Novembre 2020

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1er Avent (29/11 - lect. thom. évang). 0

Homélie du 1er dimanche de l’Avent (29 novembre 2020)

Lecture thomiste de l’évangile (Lc 21, 25-33)

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  1. Les bouleversements eschatologiques troublent les mauvais…
    1. Aux troubles cosmiques…

Notre Seigneur annonce ce qui doit arriver : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles » mais l’explique plus clairement en S. Matthieu : « Alors, le soleil s’obscurcira, et la lune ne donnera plus sa lumière, et les étoiles tomberont du ciel » (Mt 24, 29). Avec la consommation de cette vie corruptible passera la figure de ce monde (1 Co 7) pour faire place à un monde nouveau où Jésus-Christ lui-même brillera à la place des luminaires du monde visible : « la ville (Jérusalem céleste) n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau » (Ap 21, 23). Le Soleil de justice (Ma 3, 20) fera s’effacer ce que nous vivons chaque jour lorsque se lève le soleil car la lune et les étoiles s’en trouvent comme masquées, éclipsées.

    1. …répondra la réaction des anges et des hommes

Après les astres, suit l’angoisse des peuples de la terre : « Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots » (v. 25b). Rappelant le chaos initial (Gn 1, 6-10) ainsi que le déluge, imposer des limites à la mer – signe de mort dans la liturgie baptismale – ne revient qu’à la seule puissance de Dieu : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial (…) ; quand je lui imposai ma limite, et que je disposai verrou et portes ? Et je dis : ‘Tu viendras jusqu’ici ! tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots !’ » (Job 38, 8-11). Les mugissements de la mer seront si épouvantables, et ses rivages seront battus par de si violentes tempêtes, que les peuples seront dans une détresse universelle, jusqu’à se dessécher de frayeur. Cela vaut pour les deux royaumes du Christ et de Satan. Les bons et les méchants en sont également victimes. Mais les nations refusant le Fils de Dieu seront placées à la gauche au dernier jour tandis que d’autres nations (du moins en leur sein ceux qui croient) seront bénies dans celui qui est sorti d’Abraham (Gn 12, 3 ; 23, 18 ; Mt 25, 32).

« Les puissances des cieux seront ébranlées » se rapportent aux anges. Seront-ils étonnés à la vue des bouleversements si épouvantables de l’univers ? Eux qui n’avaient déjà pas imaginé le plan divin d’abaissement du Fils de Dieu par son Incarnation. Refusée par Satan, il tomba comme l’éclair (Lc 10, 18 ; cf. Ap 12, 9). « Les colonnes du ciel tremblent, et sont saisies d’effroi devant un seul signe de sa volonté » (Jb 26, 11, Vulg.). Peut-être ces puissances, principautés, dominations (Col 1, 16), dans la puissance du jugement divin réclameront-elles rigoureusement de nous ce que notre Créateur invisible supporte maintenant avec tant de miséricorde. Grand sera sans doute le nombre des damnés (certains parlent des deux tiers).

Une fois que les sphères célestes du monde visible auront cédé la place aux puissances célestes invisibles du monde angélique paraîtra le Fils de Dieu dont les anges composent la cour (v. 27). Il viendra dans sa gloire confondre la superbe tyrannie du fils du péché (2 Th 2, 3). Les portes du ciel depuis si longtemps fermées avec Adam s’ouvriront pour nous laisser contempler les splendeurs du ciel. Jésus viendra dans ce même corps avec lequel il est assis à la droite de son Père, redescendant du Ciel en son dernier avènement sur une nuée, comme il s’était dérobé aux regards de ses apôtres au jour de l’Ascension (Ac 1, 11). Il se rendra visible comme à S. Étienne, protomartyr, entouré de cette gloire, espérance des martyrs, leur donnant de quoi résister dans la grande tribulation : « Mais lui, rempli de l’Esprit Saint, fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : ‘Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu’ » (Ac 7, 55-56). Cette nuée accompagne presque toutes les grandes théophanies (Annonciation avec l’ombre, Baptême avec les Cieux parlant, Transfiguration Mt 17, 5, Ascension Ac 1, 9). Elle symbolise la présence de Dieu (Ex 40, 35 ; Nb 9, 18.22) dans sa majesté ineffable, insaisissable par l’homme : « Les nuées sont autour de lui, et l’obscurité l’environne » (Ps 17 Vulg). Cet avènement sera glorieux car c’en est fini du premier avènement dans l’humilité avec son abaissement de la crèche au crucifiement. Les mauvais ressentiront d’autant plus les effets de sa colère que leurs cœurs auront résisté davantage à sa miséricorde.

    1. Interprétation ecclésiologique

S. Augustin applique ces prédictions à l’Église. En effet, c’est de la Vierge, image de l’Église qu’il est dit : « Qui donc est celle qui surgit, semblable à l’aurore, belle autant que la lune, brillante comme le soleil, terrible comme des bataillons ? » (Ct 6, 10 : Quae est ista quae progreditur quasi aurora consurgens, pulchra ut luna, electa ut sol, terribilis ut castrorum acies ordinata ?). Et elle cessera de briller sous les violences inouïes de ses persécuteurs.

S. Ambroise estime que, par suite de l’apostasie d’un grand nombre, la clarté de la foi sera obscurcie par les nuages de l’infidélité, car le soleil de justice croît ou décroît pour moi, en raison de ma foi. De même que dans ses révolutions mensuelles, la lune perd sa clarté à mesure que la terre s’interpose entre elle et le soleil, de même la sainte Église ne peut plus emprunter aux rayons de Jésus-Christ, l’éclat de sa divine lumière, lorsque les vices de la chair viennent s’interposer entre elle et la lumière céleste. En effet, presque toujours dans les persécutions, l’amour de cette vie devient un obstacle à la lumière de ce soleil divin. Les étoiles, c’est-à-dire les prélats devant guider le peuple, tombent des cieux, lorsque la violence de la persécution redouble. Tout cela doit s’accomplir, jusqu’à ce que le nombre des enfants de l’Église soit complet, car la persécution est la pierre de touche qui fait reconnaître les bons et les mauvais. Pour ceux qui n’auront pas confessés leurs péchés, l’agitation et les angoisses seront si grandes que la multitude des crimes dont le souvenir se réveillera par la crainte du jugement, desséchera en eux la source de la rosée divine.

