’amour des biens créés. Les saints tirent un autre bonheur de partager le Ciel avec l’humanité du Christ, la Sainte Vierge, les anges et les saints, parce qu’ils sont réunis avec ceux de leurs parents et amis qui furent sauvés.

Enfin, à la fin des temps, lorsque l’âme sera conjointe de nouveau avec le corps glorifié à la Résurrection finale, elle connaîtra un accroissement accidentel de la gloire céleste (plutôt par extension que par intensité toutefois).

  1. Caractéristiques du Ciel
    1. L’éternité

Nous professons dans le Credo « je crois en la vie éternelle » et Benoît XII définit : « Cette contemplation et cette jouissance (de l’essence divine) continueront sans interruption ni diminution jusqu’au jugement dernier et ensuite durant toute l’éternité ». Sont donc condamnées des opinions hérétiques comme Origène qui parle de transformation morale des élus (possibilité de diminution voire perte du bonheur céleste). Le même pensait que le diable ou les damnés auraient une ultime chance par l’apocatastase. Eschatologie déviante !

Jésus est très clair. « Faites-vous des trésors dans le ciel, là où il n’y a pas de mites ni de vers qui dévorent, pas de voleurs qui percent les murs pour voler » (Mt 6, 20 ; Lc 12, 33). Et les images des couronnes impérissables sont fortes : « Tous les athlètes à l’entraînement s’imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas » (1 Co 9, 25) et « quand se manifestera le Chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire qui ne se flétrit pas » (1 P 5, 4).

Pour S. Augustin : « Comment peut-il être question d’un véritable bonheur où manque la confiance en sa durée éternelle ? » (De civitate Dei XII, 13, 1 ; cf. 10, 30 et 11, 13). La volonté du saint comme celle de l’ange après son choix initial demeurent tellement affermie dans le bien que son union avec Dieu dans la charité rend impossible tout nouveau péché et partant souffrance (Ap 7, 9-17 ; 21, 3-7).

  1. L’inégalité entre les saints : la hiérarchie

Le degré de bonheur céleste varie chez les différents saints suivant leurs mérites comme le définit le décret pour les Grecs du concile de Florence (1439). Les âmes des justes complètement purifiées « voient clairement le Dieu unique en trois personnes, tel qu’il est, mais conformément à la diversité des mérites, l’un le voit d’une manière plus parfaite que l’autre ». Pour le concile de Trente, le justifié mérite par ses bonnes œuvres une augmentation de sa gloire céleste.

Finalement, comme il existe une hiérarchie angélique coexiste une hiérarchie des saints ou bienheureux. Cela fut rejeté par les hérétiques comme Jovinien ou Luther. Ce dernier, croyant à une imputation extérieure de la justice du Christ, impliquait une égalité du bonheur céleste.

« Le Fils de l’homme rendra à chacun selon ses œuvres (tunc reddet unicuique secundum opera ejus) » (Mt 16, 27 Vulg). « Chacun recevra son propre salaire suivant la peine qu’il se sera donnée » (1 Co 3, 8). D’où l’intérêt de semer abondamment (2 Co 9, 6 ; cf. 1 Co 15, 41-42). La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-6) avec un même denier de salaire est souvent expliquée par l’unique bonheur d’être admis au Ciel (bonheur essentiel de la vision trinitaire directe) mais la diversité des demeures dans la maison du Père (Jn 14, 2) évoque les diverses récompenses suivant les mérites. « Il n’y aura point d’envie à cause de l’inégalité de gloire, parce que règnera dans tous l’unité de l’amour ».

Trois classent de saints reçoivent, en plus du bonheur essentiel (aurea, corona) une récompense particulière pour la victoire qu’ils ont remportée (aureola) :

  • Les vierges pour leur victoire sur la chair (Ap. 14, 4 : « Ceux-là ne se sont pas souillés avec des femmes ; ils sont vierges, en effet. Ceux-là suivent l’Agneau partout où il va ; ils ont été pris d’entre les hommes, achetés comme prémices pour Dieu et pour l’Agneau »).
  • Les martyrs pour leur victoire sur le monde (Mt 5, 11 : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi »).
  • Les docteurs pour leur victoire sur Satan, prince du mensonge (Dn 12, 3 : « Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais » et Mt 5, 19 : « celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux »).

[1] Pr Tabor, What the Bible says about Death, Afterlife, and the Future : « Les anciens Hébreux n'imaginaient nullement l'idée d'une âme immortelle, vivant une pleine vie après la mort, pas plus qu'une résurrection ou ressuscitation quelconque. Les hommes comme les bêtes provenaient de la poussière et retournaient à la poussière (Gen. 2:7 ; 3:19). Le mot nefesh, traditionnellement traduit ‘âme vivante’ mais plutôt compris comme ‘être vivant’, est le même mot utilisé pour toutes les créatures et n'implique aucune idée d'immortalité… Tous les morts s'en vont dans le Sheol, et ils y reposent ensemble, bons ou mauvais, riches ou pauvres, libres ou esclaves (Job 3:11-19). On le décrit comme une région ‘sombre et profonde’, ‘la Fosse’, ‘le pays de l'oubli’, coupé de Dieu et de toute vie humaine plus haut (Ps. 6:5 ; 88:3-12). Bien que dans certains textes, le pouvoir de YHWH atteigne le Sheol (Ps. 139:8), l'idée dominante est que les morts restent, abandonnés à jamais ».

[2] 1 Co 13, 12 : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » et 2 Co 5, 7 : « nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision ».

[3] 1 Co 2, 9 : « Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture : ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé » (cf. 2 Co 12, 4 : « et homme-là a été emporté au paradis et il a entendu des paroles ineffables, qu’un homme ne doit pas redire »).

[4] cf. Ap 22, 5 : « La nuit aura disparu, ils n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera ; ils régneront pour les siècles des siècles ».