23e Pentecôte (8/11 - vrai mimétisme)

Homélie du 23e dimanche après la Pentecôte (8 novembre 2020)

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Sachons qui imiter

« Soyez mes co-imitateurs » (Συμμιμηταί μου γίνεσθε) dit S. Paul dans l’épître (Ph 3, 17-21). Y voir de l’orgueil serait un non-sens que la traduction « soyez mes imitateurs » pourrait malheureusement induire ?

  1. La théorie de René Girard
    1. La violence mimétique

Le penseur français émigré à l’université de Stanford, CA, pense que l’homme est un être de désir. Mais nous ne désirons que ce que l’autre désire. Ce désir est mimétique dans le sens qu’il naît de vouloir ce que veut l’autre : autrui me désigne ainsi ce que je voudrais (des objets, les autres et la considération des autres). La publicité l’a parfaitement compris. La phénoménologie du quotidien enseigne la véracité de cette prémisse quand on voit un enfant convoiter précisément le jouet qu’a son frère ou sa sœur alors que tant d’autres sont à sa disposition. Cela conduit à l’envie et à la jalousie qui mènent à la haine, aux conflits et à la violence mimétique. La violence est le fondement de toute société pour Girard. L’ordre social est fondé sur la différence (base de la hiérarchie) : chacun, dans la société, tient un rôle, une place, sa place. L’imitation vise au contraire à créer l’indifférenciation. Quand les rôles sont bouleversés apparaît la crise qui menace de détruire le groupe, la société. Notre monde moderne entretient savamment cette indifférenciation entre les peuples (immigration de masse, politiquement correct qui empêche le mot race ou toute appréciation sur les cultures) entre les sexes (refus de la différence sexuelle avec les lobbys LGBTQ), entre les espèces humaine et animales (l’antispécisme).

Pour évacuer cette violence latente apparaît donc la figure du bouc émissaire dont l’élimination permet d’arrêter la crise. Presque toutes les tragédies grecques s’achèvent par le sacrifice d’une victime qui rétablit l’ordre de la Cité. Il importe que le groupe croie coupable la victime de ce lynchage originel, comme si elle était désignée divinement. Si des sociétés primitives en choisissaient une au hasard, l’Antiquité grecque cherchait des signes : elle était boiteuse ou borgne, ou rousse ou trop intelligente. Bref, le bouc émissaire se désigne lui-même par le fait qu’il est différent. Les Juifs essaieront de décharger ces sacrifices humains sur les animaux portant les péchés d’Israël le jour de la fête des Expiations où le bouc pour Azazel était chassé dans le désert.

Contrairement aux lubies de Rousseau, ce n’est pas le contrat social qui fonde la société humaine mais le sacrifice initial justifié. Shakespeare l’a bien compris dans sa tragédie Jules César qui commence par l’assassinat du dictateur. Et ce n’est pas que littérature mais histoire vraie. Toute civilisation commence par une religion et en garde les traces sacrificielles. Voltaire croyait que les monarques, profitaient de leur autorité pour s’arroger des pouvoirs religieux alors que c’est le contraire ! Le monarque n’officie pas. Il est la victime en sursis que le peuple se réserve de sacrifier comme Louis XVI, Marie Antoinette et Madame Élisabeth le furent pour l’unité nationale de la république naissante qui n’en fit jamais de repentance suivant sa mode ! Robespierre disait : « Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive ». Le vocabulaire du régicide était volontiers emprunté au religieux : « un acte de Providence nationale » ; « Il est déjà condamné ou la république n’est point absoute ».

    1. Le christianisme rompt une fois pour toute ce mécanisme

Dans la suite des temps, ce premier sacrifice fut ritualisé. Son origine était dissimulée par le secret des prêtres. Le but des religions est de répéter à l’infini l’acte fondateur, de manière à préserver l’unité sociale. Dans le cas où la société serait perturbée par une crise nouvelle, il ne serait pas inutile de revivifier le sacrifice. La victime serait-elle de préférence aujourd’hui le chrétien ?

Depuis les prétendues « Lumières », la science s’acharnait à réduire la religion à des intérêts, peurs et ignorances. Girard affirme quant à lui que les Évangiles rendent compte scientifiquement de toute l’histoire humaine. À partir des Évangiles, l’Histoire bascule car Jésus n’est pas un bouc émissaire comme les autres. Victime d’une innocence notoire et bouc émissaire volontaire, il se désigna de plein gré. Sa mort signifie que, désormais, le mécanisme même du sacrifice, de l’unité sociale fondée sur la violence, ne fonctionne plus. La Crucifixion est l’ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde. Le Christ nous oblige à regarder en face la violence destructrice que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle et transcendantale. Nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne l’avons pas compris sans Lui.

L’épître aux Hébreux présente la Passion du Christ, sa mort sur la croix comme un sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. En s’immolant lui-même et en assumant tous les péchttps://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/26/William-Adolphe_Bouguereau_%281825-1905%29_-_Compassion_%281897%29.jpg/220px-William-Adolphe_Bouguereau_%281825-1905%29_-_Compassion_%281897%29.jpghés du monde, le Christ est la dernière victime émissaire pour l’éternité. Girard pense que l’imitation deviendrait maintenant possible car le mimétisme conduisant à la violence sociale serait conjuré au profit d’une rivalité économique, sociale et politique. Mais il propose cependant une autre lecture fort différente, affirmant que le Nouveau Testament démasque les rites du sacrifice, de la violence, et par là rend ses mécanismes inopérants. Pour que le sacrifice de la victime émissaire fût socialement efficace et que l’ordre social fût rétabli, il fallait que la foule sacrificatrice la perçût comme coupable. Or Jésus-Christ ne cesse de proclamer l’innocence des victimes et s’immole comme tel, détruisant l’efficacité du rite de l’émissaire.