  1. … mais réjouissent les bons
    1. La consolation des élus à l’approche de la Rédemption

Si les prédictions précédentes s’adressaient aux réprouvés, les paroles de consolation suivantes sont pour les élus : « Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche » (v. 28). Bien que les élus verront se multiplier les fléaux du monde, ils pourront se réjouir parce qu’en même temps que finit ce monde que nous n’aimons pas, approche la rédemption que nous recherchons. Dans l’Écriture, la tête est souvent prise pour le coeur (Si 2, 14 ; 32, 11), parce que le coeur dirige les pensées comme la tête gouverne les membres du corps. Lever la tête, c’est donc élever nos âmes vers les joies de la patrie céleste. Aux choses corporelles qui auront cessé d’exister, succéderont les choses spirituelles et célestes sans fin. Ceux qui en sont dignes, verront s’accomplir pour eux les promesses du salut. Voyant se réaliser les promesses qui faisaient l’objet de nos espérances, nous nous relèverons. Nous qui étions auparavant humiliés, dans l’abaissement, nous lèverons la tête, parce que la rédemption que nous espérions et que toutes les créatures attendaient, est arrivée.

Si le premier avènement du Seigneur avait pour but la réformation de nos âmes par le don de la grâce, ce second avènement aura pour but la réformation de nos corps. Autant dire que l’humanité des élus sera renouvelée par une parfaite liberté du corps et de l’âme. « Il ne (nous) appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité » (Ac 1, 7) disait le Christ avant son Ascension. Mais comprenons « cette génération ne passera pas sans que tout cela n’arrive » comme la dimension de corps de l’Église et pas seulement ceux à qui Jésus s’adressait au premier siècle, même s’ils virent la destruction du temple de Jérusalem par Titus en 70. Ne confondons pas la fin d’un monde, d’une civilisation (comme nous vivons actuellement) et la fin du monde.

    1. Le figuier

De même que les fruits des arbres font juger de la proximité de l’été, ainsi la destruction du monde fera connaître le rapprochement du royaume de Dieu. Le fruit du monde n’est que destruction. Il ne produit que pour détruire ce qu’il a contribué à faire croître et à nourrir. Cela rappelle la sagesse de l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité ! Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours » (Qo 1, 2-4) ; « Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal ! En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? » (Qo 2, 21-22). Le royaume de Dieu au contraire est justement comparé à l’été, parce qu’il dissipera tous les nuages de nos afflictions, et répandra sur les jours de notre vie les splendeurs du soleil éternel.

Si S. Matthieu ne parle que du figuier, S. Luc étend la comparaison à tous les autres arbres. Or, le figuier symbolise deux choses : ses fruits sucrés qu’annoncent les fleurs sont l’adoucissement à venir des dures épreuves. Mais il est aussi l’orgueil mal placé d’Israël ainsi que l’appel de Nathanaël sous son figuier par Philippe le rappelle (Jn 1, 48). Les Juifs croient être sauvés par la loi qu’ils prétendent accomplir par le seul effort humain (une sorte de pélagianisme où l’homme se sauve lui-même) plutôt qu’en la grâce de Dieu.

Le retour glorieux du Christ est comparé à l’été car le soleil qui, à partir du printemps réchauffe et vivifie de ses chauds rayons les semences confiées à la terre, les transforme et leur fait produire d’innombrables plantes nuancées à l’infini. Ainsi le Fils unique de Dieu fera renaître à la lumière les semences ensevelies dans le monde entier, ceux qui dorment dans la poussière de la terre (cf. Dn 12, 2). Il leur rendra des corps bien préférables aux premiers, et fera succéder au règne de la mort vaincue à jamais, le règne d’une vie toute nouvelle.

            Jésus donne la plus grande autorité à ces paroles. Et il ne veut pas laisser croire que le peuple chrétien lui-même périrait, quand bien même il ne subsisterait que par une infime minorité de ceux qui auront gardé la foi jusqu’au bout, comme autrefois le petit reste d’Israël. Au milieu de tant de changements du monde et de versatilité des hommes, Dieu seul est immuable : « stat crux dum volvitur orbis » disent les chartreux sur leur blason portant l’orbe crucifère car « la Croix demeure tandis que le monde tourne ».

Dernier Pentecôte (22/11 - paix de Dieu) 0

 

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« Mes pensées sont des pensées de paix et non d’afflictions » (Jr 29, 11) dit la collecte. Dirions-nous que nos vies connaissent la paix ? Ou ne conviendrait-il pas plutôt de leur appliquer la célèbre réplique de Bernard Blier dans les Tontons flingueurs, à savoir que nous sommes « éparpillés par petits bouts façon puzzle » ? Ne sommes-nous pas des personnalités éclatées, déchirées par nos activités et, in fine, nos désirs contradictoires ?

      1. La fuite de Dieu
  1. Paix entre les hommes, paix dans l’homme

La constitution apostolique Gaudium et Spes sur l’Église dans le monde de ce temps constate au n°10 : « En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental qui prend racine dans le cœur même de l’homme[1]. C’est en l’homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait [cf. Rm 7, 14 ss]. En somme, c’est en lui-même qu’il souffre division, et c’est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes ».

  1. La misère de l’homme qui se fuit lui-même

Pascal fait le même constat de la misère humaine et y trouve l’explication de ce qu’il a appelé la distraction ou le divertissement. L’homme cherche à se fuir lui-même car sa propre vision l’insupporte. « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre (…). Mais quand j’y ai regardé de plus près, j’ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, vient d’une cause bien effective, c’est-à-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche d’y penser, et que nous ne voyons que nous. Je ne parle que de ceux qui se regardent sans aucune vue de Religion. Car il est vrai que c’est une des merveilles de la Religion Chrétienne, de réconcilier l’homme avec soi-même, en le réconciliant avec Dieu ; de lui rendre la vue de soi-même supportable » (Pensées 195-196).

« L’âme (…) n’a que le peu de temps que dure la vie pour s’y préparer [la vie éternelle]. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui reste que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l’incommode si fort, et l’embarrasse si étrangement, qu’elle ne songe qu’à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d’être obligée de vivre avec soi, et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s’oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s’occupant de choses qui l’empêchent d’y penser »[2].

