Toussaint (1/11/19 - sainteté)

Homélie de la Toussaint (1er novembre 2019)

La Sainteté

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Dans certaines familles royales (surtout les différents rameaux des Bourbon), comme encore l’Espagne de nos jours[1], se cultive l’usage qui peut paraître étrange de prime abord d’attribuer parmi les prénoms du baptême celui de omnes sancti (un Toussaint Louverture latin en quelque sorte, mais en dehors des Antilles). Cela prêtera-t-il à sourire ou bien cela ne devrait-il pas plutôt nous interroger sur notre rapport aux saints ?

  1. Honorer les saints connus et inconnus
    1. Panthéon et Toussaint

Dans l’Antiquité, on sait que St. Paul avait voulu, sur l’aréopage, jouer sur la crainte des Grecs païens d’oublier une de leurs nombreuses divinités pour asseoir son effort d’évangélisation à Athènes par la figure rhétorique de la captatio benevolentiæ : « En effet, en me promenant et en observant vos monuments sacrés, j’ai même trouvé un autel avec cette inscription : ‘Au dieu inconnu’. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer » (Ac 17, 23).

On sait aussi qu’il y a un lien entre le panthéon, cet ensemble des divinités païennes et la fête de la Toussaint. Quel est-il ?

Le temple d’Agrippa qui est l’autre nom du Panthéon à Rome fut dédié à tous les dieux mais le pape Boniface IV le dédia le 12 mai 610 à Ste. Marie aux martyrs (Sancta Maria ad martyres) puis Ste. Marie et tous les saints (omnium sanctorum). Grégoire IV fixa la date ensuite pour l’Église universelle à aujourd’hui, 1er novembre.

  1. Le christianisme divinise l’homme

Celui qui ne comprend pas le lien n’a pas compris le but de la seule vraie religion : le christianisme est une entreprise de divinisation de l’homme (théôsis). C’est ce qu’a rappelé Notre Seigneur Jésus Christ « Jésus leur répliqua : ‘N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ?’ » (Jn 10, 34), en reprenant explicitement le Ps. 81, 6 (« Je l'ai dit : Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! »).

Dieu ne garde pas son privilège divin (cf. Ph 2, 4 : « il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu »), Il veut l’étendre et donc, si nous sommes admis au Paradis, nous vivrons de la vision béatifique et nous serons en communion avec Lui, jusque dans notre être même. Donc nous devons ardemment désirer cela : ne pas juste être « comme des dieux » (Gn 3, 5 : « Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal »). Pour une fois que le démon ne mentait pas : il ne nous a proposé qu’une pâle imitation alors que nous devons être mieux que lui, plus haut que les anges à travers l’humanité de Jésus !

Reprenons le Ps 8, 2-6 : « Ô Seigneur, notre Dieu, qu'il est grand Votre nom par toute la terre ! Jusqu'aux cieux, Votre splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que Vous opposez à l'adversaire, où l'ennemi se brise en sa révolte. À voir Votre ciel, ouvrage de Vos doigts, la lune et les étoiles que Vous fixâtes, qu'est-ce que l'homme pour que Vous pensiez à lui, le fils d'un homme, que Vous en preniez souci ? Vous l'avez voulu un peu moindre qu'un dieu, le couronnant de gloire et d'honneur »

L’Église ne souhaite oublier personne : comme il y a la tombe du soldat inconnu, il y la fête des saints inconnus : ceux qui sont canonisés et ceux qui ne le sont pas. Car est sainte toute personne qui a pu accéder au Paradis et ce, directement après sa mort ou après un temps de Purgatoire. Car il n’est pas juste de croire que les saints (même les canonisés) auraient tous été directement au Ciel après leur mort. Même un exemple pour l’Église comme le Bienheureux Empereur Charles a dû vivre un temps de Purgatoire, certes pour lui considérablement allégé puisque dénué des peines temporelles, donc marqué par la seule privation de la vision de Dieu pendant une semaine d’après les révélations de Mère Virginia[2].