On n’est pas loin de Friedrich Nietzsche qui, dans la Généalogie de la morale reprochait au christianisme d’avoir inversé l’ordre naturel de l’ambition des forts par une morale d’esclave qui serait fondée sur le ressentiment contre les valeurs nobles d’exaltation de soi. La compassion (cf. tableau de William-Adolphe Bouguereau) ou pitié, l’abnégation jugée doloriste seraient contraire à l’élan vital qu’il prétend établir pour les surhommes avec la postérité que l’on sait.

 

 

  1. L’identification au Christ
    1. Jésus, seul modèle à imiter mais rendu visible par les saints

S. Paul emploie des expressions d’ordre métaphysique comme « se conformer à son corps de gloire » (εἰς τὸ γενέσθαι αὐτὸ σύμμορφον τῷ σώματι τῆς δόξης αὐτοῦ). L’âme est la forme du corps. L’Église est l’âme du monde, donc sa forme, capable seule de le transformer par la puissance de Dieu. Cette conformation est d’abord d’ordre moral dans l’histoire. Il faut marcher avec Dieu (περιπατοῦντας donnant péripatéticien) comme le fit Aristote avec son école philosophique dite du Lycée qui partait du réel, contrairement à Platon l’idéaliste, pour progresser dans les vertus. Sa merveilleuse acuité psychologique de la nature humaine donne son intemporalité à son Éthique à Nicomaque. Mais ce n’est pas le tout de marcher, encore faut-il le faire dans la bonne direction ! Et seule la grâce divine éclaire suffisamment l’homme et lui donne la force.

La grâce donne un « type » (καθὼς ἔχετε τύπον ἡμᾶς) qui est une forme, un modèle. Ici S. Paul se présente comme tel. Il est un juif, pharisien zélé, qui se laissa embrasser par la charité du Christ au point d’être totalement renversé sur le chemin de Damas (Ac 9, 3-6). Lui qui servait de vestiaire lors de la lapidation de S. Étienne (Ac 7, 58 ; 22, 20) et s’en allait à Damas pour les arrêter et faire juger à Jérusalem (Ac 9, 1-2 ; 13-14) dut expier par bien des tribulations (2 Co 11, 22-28) sa violence contre les Chrétiens. S. Paul n’invite à l’imiter que parce qu’il s’est laissé configurer au seul modèle véritable, mais peu vendeur, d’un Messie crucifié. Il entraîne dans la sequela Christi et ne cherche pas à briller « puisqu’il y a entre vous des jalousies et des rivalités (…) n’êtes-vous pas toujours des êtres charnels, et n’avez-vous pas une conduite tout humaine ? Quand l’un de vous dit : ‘Moi, j’appartiens à Paul’, et un autre : ‘Moi, j’appartiens à Apollos’, n’est-ce pas une façon d’agir tout humaine ? Mais qui donc est Apollos ? qui est Paul ? Des serviteurs par qui vous êtes devenus croyants, et qui ont agi selon les dons du Seigneur à chacun d’eux. Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance » (1 Co 3, 3-6). De même, ne se préoccuper que de sa santé au lieu de son salut (salus, -tis désigne les deux), c’est penser naturellement et pas surnaturellement, faire de son ventre un dieu.

    1. Du type au caractère des sacrements

Le « type » est aussi un moule servant à frapper les pièces de monnaie, y imprimant la marque non de César mais de Dieu (Mt 22, 20), la seule qui puisse sauver au jour du jugement (Ap 7, 3 ; 9, 4 ; 13, 16 ; 14, 9 ; 20, 4) qui rappelle la marque du taw (Ez 9, 4), dernière lettre de l’alphabet hébreu, préfigurant la croix reprise par le Tau de S. François d’Assise, le signe des sauvés. Si on se laisse transformer, dans le sein de la Vierge Marie, pétrir par l’Esprit-Saint, on pourra enfin être des saints.

Les sacrements non réitérables impriment aussi un caractère : le baptême, la confirmation et l’ordre. Pour le sacerdoce (sacer dos,-tis : don sacré), on parle même de changement ontologique (Congrégation pour le Clergé, Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, n°2). Je me suis longtemps interrogé sur ce statut métaphysique, ne voyant pas malheureusement ma vie être si changée que cela. Ce changement ne pouvait être substantiel comme la transsubstantiation eucharistique. J’imaginais un habitus entitatif comme la grâce qui relève de l’accident et qui est parallèle à l’habitus opératif qu’est la vertu qui aide à consolider l’être et, partant, à surmonter la division intérieure. En réalité, il s’agit plutôt d’une puissance obédientielle, celle-là même à l’œuvre dans les miracles. Il s’agit d’une puissance passive selon laquelle une créature possède ce à partir de quoi Dieu peut faire ce qu’Il veut.

Le prêtre est celui au travers duquel Dieu agit, pas que potentiellement, mais réellement à certains moments. Le prêtre agit in persona Christi quand il profère les paroles de la consécration ou de l’absolution. Raison pour laquelle elles sont efficaces. Il ne le fait pas quand il prêche. Toutefois, les saints prêtres peuvent avoir une influence autre. Imitateurs du Christ, transparents à sa lumière, ils attirent à lui sans rien retenir pour eux-mêmes. Il s’est laissé identifier au Christ. Sa vie est riche d’enseignements comme celle de tout saint, parfois compris seulement a posteriori. Au regard de l’histoire, c’est le critère d’un jugement. S. Grégoire disait : « Que reste-t-il (à faire) sinon que de mépriser la prédication de celui dont la vie est méprisable ? » (« Cuis vita despicitur, quid restat, nisi ut prædicatio contemnatur ? »).