Cela a bien sûr des répercussions sur le peu de priants qui sachent rester tranquilles avec Dieu qui habite en eux par l’Esprit-Saint ! Daniel est effectivement surnommé par l’archange « vir desideriorum » (Dn 10, 11+19, Vulg.). Mais ce surnom est intercalé entre « Noli timere » et « pax tibi ! » = « Ne crains pas, la paix soit avec toi ! ». S. Thomas explique : « quiconque a un désir, désire par le fait même la paix, en tant qu'il désire obtenir tranquillement et sans empêchement l'objet qu'il convoite ; c'est en cela que consiste justement la paix, que S. Augustin définit : ‘la tranquillité de l'ordre’ » (II-II, 29, 2).

      1. La paix de Dieu
  1. La concorde

La paix est donc tranquillitas ordinis (De Civitate Dei, l. 19). Chaque chose y est à sa place. La créature en-dessous du Créateur. L’âme qui implore et Dieu qui donne. Le pécheur qui est pardonné. La créature essayant de rendre amour pour amour à Jésus mort pour elle.

Notre société, si elle emploie souvent le mot paix, ne se donne pas les moyens de l’atteindre car elle rejette Dieu sans qui rien ne peut être à sa juste place. Nos contemporains pensent plus à une fausse concorde entendue comme une rencontre des opinions contradictoires[3]. Une vraie concorde s’inscrirait dans la dynamique de l’amour. Or, l’amour d’amitié se fonde sur une certaine ressemblance voulant « partager une même forme »[4] : l’aimé imprime sa forme à l’appétit de l’aimant. Si j’aime Dieu, la volonté de Dieu devient la règle de mon action et me transforme en lui progressivement (III Sent., d. 27, q. 1, a. 1, dont ad 4). Comme par l’amour la volonté de Dieu est devenue la mienne, cela vient de l’intérieur même de moi-même, cela ne me coûte pas et même m’est agréable car cela ne m’est pas imposé de l’extérieur. Je conforme (cum forma : partager une même forme) ma volonté à celle de Dieu plutôt que je ne m’y unis car l’unité suggère un point intermédiaire, alors que conformation implique au contraire que l’aimant cherche à rejoindre le point fixe de l’aimé qu’est Dieu. L’amour fait sortir de soi-même, est extatique. Si la société recherchait vraiment la vérité qui est Dieu, alors elle pourrait atteindre la vraie paix au-delà des légitimes dissensions d’opinions sur des détails. Mais au moins, on saurait que sur l’essentiel qu’est Dieu, nous poursuivons le même but. On pourrait en dire pareil de l’Église qui ne devrait être unie que par un seul but « comme lorsqu’on veut quelque chose pour la même raison que Dieu » (II-II, 29, 3, ad 2 et De Veritate, q. 23, a. 7).

  1. La paix intérieure

La paix, si elle inclut la concorde, est plus large qu’elle. La concorde implique au moins deux personnes qui ne sont qu’un seul cœur (cum + cor, cordis) et une seule âme (Ac 4, 32). Alors que la paix peut intervenir dans une seule personne, dans l’homme avec soi-même. La longanimité et la patience requises par S. Paul dans l’épître (Col 1, 11) peuvent aussi bien s’adresser à soi-même. Car l’on peut ne plus se supporter dans le sens que notre désir de perfection n’est pas atteint. S. Thomas distingue : « La longanimité paraît différer de la patience, parce que ceux qui pèchent par faiblesse plutôt que par mauvaise volonté, c’est par longanimité qu’on les supporte ; mais pour ceux qui, avec obstination, se complaisent dans leurs voluptés, il faut dire qu’on les supporte avec patience » (II-II, 136, 5, SC). Se retrouve ici la transposition de la distinction importante entre l’intempérant et l’incontinent. La longanimité supporte l’incontinence (la faiblesse de la chair) et la patience l’intempérance (le vice assumé et revendiqué). Mais ce peut-être sa propre faiblesse !

L’homme est divisé en lui-même comme on l’a vu, soit parce que « la chair convoite contre l’esprit » (Ga 5, 17, Vulg), soit parce que l’homme veut trop de choses à la fois et ne peut les embrasser toutes simultanément[5]. « La paix suppose (…) l’union des appétits dans la même personne ». La paix est donc aussi plus intérieure que la concorde car elle unifie toutes les facultés (la sensibilité avec la volonté et elle évite l’éparpillement de l’appétit sensible aussi (II-II, 29, 2, ad 1) « selon que nous aimons Dieu de tout notre cœur au point de lui rapporter tout ; et ainsi tous nos appétits sont unifiés » (II-II, 29, 3).

Après tout, l’homme n’est-il pas fait pour désirer le plus grand bien ? Et comme ce bien suprême est Dieu et ne peut se posséder qu’au Ciel parfaitement, il sera toujours insatisfait ici-bas. Seulement une fois auprès de Dieu, nous aurons la certitude que rien ne s’opposera plus jamais à la jouissance de sa vision face à face alors qu’on subit toujours ici-bas des assauts de l’adversité [repugnantia], tant du dedans que du dehors, qui viennent troubler notre paix (II-II, 29, 2, ad 4). Si la paix restera toujours imparfaite ici-bas, on peut toutefois y atteindre par la prière qui n’est rien d’autre qu’une anticipation du Ciel, rendue d’ailleurs parfois manifeste chez les plus avancés que sont les saints par les extases ou autres fruits de l’union transformante. Elle est commerce d’amitié, ou d’amour, comme on voudra, union de charité avec Dieu.

Conclusion

S. Thomas montre, à propos de la dernière affirmation du Credo : « et (je crois) en la vie éternelle, Amen » : « (la vie éternelle) consiste dans le parfait rassasiement du désir, car chaque bienheureux y possédera plus qu’il ne désirait et n’espérait. La raison en est que personne ne peut en cette vie combler son désir, et que jamais rien de créé ne rassasie le désir de l’homme. Dieu seul rassasie, et au-delà : à l’infini. C’est pourquoi on ne se repose qu’en Dieu, comme le dit S. Augustin : ‘Tu nos fecisti ad te, et cor nostrum inquietum est, donec requiescat in te’ » même si le français perd la parenté entre les deux termes autour du « quies, quietis » : « Tu nous a fait pour Toi et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en Toi » (t. Augustin, Confessiones, l. I, c. 1, 1).

 

[1] Cf. Jc 4, 1 : « D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-même ? ».