  1. La diversité parmi les saints
    1. Saints connus ou inconnus, mais tous pécheurs aimés de Dieu

Il est donc important de comprendre que chaque famille a ses propres saints « maison », qu’il convient de vénérer en ce jour. Qu’il soit clair par contre que la Toussaint n’est pas la fête des morts au sens où l’on devrait se rendre aujourd’hui dans les cimetières. C’est uniquement demain, le 2 novembre que l’on prie pour le repos de l’âme des défunts, y compris en honorant leur tombe. Il ne sert en effet strictement à rien de prier pour les âmes qui sont damnées : on ne peut et doit plus rien faire pour elles. Pour les âmes saintes, c’est nous qui attendons leur secours aujourd’hui et donc nous prions qu’elles intercèdent pour nous et demain, nous prierons pour les âmes du Purgatoire, qui elles, ne peuvent pas nous aider le temps de leur purification mais nous saurons gré de les avoir alors aidées à gagner plus vite le Ciel et nous le revaudront une fois libérées.

Les saints sont divers. À plusieurs titres. D’abord parce qu’il ne faut pas les mettre dans des cases ou dans des vitrines (je parle au sens figuré, bien sûr !). Certes, leurs reliques sont normalement exposées dans de belles « vitrines » (châsses), souvent sous des autels sur lesquels la célébration des saints mystères de la messe se réalise. C’est d’ailleurs essentiel : un autel doit comporter un sepulcrum pour les reliques des saints. Le prêtre, au moment de la consécration, se penche pour s’appuyer les coudes sur ces reliques : ainsi le sacrifice, pourtant en soi suffisant, du Christ sur la Croix, s’enracine-t-il toujours pour nous dans le modèle donné par nos frères aînés dans la foi.

Mais cela ne veut pas dire que les saints, même dans leur châsse, tous parés, soient aussi inaccessibles que certains produits que nous admirons mais savons jamais pouvoir faire nôtre quand ils sont hors de portée de notre bourse. La sainteté est un chemin qui est possible et gratuit : Dieu ne propose rien sans donner les moyens de l’obtenir. En réalité, la sainteté est le propre de Dieu (tu solus sanctus dit le Gloria) et comme toujours, puisque le bien cherche à se diffuser (bonum diffusivum sui), Il veut donner ce qu’Il est (puisqu’Il n’est ou n’a rien d’autre que Lui-même).

Je suis souvent frappé de voir que les gens se font une image fausse de la sainteté : souvent on lit des choses dans les livres qu’on est pas capables de croire encore faisables aujourd’hui. Qui actuellement oserait demander une résurrection par exemple ? Pourtant tant de saints n’en ont-ils pas opéré ? Nous avons les miracles que nous pouvons. Les pays qui croient avec la foi ardente des gens simples ont plus de miracles ! Il est vrai que le mot « légende » est aujourd’hui devenu synonyme tout juste de racontars pour naïfs crédules, à la limite des déficients mentaux. Or, le terme legenda ne signifie en latin rien d’autre que « les choses qui doivent être lues ». Où cela ? Au réfectoire des moines, durant leur repas ! Quoi donc ? Les Acta Sanctorum : les actes des saints (dans le sens de gesta : ce qu’ils ont fait comme dans une chanson de gestes). Ce n’est pas parce qu’il y a eu, certes, des exagérations dans certaines Vitæ (Vies de saints) qu’il faille croire que le surnaturel soit exempt de leur vie. Le surnaturel n’est pas un prérequis pour la sainteté mais il l’accompagne pourtant dans l’immense majorité des cas et quelquefois, on a même l’impression que le Seigneur s’amuse à bousculer les lois de la nature qu’Il a pourtant édictées, une sorte de licence poétique avant l’heure !