[2] Chapitre XXVI, Pensée 192-193 (numérotation de l’édition de Port Royal, 1671) qui se poursuit : « C’est l’origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu’on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n’a en effet pour but que d’y laisser passer le temps, sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soi même, et d’éviter, en perdant cette partie de la vie, l’amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l’attention que l’on ferait sur soi-même durant ce temps-là. L’âme ne trouve rien en elle qui la contente. Elle n’y voit rien qui ne l’afflige, quand elle y pense. C’est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l’application aux choses extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffit pour la rendre misérable, de l’obliger de se voir, et d’être avec soi ». Cf. Pensée 208-210 : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser : c’est tout ce qu’ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c’est une consolation bien misérable, puisqu’elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu’en le cachant elle fait qu’on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi par un étrange renversement de la nature de l’homme, il se trouve que l’ennui qui est son mal le plus sensible est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu’il peut contribuer plus que toute chose à lui faire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement qu’il regarde comme son plus grand bien est en effet son plus grand mal, parce qu’il l’éloigne plus que toute chose de chercher le remède à ses maux. Et l’un et l’autre est une preuve admirable de la misère, et de la corruption de l’homme, et en même temps de sa grandeur ; puisque l’homme ne s’ennuie de tout, et ne cherche cette multitude d’occupations que parce qu’il a l’idée du bonheur qu’il a perdu ; lequel ne trouvant pas en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans se pouvoir jamais contenter, parce qu’il n’est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul ». Cf. La Bruyère, Les Caractères, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1951, p.323 (XII, 99) : « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l’ignorance, la médisance, l’envie, l’oubli de soi-même et de Dieu ».

[3] D. Schwartz Porzecanski, « Aquinas on Concord : Concord Is a Union of Wills, Not of Opinions », in The Review of Metaphysics 57, 2003, p. 25-42.

[4] I-II, 27, 3.

[5] II-II, 29, 1 : « Il arrive que chez le même homme le cœur ait des tendances diverses, et cela de deux façons : soit selon les diverses puissances appétitives ainsi l’appétit sensitif va-t-il le plus souvent en sens contraire de l’appétit rationnel, selon St. Paul (Ga 5, 17) : ‘La chair convoite contre l’esprit’. Ou bien la même puissance appétitive tend vers des objets différents qu’elle ne peut atteindre à la fois. Il est alors inévitable que ces mouvements de l’appétit se contrarient. Or, l’union de ces mouvements est de l’essence de la paix ; car le cœur de l’homme n’a pas la paix, même si certains de ses désirs sont satisfaits, du moment qu’il désire autre chose qu’il ne peut avoir en même temps ».

24e Pentecôte/6e Épiph (15/11/20 - lect. thom.) 0

24e dimanche après la Pentecôte (= 6e après l’Épiphanie – 15 novembre 2020)

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Lecture thomiste des paraboles de la graine de moutarde et du levain

Dans l’évangile du jour (Mt 13, 31-35), le Seigneur montre par deux paraboles les obstacles à l’enseignement évangélique. Après la parabole du semeur sur la question du terrain où tombe le grain, il poursuit ici en parlant de son développement. Le grain se développe en raison de deux choses qui donnent lieu aux deux paraboles.

  1. La graine de moutarde ou la petitesse apparente
    1. L’acte de semer

« Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ ». La fameuse gaine de sénevé (granus sinapis < κόκκῳ σινάπεως) s’entend de l’enseignement évangélique parce que ce grain est très fort et repousse aussi le venin. L’enseignement évangélique rend brûlant (comme la moutarde) par la foi comme il le déclare un peu plus loin : « si vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne : ‘Transporte-toi d’ici jusque là-bas’, et elle se transportera ; rien ne vous sera impossible » (Mt 17, 19). Il permet encore de convaincre d’erreur (« toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser », 2 Tm 3, 16).

Le Christ a semé ce grain dans son champ, dans notre cœur, lorsqu’il nous lui donnons notre assentiment. Il nous a donné la foi par laquelle nous sommes sauvés (« c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu », Ep 2, 8). Et tout homme qui reçoit puis sème l’enseignement évangélique agit de même, mettant en pratique ce proverbe : « Travaille ton champ avec soin », Pr 24, 27, Vulg.).

    1. La petitesse de la graine et grandeur du fruit

Dans ce champ, il y a divers grains, les divers enseignements. Ceux de la loi de Moïse paraissaient grands tandis que l’enseignement évangélique paraissait peu de chose, annonçant un Dieu souffrant, crucifié. Qui pouvait croire cela ? « Le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18).

Cet enseignement évangélique a porté plus de fruits que celui de la loi qui se limita aux seuls Juifs (« Il n’a pas fait la même chose pour tous les peuples et il ne leur a pas manifesté ses jugements », Ps 147, 20, Vulg.). Aucun philosophe, ne parvint à convertir tout un pays à son enseignement. Même si un philosophe comme Platon avait dit qu’un tel allait venir, on ne l’aurait pas cru : « Les méchants m’ont raconté des mensonges, mais il n’y a rien comme ta loi » (Ps 118, 85, Vulg.).

L’enseignement évangélique est plus grand par sa solidité car « il devient un arbre » (v. 32) : « Ta parole, Seigneur, demeure pour l’éternité » (Ps 118, 89) et « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Lc 21, 33). Mais les autres doctrines sont des plantes flexibles, sans aucune fermeté car sont soumises au mieux à la seule raison, voire aux sentiments humains (« Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables » Sg 9, 14). Mais il l’emporte aussi par son étendue car cette science a de multiples rameaux et montre aux hommes ce qui est nécessaire à la vie. Ainsi, s’ils sont mariés, ils apprennent de celle-ci comment ils doivent se diriger ; s’ils sont des clercs, comment ils doivent vivre, et ainsi de suite pour tous ses rameaux. « Si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches » indique son utilité car tous ceux dont l’âme est au ciel (Ph 3, 20) viennent pour méditer et se reposer. « Notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 18).

S. Hilaire compare le Christ au grain de sénevé ou moutarde (= moût ardent) car empli du feu de l’Esprit Saint. Il le sema par sa mort parmi son peuple qui l’avait méprisé (petitesse) : « le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire » (Is 53, 2) et pourtant, il est plus grand (« même l’or ne peut l’égaler » Jb 28, 17) que tous les parfaits. Si ceux-ci sont comparés à des plantes potagères, aliment du malades (Rm 14, 2), le Christ est l’arbre, au milieu de la terre, d’une gigantesque hauteur de la vision de Dn 4, 7s. Pour S. Jean-Chrysostome, le Christ a semé dans son champ de l’Église des apôtres qui ont un esprit brûlant comme la moutarde même s’ils étaient méprisables : « parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1, 26-29). Pourtant, ils portèrent bien du fruit (cf. Za 8, 23) ! Plus que les conquêtes d’Alexandre ou d’Auguste qui ne conquéraient qu’une seule partie du monde.

  1. Le levain dans la pâte ou le caractère caché
    1. Différentes interprétations du levain

La parabole du levain dans la pâte évoque un développement mais étonnant car provenant d’une source cachée. Comme on parle parfois de la même chose en bien et en mal (la pierre exprime soit la solidité du Christ, el shaddaï ; soit la dureté de cœur en Ez 36, 26), le levain peut évoquer un ferment de corruption (« Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté (…). Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité », 1 Co 5, 7-8). Ici, comportant une chaleur et une capacité d’expansion, le levain s’accorde au bien.

Pour S. Jean-Chrysostome, la femme symbolise la Sagesse divine. Le levain représente les apôtres qu’elle prend en les retirant du monde (Jn 15, 19) pour les enfouir par l’écrasement des tribulations dans trois mesures de farine pour évoquer tous les peuples (soit les trois continents connus de l’époque soit les trois fils de Noé) jusqu’à ce que tout ait levé par un désir de convertir tous les peuples à Dieu : « sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde » (Ps 18, 5). Pour S. Augustin, le levain signifie la ferveur de la charité qui élargit le cœur : « J’ai parcouru le chemin de tes commandements, alors que tu élargissais mon cœur » (Ps 118, 32, Vulg). La triple mesure pourrait signifier tous les états de vie suivant la continence comme dans les fruits multipliés par cent (virginité), par soixante (viduité) et par trente (mariage). Ou pour S. Hilaire le Christ, le levain, a été enfoui par la providence du Père dans une triple loi : la loi de la nature, la loi mosaïque et la loi évangélique.

    1. L’enseignement par paraboles

Après avoir présenté diverses paraboles aux foules, le Seigneur les démontre par l’autorité d’un prophète. La raison pour laquelle il parlait ainsi est double. La foule mêlait croyants et incroyants, bons et méchants. Il parlait ainsi pour que les méchants et les incroyants ne comprissent pas « Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas’ » (v. 13-14, cf. Mc 4, 33-34). Mais aux fidèles, c’était afin qu’ils comprissent mieux et retinssent davantage, eux qui sont des êtres spirituels et non charnels (1 Co 3, 1).

Le Seigneur utilise une autorité qui confirme ses dires : « J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde » (v. 35). Il parla au genre humain de deux façons : par les prophètes puis en personne : « C’est moi qui parle, je suis là » (Is 52, 6, Vulg.) mais dans les deux cas, en paraboles. Ce qui a été accompli par les prophètes était le signe de ce que ferait le Christ. Cela semble faux d’affirmer que rien serait sans parabole. Mais pour S. Jean Chrysostome, il ne parlait que de ce discours-là, tandis que pour S. Augustin, les évangélistes ne rapportèrent pas tout (« Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait » Jn 21, 25) mais parfois juste l’interprétation, ni dans l’ordre.

La révélation de secrets se fait en ouvrant la bouche. Jésus, verbe de Dieu fait jaillir par son incarnation (« d’heureuses paroles jaillissent de mon cœur », Ps 44, 2) la profondeur de la sagesse de Dieu le Père qui est « cachée aux yeux de tout vivant » (Jb 28, 21) depuis la création du monde. Cela rappelle S. Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1, 18). « Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit » (Ep 3, 5). « Depuis la création du monde, on peut voir avec l’intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n’ont donc pas d’excuse » (Rm 1, 20) vaut pour la connaissance naturelle de Dieu, à laquelle parvient même la philosophie (Dieu un), tandis que l’intimité de Dieu, richesse d’être en trois personnes est révélée par l’incarnation du Fils (Dieu trine).

23e Pentecôte (8/11 - vrai mimétisme) 0

Homélie du 23e dimanche après la Pentecôte (8 novembre 2020)

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Sachons qui imiter

« Soyez mes co-imitateurs » (Συμμιμηταί μου γίνεσθε) dit S. Paul dans l’épître (Ph 3, 17-21). Y voir de l’orgueil serait un non-sens que la traduction « soyez mes imitateurs » pourrait malheureusement induire ?

  1. La théorie de René Girard
    1. La violence mimétique

Le penseur français émigré à l’université de Stanford, CA, pense que l’homme est un être de désir. Mais nous ne désirons que ce que l’autre désire. Ce désir est mimétique dans le sens qu’il naît de vouloir ce que veut l’autre : autrui me désigne ainsi ce que je voudrais (des objets, les autres et la considération des autres). La publicité l’a parfaitement compris. La phénoménologie du quotidien enseigne la véracité de cette prémisse quand on voit un enfant convoiter précisément le jouet qu’a son frère ou sa sœur alors que tant d’autres sont à sa disposition. Cela conduit à l’envie et à la jalousie qui mènent à la haine, aux conflits et à la violence mimétique. La violence est le fondement de toute société pour Girard. L’ordre social est fondé sur la différence (base de la hiérarchie) : chacun, dans la société, tient un rôle, une place, sa place. L’imitation vise au contraire à créer l’indifférenciation. Quand les rôles sont bouleversés apparaît la crise qui menace de détruire le groupe, la société. Notre monde moderne entretient savamment cette indifférenciation entre les peuples (immigration de masse, politiquement correct qui empêche le mot race ou toute appréciation sur les cultures) entre les sexes (refus de la différence sexuelle avec les lobbys LGBTQ), entre les espèces humaine et animales (l’antispécisme).

Pour évacuer cette violence latente apparaît donc la figure du bouc émissaire dont l’élimination permet d’arrêter la crise. Presque toutes les tragédies grecques s’achèvent par le sacrifice d’une victime qui rétablit l’ordre de la Cité. Il importe que le groupe croie coupable la victime de ce lynchage originel, comme si elle était désignée divinement. Si des sociétés primitives en choisissaient une au hasard, l’Antiquité grecque cherchait des signes : elle était boiteuse ou borgne, ou rousse ou trop intelligente. Bref, le bouc émissaire se désigne lui-même par le fait qu’il est différent. Les Juifs essaieront de décharger ces sacrifices humains sur les animaux portant les péchés d’Israël le jour de la fête des Expiations où le bouc pour Azazel était chassé dans le désert.