Certains croient aussi que les saints n’ont jamais péché. L’Écriture dit pourtant : « le saint pèche sept fois par jour ». Bien sûr que les saints ont péché, comme tout le monde, on espère juste qu’ils ont diminué le nombre de ceux-ci par un désir ardent de conversion. Ste. Thérèse ne disait-elle pas : l’important n’est pas de tomber mais de toujours se relever. Même le Bienheureux Charles, on le sait par son procès de béatification, a commis certains péchés tout de même gênants dans sa jeunesse. Et pourtant, il s’est racheté une conduite ensuite. Un martyr ne verra même pas sa vie passée au crible pour voir s’il a bien pratiqué toutes les vertus au degré héroïque comme pour un confesseur (mort naturellement). Combien de personnes ne considèrent-elles pas que certains n’auraient pas dû être canonisés parce qu’il s’est passé tel ou tel événement de leur vie qui serait, à leurs yeux, un péché grave. On peut avoir commis des erreurs et même des péchés et être un vrai saint pour autant. D’abord la sainteté n’est à prouver pour l’héroïcité des vertus que durant les 10 dernières années de la vie d’un serviteur de Dieu. En théologie morale, on sait aussi que quelqu’un de vertueux ne va pas, par un seul acte mauvais (à moins qu’il ne soit mortel) perdre l’habitus vertueux qu’il a déjà acquis à force de persévérance à faire le bien. Et même si l’on commettait un péché mortel, il suffirait alors de se confesser très vite pour pouvoir être pardonné. Alors, oui, la conversion est possible et il n’est jamais trop tard pour commencer.

  1. Il existe plusieurs demeures dans la maison de mon Père

Les saints sont aussi très divers entre eux. J’aime à dire que Dieu étant lumière, il aime à difracter la puissance de Ses rayons au travers du prisme de l’humanité ordinaire. Lui seul est capable d’être l’homme parfait. Les saints et les apprentis-saints que nous devons être, ne sont capables d’en refléter qu’une partie des qualités. Pour comprendre cela, on peut se référer à la liturgie : on range les saints en plusieurs catégories, qui sont d’ailleurs hiérarchisées entre elles : après le Saint des Saints qu’est Jésus-Christ, vient la plus parfaite des créatures : la Très Sainte Vierge Marie, ensuite les apôtres, puis les martyrs, les saints confesseurs pontifes (évêques, y compris les papes) ou non, prêtres ou non, vierges ou non (de manière un peu péjorative, le jargon ancien des ecclésiastiques disait : la messe « nec… nec » (ni vierge, ni martyre) pour désigner le propre des saintes qui sont mariées ou veuves).

Mais prenons une autre mesure : le Te Deum, représenté en fait sur la fresque de la coupole de la basilique St. Pierre.

Tibi omnes angeli,

tibi caeli et universae potestates,

tibi cherubim et seraphim,

incessabili voce proclamant :

(...)

Te gloriosus Apostolorum chorus,

te prophetarum laudabilis numerus,

te martyrum candidatus laudat exercitus.

C'est pour Vous que tous les anges,

les cieux, toutes les puissances,

les chérubins et les séraphins

chantent inlassablement :

(…)

C'est Vous que les Apôtres glorifient,

Vous que proclament les prophètes,

Vous dont témoignent les martyrs.

Car n’oublions pas non plus qu’hormis les hommes qui ont mené une vie droite et qui font partie du nombre des élus, figurent aussi en toute bonne logique les anges, avec leurs neuf chœurs (dans l’ordre descendant : séraphins, chérubins, trônes ; principautés, puissances, dominations ; vertus, archanges, anges).

Conclusion : que cette solennité de la Toussaint soit pour nous l’occasion d’un stimulus. Comme le rappelait St. Jean-Paul II, la sainteté est un appel universel : personne n’en est a priori exclu. Il y aura ceux qui feront de leur mieux, le moins mal possible et ceux qui la prendront au sérieux, sachant que la route est toujours semée d’embûches mais que le jeu en vaut la chandelle. C’est même le seul qui vaille ! Alors mettons-nous en route, dès maintenant, sans plus tarder. Surtout que, comme disait Léon Bloy : « Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints ».

 

[1] Les deux infantes actuelles, Éléonore (Leonor) et Sophie (Sofía) n’ont que deux prénoms : à part celui cité, l’autre est « Todos los Santos ».

[2] Il semble que l’on doive plutôt rapporter au samedi 7 plutôt qu’au vendredi 6 avril 1922 sa montée au Ciel. Les textes de Mère Virginia, l’âme privilégiée ne sont pas datés très précisément toujours et de nombreuses visions ont lieu la nuit, ce qui n’aide pas toujours à comprendre.