Contrairement aux lubies de Rousseau, ce n’est pas le contrat social qui fonde la société humaine mais le sacrifice initial justifié. Shakespeare l’a bien compris dans sa tragédie Jules César qui commence par l’assassinat du dictateur. Et ce n’est pas que littérature mais histoire vraie. Toute civilisation commence par une religion et en garde les traces sacrificielles. Voltaire croyait que les monarques, profitaient de leur autorité pour s’arroger des pouvoirs religieux alors que c’est le contraire ! Le monarque n’officie pas. Il est la victime en sursis que le peuple se réserve de sacrifier comme Louis XVI, Marie Antoinette et Madame Élisabeth le furent pour l’unité nationale de la république naissante qui n’en fit jamais de repentance suivant sa mode ! Robespierre disait : « Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive ». Le vocabulaire du régicide était volontiers emprunté au religieux : « un acte de Providence nationale » ; « Il est déjà condamné ou la république n’est point absoute ».

    1. Le christianisme rompt une fois pour toute ce mécanisme

Dans la suite des temps, ce premier sacrifice fut ritualisé. Son origine était dissimulée par le secret des prêtres. Le but des religions est de répéter à l’infini l’acte fondateur, de manière à préserver l’unité sociale. Dans le cas où la société serait perturbée par une crise nouvelle, il ne serait pas inutile de revivifier le sacrifice. La victime serait-elle de préférence aujourd’hui le chrétien ?

Depuis les prétendues « Lumières », la science s’acharnait à réduire la religion à des intérêts, peurs et ignorances. Girard affirme quant à lui que les Évangiles rendent compte scientifiquement de toute l’histoire humaine. À partir des Évangiles, l’Histoire bascule car Jésus n’est pas un bouc émissaire comme les autres. Victime d’une innocence notoire et bouc émissaire volontaire, il se désigna de plein gré. Sa mort signifie que, désormais, le mécanisme même du sacrifice, de l’unité sociale fondée sur la violence, ne fonctionne plus. La Crucifixion est l’ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde. Le Christ nous oblige à regarder en face la violence destructrice que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle et transcendantale. Nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne l’avons pas compris sans Lui.

L’épître aux Hébreux présente la Passion du Christ, sa mort sur la croix comme un sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. En s’immolant lui-même et en assumant tous les péchttps://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/26/William-Adolphe_Bouguereau_%281825-1905%29_-_Compassion_%281897%29.jpg/220px-William-Adolphe_Bouguereau_%281825-1905%29_-_Compassion_%281897%29.jpghés du monde, le Christ est la dernière victime émissaire pour l’éternité. Girard pense que l’imitation deviendrait maintenant possible car le mimétisme conduisant à la violence sociale serait conjuré au profit d’une rivalité économique, sociale et politique. Mais il propose cependant une autre lecture fort différente, affirmant que le Nouveau Testament démasque les rites du sacrifice, de la violence, et par là rend ses mécanismes inopérants. Pour que le sacrifice de la victime émissaire fût socialement efficace et que l’ordre social fût rétabli, il fallait que la foule sacrificatrice la perçût comme coupable. Or Jésus-Christ ne cesse de proclamer l’innocence des victimes et s’immole comme tel, détruisant l’efficacité du rite de l’émissaire.

On n’est pas loin de Friedrich Nietzsche qui, dans la Généalogie de la morale reprochait au christianisme d’avoir inversé l’ordre naturel de l’ambition des forts par une morale d’esclave qui serait fondée sur le ressentiment contre les valeurs nobles d’exaltation de soi. La compassion (cf. tableau de William-Adolphe Bouguereau) ou pitié, l’abnégation jugée doloriste seraient contraire à l’élan vital qu’il prétend établir pour les surhommes avec la postérité que l’on sait.

 

 

  1. L’identification au Christ
    1. Jésus, seul modèle à imiter mais rendu visible par les saints

S. Paul emploie des expressions d’ordre métaphysique comme « se conformer à son corps de gloire » (εἰς τὸ γενέσθαι αὐτὸ σύμμορφον τῷ σώματι τῆς δόξης αὐτοῦ). L’âme est la forme du corps. L’Église est l’âme du monde, donc sa forme, capable seule de le transformer par la puissance de Dieu. Cette conformation est d’abord d’ordre moral dans l’histoire. Il faut marcher avec Dieu (περιπατοῦντας donnant péripatéticien) comme le fit Aristote avec son école philosophique dite du Lycée qui partait du réel, contrairement à Platon l’idéaliste, pour progresser dans les vertus. Sa merveilleuse acuité psychologique de la nature humaine donne son intemporalité à son Éthique à Nicomaque. Mais ce n’est pas le tout de marcher, encore faut-il le faire dans la bonne direction ! Et seule la grâce divine éclaire suffisamment l’homme et lui donne la force.

La grâce donne un « type » (καθὼς ἔχετε τύπον ἡμᾶς) qui est une forme, un modèle. Ici S. Paul se présente comme tel. Il est un juif, pharisien zélé, qui se laissa embrasser par la charité du Christ au point d’être totalement renversé sur le chemin de Damas (Ac 9, 3-6). Lui qui servait de vestiaire lors de la lapidation de S. Étienne (Ac 7, 58 ; 22, 20) et s’en allait à Damas pour les arrêter et faire juger à Jérusalem (Ac 9, 1-2 ; 13-14) dut expier par bien des tribulations (2 Co 11, 22-28) sa violence contre les Chrétiens. S. Paul n’invite à l’imiter que parce qu’il s’est laissé configurer au seul modèle véritable, mais peu vendeur, d’un Messie crucifié. Il entraîne dans la sequela Christi et ne cherche pas à briller « puisqu’il y a entre vous des jalousies et des rivalités (…) n’êtes-vous pas toujours des êtres charnels, et n’avez-vous pas une conduite tout humaine ? Quand l’un de vous dit : ‘Moi, j’appartiens à Paul’, et un autre : ‘Moi, j’appartiens à Apollos’, n’est-ce pas une façon d’agir tout humaine ? Mais qui donc est Apollos ? qui est Paul ? Des serviteurs par qui vous êtes devenus croyants, et qui ont agi selon les dons du Seigneur à chacun d’eux. Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance » (1 Co 3, 3-6). De même, ne se préoccuper que de sa santé au lieu de son salut (salus, -tis désigne les deux), c’est penser naturellement et pas surnaturellement, faire de son ventre un dieu.

    1. Du type au caractère des sacrements

Le « type » est aussi un moule servant à frapper les pièces de monnaie, y imprimant la marque non de César mais de Dieu (Mt 22, 20), la seule qui puisse sauver au jour du jugement (Ap 7, 3 ; 9, 4 ; 13, 16 ; 14, 9 ; 20, 4) qui rappelle la marque du taw (Ez 9, 4), dernière lettre de l’alphabet hébreu, préfigurant la croix reprise par le Tau de S. François d’Assise, le signe des sauvés. Si on se laisse transformer, dans le sein de la Vierge Marie, pétrir par l’Esprit-Saint, on pourra enfin être des saints.

Les sacrements non réitérables impriment aussi un caractère : le baptême, la confirmation et l’ordre. Pour le sacerdoce (sacer dos,-tis : don sacré), on parle même de changement ontologique (Congrégation pour le Clergé, Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, n°2). Je me suis longtemps interrogé sur ce statut métaphysique, ne voyant pas malheureusement ma vie être si changée que cela. Ce changement ne pouvait être substantiel comme la transsubstantiation eucharistique. J’imaginais un habitus entitatif comme la grâce qui relève de l’accident et qui est parallèle à l’habitus opératif qu’est la vertu qui aide à consolider l’être et, partant, à surmonter la division intérieure. En réalité, il s’agit plutôt d’une puissance obédientielle, celle-là même à l’œuvre dans les miracles. Il s’agit d’une puissance passive selon laquelle une créature possède ce à partir de quoi Dieu peut faire ce qu’Il veut.

Le prêtre est celui au travers duquel Dieu agit, pas que potentiellement, mais réellement à certains moments. Le prêtre agit in persona Christi quand il profère les paroles de la consécration ou de l’absolution. Raison pour laquelle elles sont efficaces. Il ne le fait pas quand il prêche. Toutefois, les saints prêtres peuvent avoir une influence autre. Imitateurs du Christ, transparents à sa lumière, ils attirent à lui sans rien retenir pour eux-mêmes. Il s’est laissé identifier au Christ. Sa vie est riche d’enseignements comme celle de tout saint, parfois compris seulement a posteriori. Au regard de l’histoire, c’est le critère d’un jugement. S. Grégoire disait : « Que reste-t-il (à faire) sinon que de mépriser la prédication de celui dont la vie est méprisable ? » (« Cuis vita despicitur, quid restat, nisi ut prædicatio contemnatur ? »).

Toussaint (1/11 - 3 dernières béatitudes) 0

Homélie de la Toussaint (1er novembre 2020)

Les trois dernières béatitudes

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À partir de la 6e béatitude, sont présentés les actes nous disposant à ce qui est meilleur, consistant en deux choses : la vision de Dieu (6e béatitude) et l’amour du prochain (7e).

  1. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Ici-bas, Dieu ne peut être vu car il est pur esprit d’une part et parfait d’autre part, ne supportant pas d’être approché par des pécheurs : « un être humain ne peut pas me voir et rester en vie » (Ex 33, 20). « Dieu, personne ne l’a jamais vu » (1 Jn 4, 12) car Dieu « habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir » (1 Tm 6, 16).

Mais dans l’au-delà, Dieu sera vu en son essence, tel qu’il est réellement (Un et Trine), pas dans un reflet de sa clarté : « Nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2) et « nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face » (1 Co 13, 12). Par définition, les béatitudes ne concernent que ceux qui seront admis au Paradis, les bienheureux (beati) ou saints : « Recherchez activement la paix avec tous, et la sainteté sans laquelle personne ne verra le Seigneur » (He 12, 14).

L’homme est fait pour le bonheur : « la fin ultime de la vie humaine est la béatitude » d’après S. Thomas d’Aquin (prologue de la Prima Secundæ de la Somme de théologie) qui n’est certes pas l’idée neuve en Europe comme le prétendait Saint-Just (discours du 13 ventôse de l’an II, 3 mars 1794). Pour atteindre le bonheur ou béatitude, bien ultime de l’homme, il faut que son désir soit assouvi. Or, par un désir naturel, l’homme, voyant les effets, recherche la cause première qui est Dieu (à l’origine de la philosophie) en son essence divine elle-même. Cette connaissance advient par l’intelligence (ou cœur) et non par les yeux du corps (les âmes séparées en sont dépourvues avant la fin des temps) : « Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur » (Ep 1, 18). Et même par l’intelligence si les élus tout comme les anges voient « tout Dieu », ils ne le voient pas « totalement » à cause de leur capacité réceptive différenciée.

Ceux qui ont vu Dieu déjà ici-bas sont a priori sortis de leur corps comme l’extase de S. Paul au 3e ciel même s’il ne se prononce pas (2 Co 12, 2-4) ou n’ont vu que les effets de sa gloire comme pour Moïse: « Voici une place près de moi, tu te tiendras sur le rocher ; quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et je t’abriterai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. Puis je retirerai ma main, et tu me verras de dos, mais mon visage, personne ne peut le voir » (Ex 33, 21-23). Comme l’œil voyant la couleur doit être purifié, de même l’esprit voyant Dieu « il se laisse trouver par ceux qui ne le mettent pas à l’épreuve, il se manifeste à ceux qui ne refusent pas de croire en lui » (Sg 1, 2). Le cœur est purifié par la foi (Ac 15, 9). Ce cœur purifié ou intelligence éclairée par la foi grâce à une saine connaissance de la doctrine et une vie droite, devient un temple où contempler Dieu. La pureté de la chair compte aussi car rien n’empêche autant la contemplation spirituelle que l’impureté. La chasteté ou mieux encore la pureté qui n’est pas incompatible avec un statut d’époux promeut la vie contemplative. En ce sens, cette béatitude peut s’appliquer ici-bas dans notre statut de pèlerin de l’Église militante, in via (homo viator), et pas que triomphante (in patria). Les saints ayant le cœur plein de justice et charité voient mieux que d’autres car ils sont proches de Dieu.

  1. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

Après la vision de Dieu vient l’amour du prochain auquel dispose la paix : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment pourrait-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (1 Jn 4, 20). S. Thomas y réfère toutes les béatitudes : de quoi s’agit-il avec la pauvreté en esprit, les larmes et la douceur (1-3e béatitudes), sinon que le cœur soit gardé pur et avec la justice et la miséricorde (4e et 5e), sinon d’avoir la paix (cf. Is 32, 17) ?

La paix est la tranquillité de l’ordre. L’ordre est la disposition attribuant à chacun sa place. Le péché originel rompit cette paix, engendrant le foyer de péché (fomes peccati). L’esprit humain, en premier lieu, doit être soumis à Dieu. En deuxième lieu, les instincts et forces inférieures de l’âme qui nous rapprochent des bêtes (la sensibilité), doivent être soumis à la raison qui nous distingue d’eux, expliquant notre domination sur les animaux (Gn 1, 26). En troisième lieu, que l’homme garde la paix envers autrui pour que tout soit totalement en ordre. Il n’existe pleinement que chez les saints (Is 48, 22) car seul Jésus donne la vraie paix : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne » (Jn 14, 27), réconciliant ceux qui ne s’entendent pas. Ici-bas, cette paix n’est qu’embryonnaire mais pas parfaite car personne ne peut tenir ses bas instincts totalement soumis à sa raison : « dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps » (Rm 7, 23). La paix n’est véritable que dans la vie éternelle.

Les pacifiques sont appelés fils de Dieu car on dit du Fils : « c’est lui, le Christ, qui est notre paix » (Ep 2, 14). Ils rassemblent les dispersés, formant l’unité de l’Église militante avec la triomphante par le sacrifice de la Croix « que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel » (Col 1, 20). Paix et charité conduisent au Ciel où tous deviennent fils adoptifs de Dieu par le Fils unique (Sg 5, 5). Là, plus rien ne résiste à la volonté divine, ce qui était ici-bas aller contre la paix intérieure : « Qui lui a résisté et a gardé la paix ? » (Jb 9, 4, Vulg.). Cette septième béatitude va avec le don de sagesse qui nous rend fils de Dieu. Elle rappelle avec la paix le septième jour lié au repos (Gn 2, 2).

Les béatitudes vont crescendo car être rassasié, c’est être rempli de ce qui nous est proportionné tandis que la miséricorde nous dépasse de beaucoup. Être le fils du roi, c’est plus que de voir le roi. Pourtant toutes ces expressions désignent une seule récompense. Le Seigneur dit la même chose de plusieurs façons car tout ce qui est divisé ici-bas est rassemblé au Ciel.

  1. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.

La huitième béatitude perfectionne toutes les précédentes car est parfait en elles toutes celui qui n’en délaisse aucune à cause des tribulations : « Le four éprouve les vases d’argile, et l’épreuve de la tribulation les hommes justes » (Si 27, 6, Vulg.). La persécution ne trouble que la paix extérieure. Elle est subie pour la vertu de justice : « grande est la paix de qui aime ta loi ; jamais il ne trébuche » (Ps 118, 165) et « s’il vous arrivait de souffrir pour la justice, heureux seriez-vous ! » (1 P 3, 14). Par justice s’entend celle du Père à laquelle on veut demeurer attaché quoi qu’il en coûte : « lutte pour la vérité jusqu’à la mort, et le Seigneur Dieu combattra pour toi » (Si 4, 28). Les martyrs annoncent la vérité comme Jean Baptiste celle du mariage. La huitième béatitude rappelle le huitième jour était celui de la circoncision, ou l’application de la loi qui marque dans la chair la consécration à Dieu comme les martyrs.

Le fruit : « le royaume des cieux est à eux » est identique à la première béatitude comme  la perfection de la patience (Jc 1, 4) clôt le cercle vertueux et vaut toutes les récompenses. D’autres malgré tout distinguent le royaume pour l’âme et le corps d’autant que les martyrs méritent encore plus la glorification de leur corps à cause des supplices qu’ils ont soufferts.

La finale « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés » évoque la dignité de ceux qui doivent enseigner cette doctrine des apôtres.

Les trois premières béatitudes (pauvres en esprit, doux, qui pleurent) visent à éloigner le mal tandis que les quatre suivantes visent à faire le bien ; la dernière à supporter patiemment le mal. Or, le docteur en Écriture sainte doit avoir toutes ces qualités. En supportant les maux, non seulement il devrait les soutenir avec patience mais s’en réjouir ; il devrait éloigner d’autrui le mal et troisièmement être une lumière vers le bien. Le Seigneur commence par la persécution qui représente la perfection de toutes les autres. Nul ne doit assumer le rôle de prédicateur s’il n’est parfait. Le Seigneur énumère les malheurs qu’ils allaient subir, enseigne la façon de subir car la raison est dans la récompense.

Les malheurs sont en paroles ou en actes. Par la parole on insulte quand la personne est présente et on dit du mal d’elle quand elle est absente. Comme Jérémie : « tout le monde me maudit ! »  (Jr 15, 10), Jésus subit tous ces affronts et malédictions : « insulté, il ne rendait pas l’insulte » (1 P 2, 23). On acquiert du mérite soit en faisant le bien, soit en supportant le mal. La vertu de force implique la patience qui résiste à toute épreuve. Le disciple n’est pas plus grand que le maître mais doit imiter Jésus : « on nous insulte, nous bénissons » (1 Co 4, 12), « voici que moi, j’envoie vers vous (scribes et pharisiens engeance de vipère) des prophètes, des sages et des scribes ; vous tuerez et crucifierez les uns, vous en flagellerez d’autres dans vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville » (Mt 23, 34). La calomnie fait partie des armes des persécuteurs : « on nous traite d’imposteurs, et nous disons la vérité » (2 Co 6, 8, cf. 1 P 4, 14) qui visent la vérité (par le mensonge) qu’est le Christ (ils mentent à cause de lui).

Sur la façon de subir les maux, le Seigneur ne se contente plus d’évoquer ceux qui ne doivent pas se révolter en étant persécutés (8e béatitude) car les apôtres doivent aller plus loin. Ils doivent exulter : « Considérez comme une joie extrême, mes frères, de buter sur toute sorte d’épreuves » (Jc 1, 2) et les apôtres « repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus » (Ac 5, 41). Il s’agit, non pas d’aimer les épreuves, mais de les supporter grâce à l’espérance qui nous habite de même que celui qui prend un médicament ne se réjouit pas de l’amertume du médicament, mais de son espoir de guérir. La joie et le plaisir dilatent le cœur [latitia], ce qui provoque l’allégresse [laetitia] qui à l’extérieur se manifeste par l’exultation. En effet, la récompense est de jouir de Dieu, réalité spirituelle, symbolisée par les cieux (l’empyrée). Cette récompense est débordante pour les apôtres (Lc 6, 38). Ils sont configurés aux grands modèles qui les ont précédés (Ac 7, 52 et Jc 5, 10).